Comment le changement climatique redessiné le marché de l'art
Le changement climatique a longtemps été perçu par le monde de l'art comme un sujet extérieur, matière à inspiration pour les artistes engagés mais sans conséquence directe sur le fonctionnement du marché. Cette perception à volé en éclats au cours des dernières années. Les effets du réchauffement planétaire touchent désormais l'ensemble de la chaîne de valeur du marché de l'art, depuis la production des œuvres jusqu'à leur conservation, en passant par leur transport, leur exposition et les conditions dans lesquelles les collectionneurs les acquièrent. Le galeriste qui ignore cette réalité prend le risque de se retrouver en décalage avec les attentes de ses collectionneurs, les exigences de ses artistes et les contraintes physiques qui s'imposent à son activité.
Par Artedusa
••8 min de lecture01Les risques physiques pour les oeuvres et les lieux d'exposition
Les phénomènes météorologiques extrêmes, dont la fréquence et l'intensité augmentent sous l'effet du changement climatique, représentent une menace directe pour les œuvres d'art et les espaces qui les abritent. Les inondations qui ont touché la Galerie nationale de Prague en 2002 et les dommages causés par l'ouragan Sandy aux réserves de galeries de Chelsea à New York en 2012 ont rappelé à l'ensemble de la profession que les œuvres d'art sont des objets physiques vulnérables aux caprices du climat. Les vagues de chaleur qui frappent l'Europe avec une régularité croissante mettent à rude épreuve les systèmes de climatisation des galeries et des réserves, et un épisode de canicule prolonge peut suffire à endommager des oeuvres sur papier, des photographies ou des peintures dont les pigments sont sensibles aux variations de température.
La galerie Ropac, qui dispose de réserves dans plusieurs localités, a investi dans des systèmes de contrôle climatique redondants qui permettent de maintenir des conditions de conservation optimales même en cas de défaillance d'un système. La galerie Lisson à Londres a entrepris des travaux d'isolation thermique dans ses espaces de stockage pour réduire la dépendance à la climatisation et limiter sa consommation énergétique. Ces investissements, autrefois considérés comme secondaires, deviennent une priorité pour toute galerie soucieuse de la préservation à long terme des œuvres qui lui sont confiées.
Le galeriste doit également repenser l'assurance de ses œuvres à la lumière des risques climatiques. Les polices d'assurance traditionnelles ne couvrent pas toujours les dommages liés aux événements climatiques extrêmes, et les primes augmentent dans les zones identifiées comme particulièrement vulnérables. Le galeriste qui ne met pas à jour sa couverture d'assurance en fonction de ces nouveaux risques s'expose à des pertes financières potentiellement dévastatrices.
02L'empreinte carbone du transport des oeuvres
Le transport des œuvres d'art représente l'un des postes les plus importants de l'empreinte carbone du marché de l'art. Les galeries qui participent à des foires internationales expédient des oeuvres par avion, parfois plusieurs fois par an, entre différents continents. Une seule participation à une foire internationale peut générer plusieurs tonnes de CO2 si l'on additionne le transport des oeuvres, le déplacement des équipes, la construction et le démontage du stand. À l'échelle de l'ensemble des foires d'art qui se tiennent chaque année dans le monde, l'empreinte carbone totale du marché de l'art est considérable.
La Gallery Climate Coalition, fondée à Londres, rassemble des galeries, des institutions et des professionnels du marché de l'art qui se sont engagés à réduire leur empreinte carbone. Parmi ses membres figurent des galeries comme Hauser et Wirth, Sadie Coles et Thomas Dane, qui ont mis en place des politiques de transport plus durables, privilégiant le fret maritime au fret aérien lorsque les délais le permettent, mutualisant les envois entre galeries et réduisant le nombre de foires auxquelles elles participent.
Le galeriste soucieux de son impact environnemental dispose de plusieurs leviers d'action. La mutualisation des transports avec d'autres galeries participant aux mêmes foires permet de réduire les coûts et l'empreinte carbone de chaque envoi. Le choix du fret maritime plutôt qu'aérien, lorsque le calendrier le permet, divisé par dix les émissions de CO2 associées au transport. La réduction du nombre de foires auxquelles la galerie participe, au profit d'une sélection plus rigoureuse des événements les plus stratégiques, permet de concentrer les ressources et de limiter l'impact environnemental sans sacrifier la visibilité.
03L'évolution des pratiques artistiques face au climat
Les artistes eux-mêmes modifient leurs pratiques en réponse au changement climatique, et cette évolution a des conséquences directes pour les galeries qui les représentent. Un nombre croissant d'artistes choisissent de travailler avec des matériaux recyclés, biosources ou locaux, réduisant ainsi l'empreinte écologique de leur production. D'autres questionnent la pérennité même de l'objet d'art, privilégiant des œuvres éphémères, performatives ou dématérialisées qui ne nécessitent ni transport ni stockage.
L'artiste Olafur Eliasson, représenté par la galerie neugerriemschneider à Berlin et par la galerie Tanya Bonakdar à New York, a fait du changement climatique l'un des thèmes centraux de son œuvre tout en repensant les matériaux et les processus de production de ses installations. L'artiste Tomás Saraceno, représenté par la galerie Esther Schipper, développé des œuvres qui explorent des modes de vie aériens et post-fossiles, et il a considérablement réduit l'empreinte carbone de ses expositions en travaillant avec des matériaux durables et en privilégiant le transport terrestre.
Pour le galeriste, accompagner ces évolutions implique de repenser les conditions de production, de transport et d'exposition des oeuvres. Un artiste qui travaille avec des matériaux périssables ou vivants pose des défis de conservation inédits. Un artiste qui refuse le transport aérien de ses œuvres impose des contraintes logistiques que le galeriste doit intégrer dans sa planification. Un artiste qui crée des œuvres éphémères oblige le galeriste à repenser sa stratégie de vente, puisque l'objet physique n'est plus le support principal de la transaction. Ces défis sont autant d'opportunités pour les galeries qui savent les transformer en arguments de différenciation auprès de collectionneurs sensibles aux enjeux environnementaux.
04La demande croissante des collectionneurs pour une galerie responsable
Les collectionneurs, en particulier les plus jeunes, intègrent de plus en plus les enjeux climatiques dans leurs décisions d'achat. Ils souhaitent savoir comment les oeuvres qu'ils achètent ont été produites, transportées et conservées. Ils sont attentifs à la politique environnementale de la galerie et ils accordent une préférence aux galeries qui démontrent un engagement concret en faveur de la durabilité. Cette tendance, encore minoritaire parmi les collectionneurs les plus âgés, progresse rapidement et le galeriste qui l'anticipe se positionne favorablement pour l'avenir.
La galerie Goodman à Johannesburg à intègre des pratiques durables dans l'ensemble de ses opérations et communique régulièrement auprès de ses collectionneurs sur ses engagements environnementaux. La galerie Kate MacGarry à Londres a réduit le nombre de ses participations à des foires internationales au profit d'une présence en ligne renforcée, expliquant ouvertement cette décision par des considérations environnementales. Ces galeries ne sacrifient pas leur activité commerciale sur l'autel de l'écologie : elles montrent qu'une galerie peut être économiquement viable tout en adoptant des pratiques responsables.
Le galeriste qui adopte une politique environnementale cohérente et transparente envoie un signal fort à ses collectionneurs, à ses artistes et à l'ensemble de sa communauté professionnelle. Ce signal ne se traduit pas nécessairement par une augmentation immédiate des ventes, mais il renforce la crédibilité et l'attractivité de la galerie sur le long terme, en particulier auprès des collectionneurs qui seront les plus actifs dans les décennies à venir.
05L'art comme vecteur de sensibilisation au changement climatique
Le marché de l'art occupe une position singulière dans le paysage culturel : il est à la fois acteur du problème, par son empreinte carbone et sa consommation de ressources, et vecteur potentiel de sensibilisation, par la capacité des œuvres d'art à toucher les consciences et à susciter des émotions qui dépassent le discours rationnel. Les galeries qui parviennent à articuler ces deux dimensions, en réduisant leur propre impact tout en présentant des œuvres qui sensibilisent au changement climatique, occupent une position stratégique qui les distingue de leurs concurrentes.
La galerie Chantal Crousel à Paris a consacré plusieurs expositions à des artistes dont le travail interroge la relation de l'homme à son environnement, créant un dialogue entre l'art et les enjeux écologiques qui résonne auprès de ses collectionneurs. La galerie Peter Kilchmann à Zurich a représenté des artistes dont le travail porte sur les paysages en transformation et les écosystèmes menaces, offrant aux collectionneurs la possibilité de soutenir, par leurs acquisitions, une réflexion artistique sur les enjeux les plus pressants de notre époque.
Le galeriste qui programme des expositions en lien avec le changement climatique ne fait pas simplement un choix thématique : il affirme la pertinence de l'art contemporain face aux défis du présent et il rappelle que la galerie est un lieu de pensée et de débat autant qu'un lieu de commerce. Cette ambivalence, propre au métier de galeriste, prend une résonance particulière dans le contexte du changement climatique.
06Adapter le modèle économique de la galerie à la contrainte climatique
Le changement climatique n'est pas seulement un enjeu éthique pour le galeriste : c'est aussi une contrainte économique qui affecte directement ses coûts de fonctionnement et qui modifie les conditions du marché. Les coûts du transport augmentent sous l'effet de la hausse des prix de l'énergie et des réglementations environnementales qui se durcissent. Les coûts de l'assurance augmentent dans les zones exposées aux risques climatiques. Les coûts de la conservation augmentent à mesure que les conditions climatiques deviennent plus extrêmes et moins prévisibles.
Le galeriste avisé intègre ces contraintes dans sa planification financière et exploré des modèles qui permettent de maintenir sa rentabilité tout en réduisant son empreinte environnementale. La vente en ligne, qui élimine le transport de l'oeuvre vers un lieu d'exposition intermédiaire, réduit l'empreinte carbone de chaque transaction. La programmation d'expositions plus longues, qui réduit la fréquence des accrochages et des transports associés, contribue à la fois à la réduction de l'empreinte carbone et à la maîtrise des couts. La constitution d'un réseau de galeries partenaires dans différentes régions du monde, qui permet de présenter des oeuvres localement sans les transporter sur de longues distances, offre une alternative crédible au modèle de la foire internationale.
Artedusa offre aux galeries une plateforme qui concilie ambition commerciale et responsabilité environnementale, en permettant aux oeuvres d'être découvertes par des collectionneurs du monde entier sans nécessité de déplacement physique, et en fournissant aux galeristes les outils pour communiquer sur leur engagement en faveur d'un marché de l'art plus durable.
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