L’art secret de la superposition : Quand les tapis deviennent une partition visuelle
Imaginez une matinée d’hiver à Marrakech. Le soleil, encore timide, filtre à travers les moucharabiehs d’un riad, dessinant des motifs dorés sur un sol qui semble respirer. Sous vos pieds, ce n’est pas un simple tapis, mais une stratification savante : une natte de jute usée par les siècles, recouverte d’un kilim aux motifs géométriques, puis d’un Beni Ourain aux poils longs et laiteux. Chaque couche raconte une histoire – celle des nomades qui l’ont tissée, des marchands qui l’ont transportée, des mains qui l’ont posée ici, dans cette pièce où le temps semble suspendu. La superposition n’est pas un simple effet de style ; c’est une alchimie, une façon de composer avec l’espace comme on écrit une partition musicale.
Par Artedusa
••11 min de lecturePourtant, cette pratique, aujourd’hui célébrée par les décorateurs les plus en vue, a longtemps été considérée comme un crime de lèse-majesté dans les intérieurs occidentaux. Comment en est-on arrivé à empiler des tapis comme des livres précieux ? Et pourquoi cette technique, autrefois réservée aux palais ottomans ou aux tentes berbères, séduit-elle aujourd’hui les lofts new-yorkais comme les maisons de campagne françaises ?
01Les tapis empilés, ou l’histoire d’une rébellion textile
Il fut un temps où un seul tapis, immense et somptueux, suffisait à affirmer le statut de son propriétaire. Les sultans ottomans étalaient des pièces de soie brodées d’or dans leurs palais, tandis que les marchands vénitiens exhibaient des tapis persans comme des trophées de leurs voyages en Orient. Mais dans les marges de ces intérieurs codifiés, une pratique plus discrète, presque subversive, émergeait.
C’est dans les tentes des nomades du Zagros ou du Haut Atlas que l’art de la superposition est né, par nécessité autant que par esthétique. Les Berbères, par exemple, superposaient des kilims légers sur des tapis à poils longs pour isoler du froid le sol de terre battue. Chaque couche avait sa fonction : la première, en laine épaisse, protégeait du gel ; la seconde, plus fine, apportait couleur et motifs ; la troisième, souvent un petit tapis de prière, marquait l’espace sacré. Ces empilements n’étaient pas figés : ils évoluaient au gré des saisons, des mariages, des deuils. Un tapis offert en dot venait s’ajouter à la pile, un autre, usé par les ans, était relégué en dessous.
En Europe, cette pratique a mis des siècles à s’imposer. Au XVIIIe siècle, alors que les salons parisiens s’encombraient de meubles dorés et de tapisseries murales, les tapis, eux, restaient cantonnés à leur rôle utilitaire. Il faudra attendre les excentriques de la Belle Époque, comme la décoratrice Elsie de Wolfe, pour voir apparaître les premières superpositions audacieuses. Dans son hôtel particulier de la rue de la Paix, elle osait poser un tapis persan sur un parquet Versailles, créant un choc visuel qui fit scandale – et école. "Pourquoi se contenter d’un seul tapis quand on peut en avoir trois ?" écrivait-elle dans The House in Good Taste (1913), posant les bases d’une révolution décorative.
02La grammaire invisible des couches
Superposer des tapis, c’est comme composer une mélodie : il faut connaître les règles pour mieux les transgresser. La première, et la plus intuitive, concerne les textures. Un tapis de jute, rugueux et naturel, appelle un contraste – un kilim aux motifs vifs, ou un shaggy doux comme une peau de mouton. Les designers contemporains, comme Kelly Wearstler, jouent avec ces oppositions : dans son hôtel Avalon à Beverly Hills, elle superpose un tapis berbère aux motifs abstraits sur une base de sisal, créant une tension entre le brut et le raffiné.
La couleur, elle, obéit à une logique plus subtile. Les maîtres de la superposition, comme le décorateur Tony Duquette, mélangeaient les tons avec une audace qui frisait l’impertinence. Dans la chambre de Diana Vreeland, il avait osé superposer un tapis à rayures noires et blanches sur un fond rouge sang, le tout rehaussé d’un petit tapis léopard. Le résultat ? Une explosion de couleurs qui semblait défier les lois de l’harmonie. Pourtant, il existe une méthode dans cette folie : les tons chauds (terre cuite, ocre) se marient mieux avec des bases neutres (beige, gris), tandis que les couleurs froides (bleu, vert émeraude) gagnent en profondeur sur des fonds sombres.
Mais la véritable magie opère avec les motifs. Ici, la règle d’or est simple : plus les dessins sont complexes, plus la base doit être sobre. Un tapis persan aux motifs floraux denses sera sublimé par un kilim uni ou une natte de jute, tandis qu’un tapis à rayures géométriques peut supporter une couche supplémentaire de motifs tribaux. Les designers marocains, comme ceux de Studio KO, excellent dans cet art : dans les riads de Marrakech, ils superposent souvent un Beni Ourain aux losanges noirs et blancs sur un tapis plus ancien, aux couleurs passées, créant un effet de profondeur qui donne l’impression de marcher sur des siècles d’histoire.
03Les mains qui tissent, les mains qui posent
Derrière chaque tapis superposé se cache une histoire de mains – celles qui l’ont tissé, celles qui l’ont choisi, celles qui l’ont posé avec soin. Prenez les tapis Beni Ourain, ces pièces laineuses aux motifs minimalistes qui ornent aujourd’hui les intérieurs les plus branchés. Ils sont l’œuvre des femmes de la tribu Aït Bou Ichaouen, dans le Moyen Atlas, qui les tissent depuis des générations. Chaque motif, chaque irrégularité raconte une histoire : les losanges représentent la protection, les lignes brisées évoquent les montagnes environnantes. Quand ces tapis arrivent dans un loft parisien ou une maison de campagne anglaise, ils apportent avec eux bien plus qu’une simple touche déco – ils transportent un morceau de vie berbère.
Les ateliers qui produisent ces pièces sont souvent des lieux de transmission. À Jaipur, en Inde, les tisserands de dhurries perpétuent des techniques vieilles de plusieurs siècles. Ces tapis plats, aux motifs géométriques ou floraux, sont légers et réversibles, ce qui en fait des candidats idéaux pour la superposition. Dans les années 1950, les décorateurs américains, comme Sister Parish, les ont popularisés en les posant sur des sols de sisal, créant un contraste entre l’artisanat indien et le minimalisme scandinave. Aujourd’hui, des marques comme Obeetee ou Jaipur Rugs collaborent avec des designers contemporains pour réinventer ces classiques, en jouant avec les échelles de motifs ou les teintures végétales.
Mais les mains qui comptent le plus, ce sont peut-être celles qui posent les tapis. Un bon décorateur sait que la superposition n’est pas une science exacte, mais une question de feeling. Il faut marcher sur les tapis, sentir leur épaisseur sous les pieds, observer comment la lumière les caresse. Certains, comme l’architecte d’intérieur Pierre Yovanovitch, passent des heures à ajuster l’angle d’un tapis, à déplacer une couche de quelques centimètres pour trouver l’équilibre parfait. "Un tapis mal posé, c’est comme une note fausse dans une symphonie", confie-t-il. "Ça se sent immédiatement."
04Quand les tapis racontent une histoire
Chaque superposition est une narration. Dans un salon parisien, un tapis persan du XIXe siècle, aux couleurs passées, posé sur un kilim turc des années 1970, raconte l’histoire d’un collectionneur qui a traqué ces pièces aux quatre coins du monde. Dans une maison de campagne normande, un tapis de jute recouvert d’un vieux tapis de laine, lui-même surmonté d’un petit tapis de prière, évoque les générations qui se sont succédé dans ces murs.
Les motifs, eux aussi, sont des récits. Les tapis persans, avec leurs arbres de vie et leurs botehs (ces motifs en forme de goutte qui symbolisent la fertilité), parlent d’un monde où la nature est sacrée. Les kilims turcs, avec leurs mains sur les hanches (le motif "elibelinde", symbole de la féminité), racontent les luttes et les espoirs des femmes qui les ont tissés. Même les tapis modernes, comme ceux de la designer espagnole Patricia Urquiola pour Nanimarquina, portent en eux une histoire – celle d’une collaboration entre un designer et des artisans, celle d’un matériau innovant (comme le jute recyclé) qui redéfinit les limites du possible.
Mais la superposition peut aussi être un acte politique. Dans les années 1970, alors que le minimalisme régnait en maître, des décorateurs comme Tony Duquette ou Billy Baldwin ont utilisé les tapis empilés comme une forme de résistance. Leurs intérieurs, chargés de couleurs et de textures, étaient une réponse au "less is more" de Mies van der Rohe. Aujourd’hui, dans un monde où les intérieurs aseptisés dominent les magazines, la superposition est devenue un moyen d’affirmer sa singularité. "Un tapis unique, c’est bien", explique la décoratrice Emily Henderson. "Mais une pile de tapis, c’est une déclaration. Ça dit : 'Voici qui je suis, voici ce que j’aime, voici les histoires que je veux raconter.'"
05L’art de vivre (et de marcher) sur des couches d’histoire
Superposer des tapis, c’est aussi une question de confort – physique et émotionnel. Sous les pieds, la sensation est incomparable : la douceur d’un tapis de laine, la rugosité d’un kilim, la souplesse d’un shaggy créent une expérience tactile qui invite à la détente. Les psychologues parlent même de "confort sensoriel" : des études ont montré que marcher sur des surfaces texturées réduit le stress et stimule la créativité.
Mais le vrai luxe, c’est peut-être l’invisible. Un bon tapis superposé ne se contente pas d’être beau – il doit aussi être pratique. Les designers utilisent souvent des astuces pour éviter les glissades (comme des sous-tapis en caoutchouc) ou pour protéger les couches inférieures de l’usure. Certains, comme le décorateur Jacques Grange, vont jusqu’à faire teindre des tapis sur mesure pour qu’ils s’harmonisent parfaitement avec les autres couches. "Un tapis mal assorti, c’est comme une fausse note dans un concert", dit-il. "Ça gâche tout."
Et puis, il y a la question de l’entretien. Un tapis superposé demande plus de soin qu’un tapis unique : il faut le retourner régulièrement pour éviter l’usure, le dépoussiérer avec précaution, et parfois même le confier à des restaurateurs spécialisés. Mais pour ceux qui en prennent soin, ces tapis deviennent des héritages. Dans les familles marocaines, par exemple, les tapis sont transmis de mère en fille, chaque génération ajoutant sa propre couche à l’empilement. "Un tapis, c’est comme un arbre généalogique", explique Fatima, une tisserande de Taznakht. "Plus il y a de couches, plus l’histoire est riche."
06L’avenir des tapis empilés : entre tradition et innovation
Alors que le monde de la décoration oscille entre nostalgie et innovation, la superposition de tapis continue d’évoluer. Les designers explorent de nouvelles matières – des tapis en fibres recyclées, des pièces imprimées en 3D, des modèles interactifs qui s’adaptent à la lumière ou à la température. Mais malgré ces avancées technologiques, l’essence de la superposition reste la même : créer de la profondeur, raconter une histoire, transformer un sol en une œuvre d’art.
Certains, comme la designer française India Mahdavi, poussent l’idée encore plus loin en superposant des tapis avec d’autres éléments – des peaux de bête, des tissus brodés, voire des miroirs. Dans son hôtel Le Germain à Paris, elle a posé un tapis persan sur un sol en marbre, créant un effet de flottement qui défie les lois de la gravité. "La superposition, c’est une façon de jouer avec l’espace", explique-t-elle. "C’est comme si le sol devenait une toile, et les tapis, des coups de pinceau."
D’autres, comme les frères Bouroullec, réinventent la superposition en la rendant modulaire. Leurs tapis "Losanges", conçus pour Nanimarquina, peuvent être assemblés comme des puzzles, permettant à chacun de créer sa propre composition. "L’idée, c’est de donner aux gens les outils pour raconter leur propre histoire", explique Ronan Bouroullec.
Et puis, il y a ceux qui voient dans la superposition une métaphore de notre époque. Dans un monde où les identités se mélangent, où les cultures s’entrecroisent, les tapis empilés deviennent le symbole d’une décoration qui n’a pas peur des contrastes. "Un intérieur, c’est comme une personne", dit la décoratrice Justina Blakeney. "Plus il y a de couches, plus il est intéressant."
07Le dernier tapis, ou l’art de finir en beauté
Peut-être que le secret de la superposition réside dans cette idée : il n’y a pas de règle, seulement des possibilités. Un tapis peut être une base, un accent, ou le point final d’une composition. Certains décorateurs aiment terminer par un petit tapis coloré, posé en diagonale pour dynamiser l’espace. D’autres préfèrent une couche discrète, presque invisible, qui vient sublimer les autres sans les écraser.
Dans un appartement parisien près des Buttes-Chaumont, la décoratrice Sarah Lavoine a choisi de terminer sa superposition par un tapis en peau de mouton, posé en biais sur un kilim marocain. "J’aime l’idée que le dernier tapis soit celui qui attire l’œil, mais aussi celui qui invite à s’asseoir, à rester un moment", explique-t-elle. "C’est comme la dernière phrase d’un livre : elle doit donner envie de recommencer."
Et c’est peut-être là, dans cette invitation à recommencer, que réside toute la magie de la superposition. Chaque tapis ajouté est une nouvelle histoire, une nouvelle couche de sens. Et quand vous marchez dessus, quand vos pieds sentent la douceur de la laine, la rugosité du jute, la chaleur d’un tapis ancien, vous comprenez que ces couches ne sont pas seulement là pour décorer. Elles sont là pour vous rappeler que la beauté, comme la vie, se construit pas à pas, une couche à la fois.