Odilon redon : Quand la nuit se fait couleur
Imaginez un atelier parisien, par une soirée d’hiver 1882. La lumière vacillante d’une lampe à pétrole projette des ombres mouvantes sur les murs tapissés de dessins au fusain. Au centre de la pièce, un homme aux yeux cernés, la barbe grisonnante, fixe une feuille de papier où se dessine lentement une forme impossible : un œil géant, gonflé comme un ballon, s’élève vers un ciel vide, comme aspiré par l’infini. Ce n’est pas un cauchemar, mais une œuvre en train de naître. Son titre ? L’Œil, comme un ballon bizarre se dirige vers l’infini. Son auteur ? Odilon Redon, un artiste que le monde de l’art commence à peine à découvrir, et qui va bientôt révolutionner notre façon de voir le rêve.
Par Artedusa
••9 min de lectureRedon n’a pas toujours peint ainsi. Pendant des années, il a travaillé dans l’ombre, littéralement, avec des charbons et des encres, créant des mondes où des araignées souriantes côtoient des fleurs à visage humain. Puis, un jour, quelque chose a basculé. La couleur est entrée dans son œuvre, timide d’abord, puis triomphante, comme si la nuit elle-même avait décidé de s’habiller de lumière. Cette métamorphose, ce passage du noir au pastel, n’est pas qu’une question de technique. C’est l’histoire d’un homme qui a choisi de transformer ses cauchemars en poésie, ses monstres en dieux, et ses ténèbres en une symphonie de couleurs.
01Le rêveur de Peyrelebade
Pour comprendre Redon, il faut remonter à son enfance, dans les landes de la Gironde. Né en 1840 à Bordeaux, Bertrand-Jean Redon – Odilon est un surnom d’enfance, tiré du prénom de sa mère, Odile – grandit loin du tumulte parisien, dans le domaine familial de Peyrelebade. Un lieu isolé, presque sauvage, où les pins maritimes bruissent sous le vent et où les marais exhalent des brumes mystérieuses. Son père, un riche propriétaire terrien, est aussi un amateur de botanique ; sa mère, une Créole de La Nouvelle-Orléans, lui transmet le goût des récits exotiques et des légendes lointaines.
C’est dans ce décor que le jeune Odilon développe une imagination débordante. Malade, souvent alité, il passe des heures à observer les insectes, les fleurs, les nuages qui défilent au-dessus des étangs. Il dessine sans relâche, mais ses premiers essais sont loin des cauchemars qui le rendront célèbre. À l’École des Beaux-Arts de Paris, où il étudie brièvement l’architecture puis la peinture, il se heurte à l’académisme rigide de ses professeurs. "On m’a appris à dessiner des pieds, des mains, des nez… mais jamais à voir", écrira-t-il plus tard. Le Prix de Rome, qu’il tente sans succès en 1864, achève de le convaincre : l’art officiel n’est pas fait pour lui.
La guerre de 1870 marque un tournant. Engagé dans la Garde nationale, Redon découvre l’horreur des combats. De retour à Bordeaux, il sombre dans une dépression. C’est alors qu’il se met à dessiner des choses étranges : des têtes coupées flottant dans les airs, des araignées aux yeux humains, des paysages où la réalité se déforme comme dans un miroir brisé. Ces œuvres, qu’il appelle ses noirs, sont d’abord accueillies avec méfiance. Qui donc voudrait accrocher au mur une araignée qui pleure ou un cyclope aux yeux injectés de sang ?
02Les noirs : quand l’art devient cauchemar
Les noirs de Redon ne sont pas de simples dessins. Ce sont des fenêtres ouvertes sur l’inconscient, des fragments de rêves éveillés. Pour les créer, il utilise le fusain, un matériau capricieux qui permet les jeux d’ombre et de lumière, les effacements, les reprises. Il travaille souvent la nuit, à la lueur des bougies, comme s’il craignait que la clarté du jour ne dissolve ses visions.
Prenez L’Araignée qui pleure (1881). Au premier abord, on dirait un simple croquis : une araignée, suspendue dans le vide, semble verser des larmes. Mais regardez de plus près. Les pattes de l’animal sont trop longues, trop fines, presque humaines. Son corps, d’un noir profond, se confond avec l’obscurité qui l’entoure. Et ces larmes… ne sont-elles pas aussi des yeux ? Redon joue avec les ambiguïtés, brouille les frontières entre l’organique et l’inorganique, le vivant et le mort. "Je n’ai jamais fait que des portraits", dira-t-il un jour. Des portraits de quoi ? De ses peurs, de ses désirs, de tout ce que la raison refuse de voir.
Ses lithographies, comme celles de la série Dans le Rêve (1879), poussent l’expérience plus loin. Sur la pierre, il grave des scènes où la logique n’a plus cours : un homme à tête d’oiseau joue de la lyre, une fleur se transforme en visage, un œil géant observe le spectateur comme s’il pouvait lire dans ses pensées. Ces images, à la fois grotesques et poétiques, fascinent les écrivains symbolistes. Joris-Karl Huysmans, dans À Rebours (1884), en fait les compagnons de son héros, Des Esseintes, un esthète décadent qui collectionne les œuvres les plus étranges. "Ces dessins, écrit Huysmans, sont des cauchemars faits chair, des hallucinations devenues visibles."
Pourtant, Redon n’est pas un simple illustrateur de fantasmes macabres. Ses noirs sont aussi des réflexions sur la science, la religion, la mort. Le Microbe (1883), par exemple, représente une créature hybride, mi-insecte mi-humaine, qui semble sortie d’un traité de microbiologie. À une époque où Pasteur révolutionne la médecine, où Darwin bouleverse notre vision de l’homme, Redon explore les zones d’ombre de la connaissance. Ses monstres ne sont pas seulement des produits de l’imagination ; ce sont aussi des métaphores de l’invisible, de ce que la science commence à peine à entrevoir.
03La révélation de la couleur
Et puis, vers 1890, quelque chose change. Redon, qui a passé vingt ans à explorer les profondeurs du noir, découvre la couleur. Pas n’importe laquelle : les pastels, ces bâtonnets de pigment pur qui permettent des effets de lumière et de transparence inégalés. Au début, il les utilise avec prudence, comme pour apprivoiser une bête sauvage. Dans Le Char d’Apollon (1905-1910), les chevaux du dieu solaire sont encore esquissés en traits légers, presque timides, comme s’ils craignaient de briser l’obscurité qui les entoure. Mais peu à peu, la couleur gagne du terrain, envahit la toile, transforme ses visions en véritables poèmes visuels.
Pourquoi ce changement ? Les raisons sont multiples. Il y a d’abord une raison pratique : les pastels se vendent mieux que les noirs. Les collectionneurs, lassés des cauchemars, préfèrent les scènes mythologiques ou les bouquets de fleurs. Mais il y a aussi une raison plus profonde. Redon, qui a longtemps exploré les ténèbres, semble soudain aspirer à la lumière. Ses pastels deviennent des hymnes à la beauté, à la spiritualité, à la vie. Orphée (1903-1910), par exemple, montre le poète légendaire, la tête coupée, flottant sur les eaux comme une fleur. La scène, d’une sérénité presque mystique, contraste avec les noirs de sa jeunesse. Ici, la mort n’est plus une fin, mais une métamorphose.
Ses bouquets, comme Vase de fleurs (1900-1910), sont tout aussi révélateurs. Dans ces œuvres, les pétales semblent faits de lumière, les feuilles frémissent comme sous une brise invisible. Redon ne peint pas des fleurs ; il capture leur essence, leur âme. "La fleur est un être vivant, écrit-il. Elle respire, elle souffre, elle aime." Cette approche, presque animiste, rappelle les estampes japonaises qu’il collectionne, mais aussi les théories de la théosophie, cette philosophie ésotérique qui voit dans la nature une manifestation du divin.
04Le mystique et le scientifique
Redon est un homme de contradictions. D’un côté, il est fasciné par la science, par les découvertes de son temps. Il lit Darwin, s’intéresse à la microbiologie, dessine des fossiles et des organismes microscopiques. De l’autre, il est attiré par le mysticisme, par les récits bibliques, par les légendes orientales. Comment concilier ces deux mondes ? En les fusionnant, tout simplement.
Prenez Le Bouddha (1904). La figure du sage, assise en lotus, irradie une lumière dorée. Autour de lui, des fleurs de lotus s’épanouissent, symboles de pureté et de renaissance. Mais regardez de plus près : les contours du Bouddha sont flous, comme s’il était en train de se dissoudre dans la lumière. Redon ne peint pas un dieu ; il peint l’idée de l’éveil spirituel, cette illumination qui transcende les formes.
Même ses scènes mythologiques, comme Le Cyclope (1914), mêlent science et poésie. Le géant aux yeux uniques, souvent représenté comme un monstre brutal, devient chez Redon une créature presque tendre, contemplant avec mélancolie la nymphe Galatée endormie. Le corps du Cyclope est couvert de nuances de rose et de bleu, comme si la chair elle-même était faite de nuages. Ici, la mythologie n’est plus un récit, mais une allégorie de la solitude, de l’amour impossible, de la beauté qui se dérobe.
Cette dualité entre science et spiritualité se retrouve dans sa technique. Pour ses pastels, Redon utilise des pigments rares, comme le bleu de cobalt ou le vert émeraude, qu’il superpose en couches fines pour créer des effets de transparence. Ses couleurs ne sont pas appliquées au hasard ; elles obéissent à une logique presque alchimique, où chaque teinte doit s’harmoniser avec les autres pour créer une émotion. "La couleur, dit-il, est une vibration de l’âme."
05L’héritage d’un rêveur
Quand Redon meurt en 1916, le monde de l’art est en pleine mutation. Le cubisme, le futurisme, le surréalisme bousculent les conventions. Pourtant, son influence est partout. Les surréalistes, en particulier, voient en lui un précurseur. André Breton, dans son Manifeste du surréalisme (1924), le cite comme l’un des rares artistes à avoir exploré l’inconscient avant Freud. Salvador Dalí, fasciné par ses créatures hybrides, s’en inspire pour ses propres cauchemars. Même les expressionnistes abstraits, comme Mark Rothko, reconnaissent en lui un maître de la couleur et de l’émotion pure.
Mais Redon n’est pas seulement un artiste pour artistes. Son œuvre parle à tous ceux qui ont un jour rêvé, craint, espéré. Ses noirs nous rappellent que la beauté peut naître de l’ombre, que l’horreur et la poésie ne sont parfois qu’une question de regard. Ses pastels, eux, nous invitent à voir le monde autrement, à chercher la lumière même dans les recoins les plus sombres.
Aujourd’hui, ses œuvres sont exposées dans les plus grands musées du monde, du Musée d’Orsay au MoMA. Pourtant, Redon reste un artiste discret, presque secret. Il n’a jamais cherché la gloire, seulement la vérité de ses visions. Peut-être est-ce pour cela qu’il nous touche encore, plus d’un siècle après sa mort. Parce qu’il a osé regarder là où les autres détournent les yeux. Parce qu’il a transformé ses cauchemars en art, et ses ténèbres en lumière.
Et si, la prochaine fois que vous verrez une fleur s’épanouir ou une ombre s’étirer sur un mur, vous pensiez à lui ? Peut-être alors comprendrez-vous ce qu’il voulait dire quand il écrivait : "Je n’ai fait qu’un art selon ma propre nature, et je l’ai fait avec amour."