Le mexique, ce chaudron où les rêves prennent chair : Leonora carrington et le surréalisme magique
La nuit tombe sur Mexico. Dans une maison de la colonia Roma, une femme aux yeux verts perçants allume des bougies disposées en cercle. Sur les murs, des peintures étranges semblent respirer - des créatures mi-femmes mi-oiseaux, des cuisines où les marmites distillent des sorts plutôt que des soupes, des jardins où les légumes poussent en spirales alchimiques. Leonora Carrington, cette Anglaise exilée, est en train d'inventer un nouveau langage visuel, quelque part entre les contes celtiques de son enfance et les mythes nahuals qu'elle découvre dans les marchés de la ville. Ce soir-là, elle ne peint pas. Elle prépare une potion.
Par Artedusa
••8 min de lecturePersonne ne sait exactement ce qu'elle y met - peut-être de la poudre d'or, des herbes cueillies sous la pleine lune, ou simplement cette encre noire qui coule de ses pinceaux depuis toujours. Mais une chose est sûre : quand Leonora Carrington mélange les pigments, ce n'est jamais par hasard. Chaque couleur, chaque symbole, chaque créature hybride qui peuple ses toiles est une incantation. Et le Mexique, ce pays où les morts dansent avec les vivants et où les dieux aztèques côtoient la Vierge de Guadalupe, est le parfait chaudron pour faire bouillir ses visions.
01Quand l'exil devient une seconde naissance
Imaginez une jeune femme de vingt-cinq ans débarquant à Mexico en 1942, après avoir fui l'Europe en guerre, échappé à un asile psychiatrique espagnol, et traversé l'Atlantique en cargo. Elle ne parle presque pas espagnol. Elle n'a pour tout bagage que quelques dessins, le souvenir traumatisant des électrochocs subis en Espagne, et une obsession tenace pour les chevaux - ces animaux qui galopent à travers ses premières toiles comme des messagers entre les mondes.
Pourtant, en quelques mois, cette Anglaise timide va se métamorphoser. Le Mexique ne sera pas pour elle une terre d'exil, mais un territoire magique où ses rêves les plus fous vont enfin trouver une forme. Dans les rues de Mexico, elle découvre un pays où le surréalisme n'est pas une avant-garde artistique, mais une réalité quotidienne. Où les marchandes de fleurs vendent des bouquets aux pétales bleus comme dans ses peintures. Où les églises baroques regorgent de saints aux visages de démons. Où les femmes portent des robes brodées de motifs qui ressemblent étrangement aux symboles alchimiques qu'elle griffonne dans ses carnets.
C'est ici, dans cette ville où les couleurs explosent comme des feux d'artifice, qu'elle va rencontrer Remedios Varo, une autre exilée espagnole qui partage sa passion pour l'occultisme et les recettes de cuisine ésotériques. Ensemble, elles vont transformer leurs cuisines en laboratoires alchimiques, leurs pinceaux en baguettes magiques, et leurs toiles en portes vers d'autres dimensions.
02La cuisine comme laboratoire de l'invisible
Si vous deviez choisir un seul tableau pour comprendre Leonora Carrington, ce serait peut-être "The Kitchen Garden on the Eyot" (1946). Une femme - peut-être l'artiste elle-même - se tient devant une fenêtre ouverte sur un jardin étrange. Des légumes poussent en spirales parfaites, des outils de cuisine flottent dans les airs comme des objets enchantés, et au premier plan, une marmite bout doucement, émettant une vapeur qui se transforme en formes hybrides.
Ce n'est pas une cuisine ordinaire. C'est un espace de transformation, un lieu où la matière se transmute, où les ingrédients deviennent des sorts, où la nourriture nourrit autant l'âme que le corps. Carrington y réinvente le mythe de la sorcière, non pas comme une figure maléfique, mais comme une alchimiste moderne, une créatrice qui utilise les éléments les plus humbles - farine, œufs, herbes aromatiques - pour accéder à des vérités profondes.
Cette fascination pour la cuisine comme espace magique n'est pas un hasard. Dans le Mexique des années 1940, les cuisines sont encore des lieux de transmission orale, où les recettes se mêlent aux remèdes traditionnels et aux histoires de nahuals. Carrington, qui a toujours été une grande lectrice de Paracelse et des traités alchimiques de la Renaissance, y voit une continuité naturelle entre la préparation des repas et la préparation des potions.
Dans ses toiles, les femmes ne cuisinent jamais seules. Elles sont toujours accompagnées de créatures étranges - chats aux yeux humains, oiseaux aux becs démesurés, petits démons espiègles. Ces êtres hybrides ne sont pas des accessoires décoratifs. Ils sont les véritables acteurs de la magie qui s'opère. Ils représentent cette part de nous-mêmes qui échappe à la raison, cette partie animale et instinctive que la société moderne cherche à domestiquer.
03Les hybridations impossibles
L'une des signatures de Carrington, ce sont ces créatures impossibles qui peuplent ses toiles. Des femmes à tête d'oiseau, des hommes à corps de cheval, des enfants aux membres démesurés. Ces hybridations ne sont pas de simples fantaisies surréalistes. Elles racontent quelque chose de profond sur la condition humaine.
Prenez "The Giantess" (1947), cette toile monumentale où une femme immense, à la fois maternelle et terrifiante, domine une scène de banquet. Son corps est couvert de plumes, ses mains se transforment en serres d'oiseau, et son visage exprime une sérénité presque divine. Autour d'elle, des personnages minuscules vaquent à leurs occupations, indifférents à sa présence.
Cette géante n'est pas un monstre. C'est une figure archétypale, une représentation de cette partie de nous-mêmes qui nous dépasse, qui nous relie aux forces cosmiques. Carrington, qui a étudié les mythologies celtiques et les textes alchimiques, y voit une incarnation de la Grande Déesse, cette figure maternelle et créatrice qui précède toutes les religions.
Dans le Mexique post-révolutionnaire, où les traditions préhispaniques se mêlent au catholicisme, ces hybridations prennent une résonance particulière. Les dieux aztèques étaient souvent représentés avec des attributs animaux - Quetzalcoatl le serpent à plumes, Huitzilopochtli le colibri guerrier. Carrington, en créant ses propres créatures hybrides, ne fait pas que prolonger la tradition surréaliste. Elle invente une mythologie personnelle qui dialogue avec les croyances ancestrales du pays qui l'a adoptée.
04Le surréalisme comme langage universel
Quand on pense au surréalisme, on imagine souvent les cafés parisiens des années 1920, les cadavres exquis, les montres molles de Dalí. Mais le surréalisme de Carrington est d'une autre nature. Ce n'est pas un jeu intellectuel, ni une provocation esthétique. C'est un langage universel, une façon de communiquer avec l'invisible.
À Mexico, elle trouve un terreau fertile pour développer cette approche. La ville elle-même semble surréaliste - un mélange de modernité et d'archaïsme, de sacré et de profane, de vie et de mort. Dans les marchés, on vend des crânes en sucre pour le Jour des Morts à côté de poupées vaudou. Dans les églises, les saints ont des visages qui ressemblent à des masques précolombiens. Dans les rues, les vendeurs de loterie crient des numéros qui semblent tirés d'un rêve.
Carrington absorbe tout cela. Elle intègre dans ses toiles des éléments de la culture populaire mexicaine - les ex-voto, les retablos, les motifs des textiles traditionnels. Mais elle ne se contente pas de les copier. Elle les réinterprète à travers son propre filtre, créant une synthèse unique entre l'Europe et l'Amérique latine.
Son surréalisme n'est pas celui de Breton, qui cherchait à libérer l'inconscient par des techniques comme l'écriture automatique. Le sien est plus organique, plus ancré dans le quotidien. Pour elle, le surréalisme n'est pas une école artistique, mais une façon de vivre. Une façon de voir le monde comme un lieu où tout est possible, où les frontières entre le réel et l'imaginaire n'existent pas.
05L'atelier comme sanctuaire
Si vous aviez pu pénétrer dans l'atelier de Leonora Carrington à Mexico, vous auriez découvert un espace qui ressemblait davantage à un sanctuaire qu'à un lieu de travail. Les murs étaient couverts de peintures, bien sûr, mais aussi de cartes astrologiques, de dessins alchimiques, de photographies jaunies de ses amis surréalistes.
Au centre de la pièce trônait une grande table en bois, toujours encombrée de pinceaux, de tubes de peinture, de carnets de croquis, et parfois de véritables ingrédients alchimiques - des herbes séchées, des cristaux, des fioles contenant des liquides mystérieux. Carrington croyait aux vertus magiques de certains matériaux. Elle utilisait de l'or véritable dans ses peintures, mélangeait des pigments naturels avec des poudres métalliques, et parfois même incorporait des éléments organiques dans ses toiles.
Autour de cette table, une petite communauté d'artistes et d'amis se réunissait régulièrement. Il y avait Remedios Varo, bien sûr, mais aussi Kati Horna, la photographe hongroise, et Benjamin Péret, le poète surréaliste. Ensemble, ils organisaient des séances de tarot, des expériences alchimiques, et parfois même des rituels inspirés des traditions mexicaines.
Cet atelier était bien plus qu'un simple lieu de création. C'était un espace de résistance, un refuge contre un monde qui semblait de plus en plus rationnel et désenchanté. Dans cet antre magique, Carrington et ses amis pouvaient continuer à croire que l'art avait le pouvoir de transformer la réalité.
06La postérité d'une magicienne
Aujourd'hui, quand on regarde les toiles de Leonora Carrington, on est frappé par leur actualité. À une époque où l'art contemporain semble souvent désincarné, où les installations numériques et les performances conceptuelles dominent les galeries, son œuvre apparaît comme un rappel puissant de ce que l'art peut être : une porte vers l'invisible, un langage pour communiquer avec ce qui nous dépasse.
Son influence se retrouve dans le travail de nombreux artistes contemporains. Julie Curtiss, par exemple, reprend ses créatures hybrides et ses atmosphères oniriques. Genesis Belanger crée des installations qui évoquent ses cuisines magiques. Et dans le monde de la mode, des designers comme Alexander McQueen ont puisé dans son univers pour créer des collections qui semblent tout droit sorties de ses toiles.
Mais au-delà de son influence artistique, Carrington nous laisse une leçon plus profonde. Dans un monde qui cherche à tout rationaliser, à tout expliquer, à tout contrôler, elle nous rappelle qu'il existe une autre façon de voir. Une façon où la magie n'est pas un simple effet de style, mais une réalité tangible. Où les rêves ne sont pas de simples illusions, mais des forces capables de façonner le monde.
Peut-être est-ce pour cela que ses toiles continuent de nous parler, des décennies après leur création. Parce qu'elles ne sont pas de simples images. Ce sont des incantations. Des portes ouvertes sur d'autres dimensions. Des preuves que, quelque part entre le Mexique et l'Irlande, entre le surréalisme et la magie, il existe un espace où tout est possible.
Et si vous regardez assez longtemps l'une de ses peintures, vous verrez peut-être, comme elle, les murs de votre propre réalité commencer à fondre.