Le jour où rauschenberg a marié une chèvre et un pneu
La scène se passe en 1955 dans un atelier de Fulton Street, à New York. Un homme d’une trentaine d’années, les manches retroussées sur des avant-bras tachés de peinture, tourne autour d’une forme étrange posée au milieu de la pièce. Une chèvre empaillée, le pelage jauni par le temps, regarde fixement le vide avec ses yeux de verre. Autour de son ventre, un pneu de voiture usé, comme une ceinture trop serrée. L’homme hésite, recule, observe. Puis, d’un geste décidé, il soulève le pneu et le fait glisser le long du corps de l’animal. Monogram vient de naître.
Par Artedusa
••7 min de lectureCe jour-là, Robert Rauschenberg ne se contente pas d’assembler des objets trouvés. Il invente une nouvelle grammaire visuelle, un langage où le rebut devient poésie, où la peinture épouse la sculpture, où l’art et la vie s’entremêlent jusqu’à devenir indiscernables. Les Combines, ces œuvres hybrides qui ont marqué l’histoire de l’art américain, ne sont pas de simples collages. Ce sont des manifestes silencieux, des énigmes visuelles qui continuent de hanter les galeries et les esprits plus d’un demi-siècle après leur création.
01L’atelier comme laboratoire du chaos organisé
Imaginez un espace de travail qui ressemble davantage à une décharge qu’à un atelier d’artiste. Des journaux traînent par terre, empilés en tours instables. Des morceaux de tissu, des fils électriques, des boîtes en carton éventrées s’entassent contre les murs. Au milieu de ce capharnaüm, une toile est accrochée, à moitié peinte, à moitié cousue. Rauschenberg y a fixé un parapluie ouvert, comme un oiseau mécanique prêt à s’envoler. À côté, une vieille porte en bois sert de support à une composition où se mêlent peinture à l’huile, photographies découpées et fragments de miroir.
Cet atelier de Pearl Street n’est pas un simple lieu de création. C’est un organisme vivant, un écosystème où chaque objet semble attendre son heure. Rauschenberg y travaille comme un archéologue du quotidien, fouillant dans les rebuts de la société de consommation pour en extraire des fragments chargés de sens. "Je veux que mes tableaux aient l’air d’avoir été faits par le monde", disait-il. Et c’est précisément ce qui frappe dans les Combines : cette impression que l’artiste n’a pas tant créé que révélé, comme s’il avait simplement soulevé un coin du voile pour laisser apparaître ce que personne ne voulait voir.
02La révolte des objets contre l’art pur
Dans l’Amérique des années 1950, l’art est encore une affaire sérieuse. Les peintres expressionnistes abstraits, avec leurs toiles monumentales et leurs gestes héroïques, dominent la scène new-yorkaise. Jackson Pollock trace ses drippings comme un chaman en transe, Mark Rothko superpose des couches de couleur pour évoquer l’infini. L’art est une quête spirituelle, une plongée dans les abîmes de l’âme.
Et puis arrive Rauschenberg, avec ses Combines qui semblent sortis d’une benne à ordures. Bed (1955) est emblématique de cette provocation : une couverture, un oreiller et un drap, maculés de peinture, accrochés verticalement comme une toile. Où est la frontière entre l’art et l’objet domestique ? Entre le geste noble du peintre et l’acte trivial de faire son lit ? En exposant ces éléments du quotidien, Rauschenberg ne se contente pas de choquer. Il pose une question fondamentale : et si l’art n’était pas une échappée vers le sublime, mais une plongée dans le réel, avec ses imperfections, ses hasards, ses scories ?
Cette approche n’est pas sans rappeler celle de Marcel Duchamp, dont Rauschenberg a découvert l’œuvre lors d’un voyage à Paris en 1948. Mais là où Duchamp signait un urinoir et le baptisait Fontaine, Rauschenberg, lui, ne se contente pas de détourner. Il transforme, il hybride, il crée des monstres poétiques où se mêlent peinture, sculpture et ready-made. "Je travaille dans l’écart entre l’art et la vie", expliquait-il. Un écart qui, dans les Combines, devient un territoire à part entière.
03Le scandale Canyon et l’aigle qui valait des millions
Parmi les Combines, Canyon (1959) occupe une place à part. Cette œuvre monumentale, aujourd’hui conservée au MoMA, est un véritable casse-tête juridique et symbolique. Au centre, un aigle empaillé, les ailes déployées comme s’il s’apprêtait à prendre son envol. Sous lui, un oreiller taché de peinture, comme une nuée de nuages. À gauche, une photographie de JFK enfant, à droite, un vieux cliché d’un garçon sautant dans le vide. Entre ces éléments, des fragments de journaux, des morceaux de bois, des traces de peinture gestuelle.
Mais ce qui fait de Canyon une œuvre à part, c’est son aigle. Un aigle royal, espèce protégée aux États-Unis. Lorsque Rauschenberg a voulu faire don de l’œuvre au MoMA en 1970, le musée s’est retrouvé face à un dilemme : posséder un animal protégé est illégal. Pendant des décennies, Canyon est resté invendable, son aigle le condamnant à une existence de paria juridique. En 2012, après des années de négociations, l’affaire a finalement été réglée : l’œuvre a été évaluée à 65 millions de dollars, mais sa valeur marchande est restée nulle en raison de l’aigle. Une situation kafkaïenne qui résume à elle seule l’esprit des Combines : des œuvres qui défient les catégories, les lois, et les attentes.
04La danse des matériaux : quand le hasard devient composition
Si les Combines frappent par leur apparente désinvolture, leur création est en réalité le fruit d’un processus minutieux, où le hasard et l’intention se mêlent. Rauschenberg ne se contente pas de coller des objets au hasard. Il les choisit, les assemble, les teste, comme un chorégraphe qui placerait ses danseurs avant de les laisser improviser.
Prenez Monogram, cette chèvre au pneu qui semble tout droit sortie d’un rêve surréaliste. L’animal a été trouvé dans un magasin de meubles d’occasion. Le pneu, lui, a été ajouté plus tard, presque par accident. Rauschenberg raconte : "Je l’ai roulé sur la chèvre, et soudain, tout a pris sens. Comme si l’objet attendait simplement d’être révélé." Cette approche, où l’artiste se fait médiateur plutôt que créateur, doit beaucoup à John Cage, le compositeur avec qui Rauschenberg a collaboré à Black Mountain College. Cage, adepte des partitions aléatoires et des silences calculés, a appris à Rauschenberg à écouter le monde plutôt qu’à le dominer.
Les matériaux eux-mêmes jouent un rôle clé dans cette alchimie. Le tissu absorbe la lumière, le métal la reflète, le bois apporte une touche organique. Dans Collection (1954), une toile où se superposent journaux, photographies et morceaux de tissu, chaque élément semble respirer à son propre rythme. Les couleurs, souvent sourdes – des bruns, des gris, des blancs cassés –, contrastent avec des touches vives, comme des éclats de rouge ou de bleu électrique. "Je veux que mes tableaux aient l’air d’avoir été faits par plusieurs personnes", disait Rauschenberg. Une façon de dire que l’art n’appartient pas à l’artiste, mais au monde qui l’entoure.
05L’héritage invisible : comment les Combines ont changé l’art pour toujours
Aujourd’hui, quand vous entrez dans une galerie d’art contemporain, vous croisez des œuvres qui doivent tout aux Combines : des installations où se mêlent vidéo, son et objets trouvés, des peintures qui intègrent des éléments tridimensionnels, des sculptures faites de déchets recyclés. Rauschenberg a ouvert une brèche dans laquelle se sont engouffrés des artistes aussi divers que Jasper Johns, Andy Warhol, ou plus récemment, les figures de l’art relationnel comme Rirkrit Tiravanija.
Mais l’influence des Combines va bien au-delà du monde de l’art. Elles ont anticipé notre rapport contemporain aux images, à l’information, au consumérisme. Dans un monde saturé de stimuli visuels, où les réseaux sociaux nous bombardent de fragments d’images et de textes, les Combines apparaissent comme des précurseurs. Elles sont des collages avant l’ère du copier-coller, des hypertextes avant l’invention d’Internet.
Prenez Retroactive I (1963), une œuvre où Rauschenberg utilise pour la première fois la sérigraphie photographique. On y voit le visage de JFK, multiplié et superposé, comme une image fantôme. À côté, une main levée, un aigle, des fragments de cartes. Tout semble flotter dans un espace indéfini, comme si l’œuvre capturait l’essence même de la communication moderne : un flux d’images et de symboles qui se superposent sans jamais se fixer. En cela, Rauschenberg n’était pas seulement un artiste. Il était un visionnaire.
06Le dernier Combine : quand l’art devient mémoire
En 1964, Rauschenberg remporte le Grand Prix de la Biennale de Venise. C’est la consécration. L’Amérique, qui a longtemps regardé l’Europe comme le berceau de la culture, voit enfin son art s’imposer sur la scène internationale. Pourtant, au moment même où il triomphe, Rauschenberg commence à s’éloigner des Combines. Ses œuvres deviennent plus épurées, plus proches de la peinture traditionnelle. Comme s’il avait épuisé cette veine, comme si le geste de marier une chèvre et un pneu avait accompli sa mission.
Aujourd’hui, les Combines sont dispersés dans les plus grands musées du monde. Monogram trône au Moderna Museet de Stockholm, Bed et Canyon sont au MoMA, Collection a rejoint les cimaises du SFMOMA. Chacune de ces œuvres est un fragment d’histoire, une capsule temporelle qui capture l’Amérique des années 1950 : ses espoirs, ses peurs, son consumérisme naissant, sa foi dans le progrès.
Mais au-delà de leur valeur historique, les Combines continuent de nous parler parce qu’elles posent une question universelle : qu’est-ce que l’art, sinon une façon de donner du sens au chaos ? En assemblant des objets trouvés, en mariant le noble et le trivial, Rauschenberg a créé des œuvres qui résistent au temps. Des œuvres qui, comme Monogram et sa chèvre au pneu, semblent nous dire : "Regardez mieux. Tout peut devenir art. Même ce que vous jetez."