Le cri qui a fait taire l’Europe : Quand dada a déclaré la guerre à l’art
La nuit du 5 février 1916, une odeur de tabac froid et de bière renversée imprègne le Cabaret Voltaire, un petit établissement de Zürich où se pressent des réfugiés, des déserteurs et des artistes en fuite. Parmi eux, un homme vêtu d’un costume cubiste fait de carton et de papier aluminium s’avance vers la scène. Hugo Ball, fondateur du lieu, s’installe devant le piano et commence à déclamer des mots qui n’en sont pas : "gadji beri bimba glandridi laula lonni cadori". Sa voix monte, se brise, devient un chant liturgique puis un cri de bête blessée. Dans la salle, quelques spectateurs rient, d’autres se bouchent les oreilles. Personne ne comprend. Personne n’est censé comprendre. Ce soir-là, dans ce cabaret perdu au cœur d’une Europe en flammes, naît Dada.
Par Artedusa
••9 min de lectureCe mouvement, que l’on qualifiera plus tard d’anti-art, n’est pas une simple provocation. C’est une bombe lancée au cœur d’un monde qui a perdu tout sens. La Première Guerre mondiale fait rage, des millions d’hommes meurent dans les tranchées, et les artistes qui se retrouvent à Zürich refusent de participer à cette folie. Ils ne veulent plus créer de la beauté. Ils veulent hurler. Et leur cri, ce "dada" qui ne signifie rien, va ébranler les fondations mêmes de l’art.
01La Suisse, terre d’asile pour les fous et les génies
Zürich, en 1916, est une ville étrange. Neutre, elle attire ceux qui fuient la guerre : des objecteurs de conscience, des anarchistes, des poètes, des peintres. Parmi eux, Tristan Tzara, un jeune Roumain de 20 ans au regard perçant, qui arrive avec une valise pleine de poèmes et une haine viscérale pour les conventions. Il y a aussi Marcel Janco, un architecte roumain qui sculpte des masques africains dans son atelier, et Hans Arp, un Alsacien qui dessine des formes organiques comme si la nature elle-même dictait ses traits.
Pourquoi la Suisse ? Parce que c’est le seul endroit où l’on peut encore respirer. À Paris, Berlin ou Vienne, les artistes sont mobilisés, les galeries ferment, et l’art devient un luxe obscène. À Zürich, en revanche, on peut encore se réunir, boire, fumer, et surtout, se moquer de tout. Le Cabaret Voltaire, ouvert par Ball et sa compagne Emmy Hennings, une ancienne prostituée devenue chanteuse, devient le quartier général de cette rébellion. On y organise des soirées où l’on mélange poésie, musique, théâtre et absurde. On y joue du piano avec des marteaux, on y déclame des textes en allemand, en français et en roumain, parfois dans une langue inventée. On y danse, on y boit, on y rit, mais derrière cette apparente légèreté se cache une colère sourde.
Car Dada n’est pas né de l’ennui. Il est né de la rage. Une rage contre la guerre, contre les gouvernements qui envoient des jeunes hommes se faire massacrer, contre les intellectuels qui justifient cette boucherie. "La raison a échoué", écrit Ball dans son journal. "Nous devons trouver une nouvelle forme d’expression, une forme qui ne soit pas contaminée par la logique bourgeoise." Et cette nouvelle forme, ce sera l’absurde.
02L’absurde comme arme : quand les mots perdent leur sens
Imaginez une salle de concert. Sur scène, un homme en costume de clown frappe sur des casseroles avec une cuillère en bois. À ses côtés, une femme lit un journal à l’envers, tandis qu’un troisième artiste hurle des chiffres au hasard. C’est cela, une soirée Dada. Pas de mélodie, pas de rythme, pas de sens. Juste du bruit.
Les Dadaïstes ont compris une chose essentielle : si le monde est devenu fou, alors l’art doit l’être aussi. Ils rejettent la poésie lyrique, la peinture figurative, le théâtre traditionnel. À la place, ils inventent de nouvelles formes : la poésie sonore, où les mots sont réduits à des sons ; le collage, où des images découpées dans des magazines sont assemblées pour créer des monstres visuels ; le ready-made, où un objet du quotidien (un urinoir, une roue de bicyclette) devient une œuvre d’art par la seule volonté de l’artiste.
Prenez "Karawane", le poème de Hugo Ball. Ce n’est pas un texte, c’est une incantation. "Jolifanto bambla ô falli bambla / grossiga m’pfa habla horem / egiga goramen". Ces mots n’ont aucun sens, et c’est précisément pour cela qu’ils sont puissants. Ils libèrent le langage de sa fonction utilitaire et en font un outil de révolte. De la même manière, les collages de Hannah Höch, comme "Coupez avec le couteau de cuisine Dada", assemblent des images de politiciens, de soldats et de femmes dans des poses grotesques, créant une satire visuelle d’une violence inouïe.
Mais l’absurde n’est pas seulement une provocation. C’est aussi une forme de résistance. En refusant de donner un sens à leurs œuvres, les Dadaïstes refusent de participer au système. Ils ne veulent pas être compris, ils veulent être ressentis. Et parfois, cette émotion est si forte qu’elle en devient insupportable.
03Marcel Duchamp et l’art du scandale : quand un urinoir devient une œuvre d’art
Le 9 avril 1917, une lettre arrive au siège de la Society of Independent Artists, à New York. Elle est signée "R. Mutt" et contient une demande d’exposition pour une œuvre intitulée "Fountain". L’œuvre en question est un urinoir en porcelaine blanche, retourné et signé de ce pseudonyme mystérieux.
La Society of Independent Artists, qui se targue d’accepter toutes les œuvres sans jury, refuse pourtant d’exposer "Fountain". Trop provocant, trop vulgaire, trop… anti-art. Marcel Duchamp, qui se cache derrière ce "R. Mutt", démissionne en signe de protestation. Le scandale est immédiat. Les journaux s’emparent de l’affaire, les critiques s’indignent, et Duchamp, lui, sourit. Car c’est précisément ce qu’il voulait : montrer que l’art n’est pas une question de beauté ou de technique, mais de choix.
"Fountain" n’est pas une œuvre, c’est une question. Une question posée à tous ceux qui croient encore que l’art doit être noble, élevé, spirituel. Duchamp leur répond : et si l’art n’était qu’un jeu ? Et si n’importe quel objet pouvait devenir une œuvre d’art, simplement parce qu’un artiste a décidé qu’il en était ainsi ?
Cette idée, celle du ready-made, va bouleverser l’histoire de l’art. Elle ouvre la voie à l’art conceptuel, où l’idée prime sur l’exécution, et à l’art contemporain, où tout peut devenir une œuvre. Mais en 1917, personne ne comprend encore la portée de cette provocation. Personne, sauf peut-être une femme, une artiste allemande exilée à New York, qui a eu la même idée quelques mois plus tôt.
04Elsa von Freytag-Loringhoven : la baronne qui a inventé l’anti-art
Elle s’appelle Elsa von Freytag-Loringhoven, mais tout le monde l’appelle "la Baronne". Née en 1874 en Allemagne, elle a fui un mariage malheureux pour devenir artiste, poète et performer. À New York, elle se promène vêtue de boîtes de conserve, de cuillères en métal et de plumes, un rat mort accroché à son chapeau. Elle est excentrique, provocante, et surtout, elle est en avance sur son temps.
En 1917, quelques mois avant que Duchamp ne soumette "Fountain", la Baronne achète un siphon de plomberie dans une quincaillerie de New York. Elle le baptise "God" et le présente comme une œuvre d’art. Personne ne la prend au sérieux. Personne, sauf peut-être Duchamp, qui fréquente les mêmes cercles qu’elle.
Aujourd’hui, les historiens de l’art se demandent si Duchamp n’a pas été influencé par la Baronne. Si "Fountain" n’est pas, en réalité, une réponse à "God". Mais à l’époque, personne ne parle d’elle. Les femmes artistes sont reléguées au second plan, et la Baronne, avec ses excentricités et son refus des conventions, est considérée comme une folle. Elle mourra dans la misère en 1927, sans jamais avoir été reconnue pour son génie.
Pourtant, c’est elle, plus que Duchamp, qui incarne l’esprit Dada. Une femme qui a refusé les rôles que la société lui assignait, qui a transformé sa vie en une œuvre d’art, et qui a compris, avant tout le monde, que l’art n’était pas une question de genre, de classe ou de talent, mais de liberté.
05Berlin, 1920 : quand Dada déclare la guerre à la société
Si Zürich est le berceau de Dada, Berlin en est le champ de bataille. En 1920, la ville est un chaos. La guerre est finie, mais l’Allemagne est en ruine. L’inflation explose, le chômage sévit, et les anciens soldats errent dans les rues, traumatisés. C’est dans ce contexte que les Dadaïstes berlinois lancent leur offensive.
Contrairement à leurs homologues zurichois, qui privilégient l’absurde et la poésie, les Dadaïstes berlinois sont politiques. Ils veulent détruire la société bourgeoise, et ils utilisent l’art comme une arme. George Grosz dessine des caricatures de capitalistes obèses et de généraux sanguinaires. John Heartfield crée des photomontages où il superpose des images de politiciens et de machines de guerre. Raoul Hausmann invente le "poème optophonétique", où les mots sont remplacés par des cris et des bruits.
En juin 1920, ils organisent la "Première Foire Internationale Dada", une exposition qui fait scandale. On y voit des mannequins vêtus d’uniformes militaires, des affiches appelant à la révolution, et des œuvres qui mêlent peinture, collage et texte. La presse s’indigne, la police menace d’intervenir, mais les Dadaïstes s’en moquent. Ils savent qu’ils ont touché un nerf.
Pourtant, cette radicalité a un prix. En 1922, le mouvement se fracture. Certains, comme Grosz et Heartfield, rejoignent le Parti communiste. D’autres, comme Hausmann et Höch, préfèrent rester indépendants. Et Tristan Tzara, qui a quitté Zürich pour Paris, se brouille avec André Breton, le futur pape du surréalisme. Dada est mort, mais son esprit, lui, survit.
06L’héritage de Dada : quand l’absurde devient la norme
Aujourd’hui, plus d’un siècle après sa naissance, Dada est partout. Dans les performances de Marina Abramović, qui pousse le corps à ses limites. Dans les collages de Barbara Kruger, qui utilisent les images de la publicité pour critiquer la société de consommation. Dans les ready-mades de Damien Hirst, qui exposent des animaux morts dans du formol. Dans les happenings de Yoko Ono, qui invite le public à participer à l’œuvre.
Mais Dada n’est pas seulement un mouvement artistique. C’est une attitude. Une façon de voir le monde avec ironie, avec colère, avec désespoir parfois, mais toujours avec une liberté absolue. Les Dadaïstes ont compris une chose essentielle : si l’art ne peut pas changer le monde, il peut au moins le rendre un peu plus supportable.
Et peut-être est-ce là la plus grande leçon de Dada. Dans un monde qui semble parfois absurde, l’art n’a pas besoin d’être beau, ni noble, ni même compréhensible. Il suffit qu’il soit vrai. Qu’il soit un cri, une provocation, une question. Qu’il soit, comme le disait Tristan Tzara, "une protestation aux poings de tout son être en action destructive".
Alors la prochaine fois que vous verrez une œuvre d’art qui vous semble incompréhensible, ou provocante, ou simplement stupide, souvenez-vous de Dada. Souvenez-vous de ces artistes qui, en 1916, ont décidé de tout casser pour tout reconstruire. Et demandez-vous : et si c’était cela, la vraie liberté ?