Le café où l’allemagne se déchirait : Immendorff, penck et la révolte sauvage de la toile
La lumière blafarde des néons se reflète sur les verres sales, tandis qu’une fumée épaisse stagne entre les tables en formica. Sur les murs, des figures difformes s’agitent comme dans un cauchemar éveillé : un clown au sourire tordu lève un verre de schnaps, un homme en trench-coat observe la scène derrière des lunettes noires, une femme aux lèvres écarlates danse avec un squelette. Bienvenue au Café Deutschland, ce lieu imaginaire où Jörg Immendorff a enfermé toute la folie d’une nation divisée. Nous sommes en 1977, à Düsseldorf, et l’Allemagne de l’Ouest étouffe sous le poids de son propre miracle économique. Les murs de Berlin sont encore debout, mais dans les ateliers d’artistes, une autre frontière vient de tomber : celle qui séparait la peinture de la politique.
Par Artedusa
••8 min de lectureC’est l’époque où une poignée de jeunes Allemands, ivres de colère et de peinture à l’huile, décident de tout casser. Ils s’appellent Neue Wilde – les "Nouveaux Sauvages" – et leur manifeste tient en trois coups de pinceau : plus de minimalisme aseptisé, plus de conceptualisme ennuyeux, plus de règles. À leur tête, deux figures aussi opposées qu’inséparables : Immendorff, le provocateur marxiste qui transforme ses toiles en arènes politiques, et A.R. Penck, l’ancien ouvrier de RDA qui peint des bonhommes en bâtons comme s’il inventait un nouveau langage pour échapper à la censure. Ensemble, ils vont réinventer la peinture allemande, et avec elle, la manière dont l’art peut hurler sa révolte.
01La nuit où l’art a brûlé ses musées
Imaginez un pays où l’histoire pèse comme une pierre sur chaque épaule. L’Allemagne des années 1970 est un territoire fracturé, où les cicatrices de la guerre sont encore à vif. À l’Ouest, le Wirtschaftswunder a transformé les villes en temples du consumérisme, mais sous la surface brillante, quelque chose pourrit. Les étudiants manifestent, les terroristes de la RAF posent des bombes, et les artistes étouffent sous le dogme du conceptualisme. "L’art doit être froid, rationnel, désincarné", proclament les héritiers de Joseph Beuys. Mais Immendorff, lui, a autre chose en tête.
Un soir de 1976, dans son atelier de Düsseldorf, il pose son pinceau et regarde la toile qu’il vient de barbouiller. Des couleurs criardes, des formes qui se bousculent, un chaos organisé. Il sourit. Pour la première fois depuis des années, il a l’impression de respirer. Plus de performances absconses, plus de manifestes théoriques – juste de la peinture, brute, violente, vivante. La même année, à l’Est, un certain Ralf Winkler, qui se fait désormais appeler A.R. Penck, griffonne des bonhommes sur des feuilles de papier volées à son usine. Ses dessins ressemblent à des hiéroglyphes modernes, un langage universel pour dire l’absurdité du monde. Quand leurs œuvres se rencontrent pour la première fois dans une galerie de Cologne, c’est comme si deux éclairs s’étaient percutés. L’art allemand vient de trouver sa nouvelle voix.
02Le pinceau comme arme : quand peindre devient un acte de résistance
Immendorff n’a jamais caché ses opinions. En 1968, il dessine des affiches pour le Parti communiste allemand et se fait virer de l’Académie des beaux-arts de Düsseldorf pour avoir organisé une performance où il distribue des tracts en se faisant passer pour un clown. "L’art doit être une arme", répète-t-il à qui veut l’entendre. Mais dans les années 1970, les armes ont changé. Le pinceau remplace le tract, la toile devient un champ de bataille.
Prenez Café Deutschland I (1977), la première œuvre de sa série mythique. Sur près de quatre mètres de large, Immendorff déverse tout ce qu’il a sur le cœur : la division de l’Allemagne, la surveillance de la Stasi, la décadence de l’Ouest, et sa propre culpabilité d’artiste privilégié. Les couleurs sont acides – rouge sang, jaune bile, bleu électrique – comme si la toile elle-même était en train de pourrir. Les figures se superposent, se déforment, se battent. Un clown (autoportrait de l’artiste) trinque avec un squelette. Un homme en costume-cravate observe la scène, impassible. Au fond, une porte de sortie est barrée. "C’est l’Allemagne, mais c’est aussi n’importe quel pays où les gens étouffent sous le poids des systèmes", explique-t-il plus tard.
À l’Est, Penck n’a pas le luxe de peindre des cafés. Ses toiles sont des champs de mines. En 1972, la Stasi perquisitionne son appartement de Dresde et confisque des dizaines de dessins. Qu’importe : il continue, sur des morceaux de carton, des feuilles de journal, n’importe quoi qui lui tombe sous la main. Ses Standart-figuren – ces bonhommes réduits à leur plus simple expression – deviennent une obsession. "Je voulais créer un langage que même les enfants pourraient comprendre", dit-il. Un langage qui échappe à la censure, qui parle de liberté, de surveillance, de l’absurdité des frontières. Quand il est enfin expulsé de RDA en 1980, ses toiles, roulées en secret, arrivent à l’Ouest comme des messages en bouteille.
03La couleur comme cri : quand la peinture hurle
Regardez de près une toile d’Immendorff. Les couleurs ne sont pas posées, elles sont projetées, comme si l’artiste avait lancé des seaux de peinture contre la toile avant de les étaler avec rage. Le rouge n’est pas rouge, c’est une plaie ouverte. Le jaune n’est pas jaune, c’est une alarme. Le noir n’est pas noir, c’est un trou sans fond. "La peinture doit faire mal", affirme-t-il. Et elle fait mal, effectivement.
Prenez Café Deutschland VIII (1982), aujourd’hui au Tate Modern. Au centre, une femme en robe rouge danse avec un homme en uniforme. Leurs corps sont déformés, comme vus à travers un miroir brisé. Autour d’eux, des visages se pressent, certains hurlants, d’autres indifférents. Les couleurs se heurtent : un vert acide contre un bleu électrique, un orange criard qui semble sortir de la toile. "C’est comme si Immendorff avait mélangé Kirchner et un graffiti de métro", écrit un critique de l’époque. Exactement. Il a pris l’expressionnisme allemand des années 1920, l’a passé à la moulinette du punk, et en a fait quelque chose de radicalement nouveau.
Penck, lui, travaille à l’opposé. Ses couleurs sont primaires, presque enfantines : rouge, bleu, jaune, noir. Ses figures ressemblent à des dessins d’enfant, mais ne vous y trompez pas : chaque trait est calculé. "Je voulais que mes peintures soient comme des équations", explique-t-il. Une équation où un bonhomme en bâtons peut représenter un dissident, un cercle peut symboliser l’État, et une flèche peut être une balle. Dans Weltbild (1972), une de ses œuvres les plus célèbres, des centaines de petits personnages s’agitent sur une toile blanche, comme des fourmis dans une fourmilière. Certains lèvent les bras, d’autres semblent fuir. Au centre, un cercle noir les observe. "C’est nous, dit Penck. Nous tous, prisonniers de nos propres systèmes."
04L’atelier comme ring : quand les artistes se battent à coups de pinceau
Immendorff et Penck s’admiraient, mais ils se détestaient aussi. Leur rivalité était légendaire dans le milieu de l’art allemand des années 1980. Tout les opposait : l’un venait de l’Ouest bourgeois, l’autre de l’Est ouvrier ; l’un était un marxiste provocateur, l’autre un anarchiste silencieux ; l’un peignait dans le chaos, l’autre dans la rigueur. Pourtant, en 1984, ils acceptent de partager une exposition à la Mary Boone Gallery de New York. Le résultat est explosif.
Immendorff présente Café Deutschland X, où il représente Penck sous les traits d’un agent de la Stasi, un verre à la main et un sourire narquois aux lèvres. Penck répond avec Ohne Titel, une toile où Immendorff apparaît comme un clown ivre, tombant d’une chaise. Les critiques adorent. "C’est comme si deux boxeurs s’étaient affrontés sur une toile", écrit le New York Times. Les collectionneurs se ruent sur les œuvres. En quelques semaines, les deux artistes deviennent des stars internationales.
Mais derrière les sourires et les poignées de main, la tension est palpable. Un soir, après une soirée arrosée, Immendorff lance à Penck : "Tu es un traître. Tu as vendu ton âme à l’Ouest." Penck, imperturbable, répond : "Et toi, tu es un bourgeois qui joue au révolutionnaire." Ils ne se parleront plus pendant des années.
05Le marché contre la révolte : quand l’art devient une marchandise
Au début des années 1980, quelque chose change. Les galeries s’arrachent les toiles des Neue Wilde, les collectionneurs paient des fortunes pour des œuvres qui, quelques années plus tôt, étaient considérées comme des gribouillages. Immendorff, qui clamait que "l’art doit être gratuit", se retrouve à vendre ses toiles pour des centaines de milliers de marks. Penck, qui peignait sur des morceaux de carton, signe des contrats avec des galeries new-yorkaises.
La chute du mur de Berlin, en 1989, achève de transformer la révolte en produit. Immendorff, désormais professeur à l’Académie de Düsseldorf, voit ses anciens élèves devenir des stars. Penck, lui, s’installe en Irlande et se consacre à la musique. Les Neue Wilde ne sont plus des sauvages, mais des classiques.
Pourtant, quelque chose résiste. Dans les ateliers des jeunes artistes allemands, on continue de peindre comme si l’art pouvait encore changer le monde. Neo Rauch, ancien élève d’Immendorff, reprend le flambeau avec ses toiles surréalistes. Katharina Grosse, inspirée par Penck, utilise la bombe aérosol pour créer des paysages abstraits. Et dans les rues de Berlin, des graffeurs continuent de taguer des bonhommes en bâtons, comme un hommage silencieux à l’artiste qui a osé dessiner la liberté sur des feuilles volées.
06L’héritage des sauvages : ce qui reste quand la peinture a tout dit
Aujourd’hui, les toiles d’Immendorff et de Penck trônent dans les plus grands musées du monde. Café Deutschland est étudié dans les écoles d’art, Standart est analysé comme un langage universel. Mais que reste-t-il de leur révolte ?
Peut-être est-ce cette idée, simple et folle, que la peinture peut encore être un acte politique. Que les couleurs peuvent hurler, que les formes peuvent résister, que l’art peut être à la fois un miroir et une arme. Immendorff est mort en 2007, rongé par la maladie de Charcot. Penck l’a suivi dix ans plus tard. Mais leurs toiles, elles, continuent de vivre. Elles nous rappellent que l’Allemagne a été un pays divisé, que l’art a été une frontière, et que parfois, il suffit d’un pinceau pour faire tomber les murs.
Alors la prochaine fois que vous verrez une toile d’Immendorff, ne cherchez pas la beauté. Cherchez la colère. Cherchez la peur. Cherchez l’espoir. Et surtout, cherchez ce café où, pendant quelques années, l’Allemagne a osé se regarder en face.