Lavinia fontana, ou l’audace d’une femme qui peignit le monde
Imaginez Bologne en 1584, une ville où les rues sentent encore l’encre des imprimeurs et le parfum des épices venues d’Orient. Dans un atelier baigné de lumière dorée, une femme en robe de soie noire, les manches retroussées jusqu’aux coudes, ajuste d’un geste précis les plis d’une robe de cour sur une toile. Autour d’elle, des assistants s’affairent – l’un broie des pigments, l’autre prépare une feuille d’or. Sur le chevalet, un portrait prend vie : celui d’une noble dame, le visage à moitié tourné vers le spectateur, un livre entrouvert à la main. Ce n’est pas un simple tableau. C’est une déclaration. Une preuve. Une révolution silencieuse.
Par Artedusa
••8 min de lectureLavinia Fontana n’a pas seulement peint ce portrait. Elle a osé faire ce qu’aucune femme avant elle n’avait accompli : vivre de son art, diriger un atelier, signer des contrats, et surtout, peindre des corps nus – ceux des déesses, des saintes, des héroïnes – avec la même autorité que les hommes. À une époque où les femmes étaient cantonnées aux couvents ou aux salons, où leur talent se mesurait à l’aune de leur soumission, elle a transformé son pinceau en arme. Et le monde de l’art ne s’en est jamais tout à fait remis.
01La ville qui osa croire en une femme peintre
Bologne, au XVIe siècle, n’était pas une ville comme les autres. Alors que Florence et Rome bruissaient des querelles entre Médicis et papes, que Venise s’enivrait de ses propres reflets sur les canaux, Bologne, elle, respirait l’air vif de la connaissance. Son université, la plus ancienne d’Europe, attirait des étudiants de tout le continent. Les femmes y étaient admises – du moins, certaines. Les filles de familles aisées y apprenaient le latin, la philosophie, parfois même la médecine. Dans ce terreau fertile, une tradition s’était discrètement installée : celle des femmes artistes.
Elles n’étaient pas nombreuses, mais leur existence même défiait les règles. On connaissait les sœurs Anguissola, dont Sofonisba, portraitiste à la cour d’Espagne. On murmurait le nom de Plautilla Nelli, cette religieuse florentine qui peignait des crucifixions avec une ferveur presque mystique. Mais Lavinia Fontana allait plus loin. Elle ne se contentait pas de peindre dans l’ombre d’un père ou d’un mari. Elle signait ses toiles. Elle négociait ses tarifs. Elle choisissait ses sujets. Et surtout, elle osait représenter des femmes non pas comme des objets de désir, mais comme des êtres pensants, agissants, puissants.
Son père, Prospero Fontana, était un peintre estimé, formé à l’école vénitienne. Il aurait pu, comme tant d’autres, cantonner sa fille à des travaux de broderie ou à des copies de saints. Au lieu de cela, il lui offrit des pinceaux, des pigments, et surtout, une liberté rare. Dans une lettre conservée à la Biblioteca Comunale dell’Archiginnasio, on trouve ces mots de Prospero : « Ma fille a l’œil plus vif que le mien, et la main plus sûre. » Un compliment qui, à l’époque, valait tous les manifestes féministes.
02Le pinceau comme passeport pour la cour
En 1577, Lavinia épouse Gian Paolo Zappi, un peintre de second ordre. Contrairement aux usages, elle ne prend pas son nom. Elle garde le sien, comme une bannière. Mieux encore : elle transforme son mari en assistant. Dans son atelier, c’est elle qui dirige. Lui s’occupe des comptes, des relations avec les clients, des détails pratiques. Une répartition des rôles qui, aujourd’hui encore, ferait sourire – ou grincer des dents.
Ses premiers portraits sont des chefs-d’œuvre de psychologie. Regardez celui de la famille Gozzadini, peint en 1584. On y voit un père, une mère, et leurs cinq enfants, disposés en une pyramide harmonieuse. Mais ce qui frappe, c’est la manière dont Lavinia capture les regards. Celui de la mère, légèrement en retrait, semble dire : « Je sais des choses que vous ignorez. » Celui de la fille aînée, qui tient un livre, est à la fois fier et mélancolique. Quant au père, il pose avec la raideur d’un homme qui sait que son pouvoir est fragile. Dans ce tableau, Lavinia ne peint pas seulement des visages. Elle peint une société en train de se regarder, et de se demander qui elle est vraiment.
C’est cette capacité à saisir l’âme de ses modèles qui lui vaut ses premières commandes prestigieuses. Les nobles bolonais se pressent à sa porte. Puis viennent les ecclésiastiques. En 1599, elle devient la première femme admise à l’Accademia di San Luca de Rome, cette institution qui régissait le monde de l’art comme une forteresse. Mais c’est en 1603 que son destin bascule. Le pape Clément VIII l’appelle à Rome. Elle y restera onze ans, peignant les portraits des cardinaux, des princesses, des papes eux-mêmes. Elle devient la première femme peintre de cour de l’histoire.
03Minerve en jupons : quand une déesse défie les dieux
Parmi toutes les toiles de Lavinia Fontana, il en est une qui résume à elle seule son audace : Minerve s’habillant, peinte en 1613. La déesse de la sagesse, habituellement représentée en armure ou en train de méditer, est ici surprise dans un moment d’intimité. Elle ajuste sa tunique, tandis qu’un miroir posé à ses pieds reflète son visage. Autour d’elle, des livres, une lyre, des armes – les attributs de son pouvoir. Mais ce qui frappe, c’est son corps. Non pas idéalisé à la manière de Botticelli, ni érotisé comme chez Titien, mais réel. Musclé. Vivant.
Pour la première fois dans l’histoire de l’art occidental, une femme peintre osait représenter un nu féminin sans voile de pudeur, sans prétexte religieux. Et ce nu n’était pas celui d’une Vénus alanguie, mais celui d’une déesse guerrière, intellectuelle, maîtresse de son destin. Les critiques ne s’y trompèrent pas. Certains crièrent au scandale. D’autres, plus perspicaces, y virent une provocation calculée. « Elle peint comme un homme, mais avec l’œil d’une femme », écrivit un chroniqueur romain.
Cette toile est bien plus qu’un chef-d’œuvre technique. C’est un manifeste. Lavinia y affirme que les femmes peuvent représenter le corps féminin sans le réduire à un objet de désir. Qu’elles peuvent peindre la mythologie sans tomber dans le piège de l’allégorie érotisée. Qu’elles ont le droit – le devoir, même – de réinventer les codes.
04L’atelier des merveilles : comment on peignait au temps de Lavinia
Entrez dans l’atelier de Lavinia Fontana, et vous y trouverez un monde en miniature. Les murs sont couverts d’études – des mains, des drapés, des visages esquissés à la sanguine. Sur une table, des pigments en poudre attendent d’être mélangés : le bleu outremer, extrait de lapis-lazuli afghan, vaut plus cher que l’or ; le vermillon, tiré du cinabre, brille comme du sang frais ; le blanc de plomb, toxique mais indispensable, donne aux carnations leur éclat nacré.
Lavinia travaille principalement à l’huile, une technique qu’elle maîtrise à la perfection. Elle commence par une esquisse au fusain, qu’elle fixe avec une fine couche de terre d’ombre. Puis viennent les glacis – ces couches transparentes qui donnent aux couleurs leur profondeur. Pour les chairs, elle superpose des tons chauds et froids, créant une illusion de vie. « La peau n’est pas une surface, mais une membrane », aurait-elle dit à ses élèves.
Ce qui fascine, c’est sa manière de traiter les textiles. Regardez les robes de ses portraits : les brocarts scintillent, les dentelles semblent palpiter, les velours absorbent la lumière comme des nuits étoilées. Pour y parvenir, Lavinia utilise une technique héritée des enlumineurs médiévaux : elle peint d’abord les motifs au pochoir, puis les rehausse à la feuille d’or. Parfois, elle colle de véritables échantillons de tissu sur la toile avant de les reproduire au pinceau. « Un peintre doit savoir imiter la nature, mais aussi la tromper », écrit-elle dans une lettre.
05Les femmes qui lisent, les femmes qui écrivent
Dans l’Italie de la Contre-Réforme, une femme avec un livre à la main était déjà un acte de rébellion. Lavinia Fontana en fit un motif récurrent. Ses portraits regorgent de femmes lisant, écrivant, tenant des lettres. La Noble Dame au livre (1580) montre une jeune femme dont les doigts effleurent les pages d’un in-folio, comme si elle venait d’y trouver une vérité interdite. Dans Portrait d’Antonietta Gonsalvus (1595), une enfant aux traits couverts de poils – atteinte d’hypertrichose – pose avec un petit chien et un livre ouvert. Le message est clair : l’intelligence n’a pas de genre, pas de norme.
Ces femmes qui lisent ne sont pas de simples accessoires. Elles sont le cœur du tableau. Lavinia les peint avec une tendresse particulière, comme si elle voulait leur rendre hommage. « Une femme qui lit est une femme qui pense. Une femme qui pense est une femme dangereuse », aurait-elle murmuré un jour à une cliente. Dangeruse, peut-être. Mais aussi libre.
06La postérité d’une ombre
Lavinia Fontana mourut à Rome en 1614, à l’âge de soixante-deux ans. Elle laissait derrière elle plus de cent trente toiles, des centaines de dessins, et une légende qui, déjà, commençait à s’estomper. Après sa mort, son nom disparut des chroniques. Les historiens de l’art, tous des hommes, préférèrent célébrer ses contemporains masculins – Caravage, les Carrache, le Dominiquin. Il fallut attendre le XXe siècle pour que les féministes la redécouvrent.
Aujourd’hui, ses œuvres sont exposées aux côtés de celles de Raphaël et du Titien. Mais son vrai triomphe est ailleurs. Dans chaque atelier où une femme prend un pinceau sans demander la permission. Dans chaque toile où une artiste ose représenter le corps féminin sans le soumettre au regard masculin. Dans chaque portrait où une femme regarde le spectateur droit dans les yeux, comme pour dire : « Je suis là. Et je ne partirai plus. »
Lavinia Fontana n’a pas seulement peint des tableaux. Elle a peint un futur. Et ce futur, nous commençons à peine à le voir.