La toile déchirée : Quand la peinture française a osé se déshabiller
Mai 1968. Les murs de Paris crient leur révolte en lettres noires et rouges. Dans un atelier de Montpellier, un groupe d'artistes observe ces affiches déchirées, ces banderoles qui pendent comme des lambeaux de rêves inachevés. Claude Viallat, les mains encore tachées de peinture, regarde ses toiles traditionnelles avec un mélange de fascination et de dégoût. "Et si nous faisions la même chose à la peinture ?" lance-t-il à Daniel Dezeuze. "Si nous arrachions le voile, si nous montrions ce qu'il y a derrière ?" Ce soir-là, dans l'odeur de térébenthine et de vin rouge, naît l'idée qui va secouer l'art français : et si la toile n'était plus un support, mais un objet à déconstruire, à plier, à suspendre comme du linge sale ?
Par Artedusa
••8 min de lectureLe mouvement Supports/Surfaces ne s'est pas contenté de peindre. Il a désossé la peinture, étalé ses entrailles, exposé ses coutures. Pendant cinq ans, entre 1966 et 1972, ces artistes ont mené une révolution silencieuse mais radicale, transformant le tableau en champ de bataille conceptuel. Leur crime ? Avoir osé montrer que derrière chaque chef-d'œuvre se cache une simple toile tendue sur un châssis, des pigments mélangés à de l'huile, un objet comme un autre - mais chargé de trop de mythes.
01Les ateliers de la révolte : où l'art rencontre la rue
Imaginez un instant ces ateliers du sud de la France, loin du tumulte parisien. À Montpellier, Nice ou Nîmes, des espaces vastes et mal chauffés où l'on sent encore l'odeur du plâtre et du café fort. C'est là que tout a commencé. Vincent Bioulès, les manches de sa chemise retroussées, travaille sur une toile qu'il a délibérément laissée brute, sans apprêt. À côté de lui, Patrick Saytour plie une grande pièce de tissu comme on plie un drap, créant des reliefs qui captent la lumière de manière imprévisible.
Ces hommes ne sont pas des bohèmes romantiques. Ce sont des intellectuels formés à la philosophie, des professeurs d'art qui ont lu Marx et Derrida entre deux cours. Leur révolte n'est pas seulement esthétique, elle est politique. Dans une France qui sort à peine de la guerre d'Algérie et qui vient de vivre Mai 68, l'art ne peut plus être un simple objet de contemplation. Il doit être un acte, une prise de position.
Leur premier geste ? Refuser le cadre. Littéralement. Daniel Dezeuze commence à exposer des châssis nus, des structures en bois qui ressemblent à des échafaudages ou à des étendoirs à linge. "Pourquoi cacher ce qui soutient l'œuvre ?" demande-t-il. "Le châssis n'est-il pas aussi important que la toile qu'il porte ?" Ses "Peintures en suspension" - des toiles accrochées comme des rideaux ou des serviettes - deviennent rapidement emblématiques du mouvement.
02La toile comme champ de bataille
Chez Supports/Surfaces, chaque œuvre est une provocation. Prenez les toiles de Claude Viallat. Au lieu de compositions savantes, il répète inlassablement le même motif - une forme qui évoque à la fois un os, un rein et une empreinte digitale. Ce n'est pas un choix esthétique, mais une déclaration de guerre contre l'idée même de composition. "La peinture n'a pas besoin de sens, de narration ou de beauté", explique-t-il. "Elle n'a besoin que d'elle-même, de sa matérialité."
Ses toiles, souvent réalisées sur des bâches ou des tissus récupérés, portent les traces de leur histoire. On y devine parfois des plis, des taches, des marques de vie antérieure. Comme si l'œuvre refusait de naître vierge, comme si elle voulait garder la mémoire de ce qu'elle a été avant de devenir "art". Cette approche préfigure de manière troublante l'art contemporain, où l'œuvre se nourrit souvent de son propre passé.
Vincent Bioulès pousse la logique encore plus loin. Ses "Tableaux-peintures" sont à la fois des œuvres et des objets utilitaires. Certains peuvent servir de paravents, d'autres de tables. "Pourquoi l'art devrait-il être accroché au mur ?" demande-t-il. "Pourquoi ne pourrait-il pas vivre avec nous, dans notre quotidien ?" Ses œuvres modulaires, composées de panneaux qui peuvent être réarrangés, introduisent une dimension interactive qui annonce les installations contemporaines.
03Le geste contre l'image
Ce qui frappe dans les œuvres de Supports/Surfaces, c'est leur caractère physique, presque charnel. Noël Dolla, par exemple, travaille avec des tissus qu'il trempe dans des bains de teinture, laissant le hasard et la chimie faire leur œuvre. Ses pièces portent les marques de cette immersion - des auréoles, des dégradés, des traces de plis qui racontent l'histoire de leur création.
André-Pierre Arnal, lui, utilise des cordes et des nœuds pour créer des assemblages qui oscillent entre peinture et sculpture. Ses œuvres rappellent les filets de pêche ou les hamacs, comme si l'art pouvait à la fois capturer et bercer. "La peinture n'est pas une image", explique-t-il. "C'est un geste, un mouvement, une tension entre le support et ce qu'il porte."
Cette obsession pour le geste se retrouve dans les techniques utilisées. Au lieu de pinceaux, les artistes emploient souvent des éponges, des rouleaux, ou même leurs propres mains. Les couleurs sont appliquées par tamponnage, par frottage, par projection. Le résultat ? Des surfaces qui semblent vivantes, qui respirent, qui portent la trace du corps de l'artiste.
04La couleur comme matière
Chez Supports/Surfaces, la couleur n'est jamais décorative. Elle est matière, substance, presque un objet en soi. Louis Cane, par exemple, travaille avec des aplats de couleurs pures qui semblent flotter sur la toile comme des nuages. Ses rouges, ses bleus, ses jaunes ne représentent rien. Ils sont simplement là, dans toute leur matérialité.
Claude Viallat, lui, utilise souvent des couleurs terreuses - des ocres, des bruns, des verts délavés - qui rappellent les paysages du sud de la France. Mais ces couleurs ne sont pas choisies pour leur beauté. Elles sont là parce qu'elles sont disponibles, parce qu'elles existent dans le monde réel, hors du cadre de l'art.
Cette approche matérialiste de la couleur est révolutionnaire. Elle rompt avec des siècles de tradition picturale où la couleur était au service de la représentation. Ici, la couleur est libérée. Elle n'a plus à imiter la nature ou à exprimer des émotions. Elle est simplement elle-même, dans toute sa présence physique.
05L'atelier comme laboratoire
Les ateliers de Supports/Surfaces ressemblent plus à des laboratoires qu'à des lieux de création traditionnels. On y trouve des bâches étalées sur le sol, des pots de peinture ouverts, des outils qui semblent tout droit sortis d'un chantier. C'est que ces artistes ne travaillent pas assis devant un chevalet. Ils évoluent autour de leurs œuvres, les manipulent, les plient, les suspendent.
Cette approche physique de la création a quelque chose de presque performatif. Certains critiques ont d'ailleurs rapproché le mouvement des happenings de l'époque. Quand Patrick Saytour plie une toile comme on plie une serviette, quand Noël Dolla trempe un tissu dans un bain de teinture, ce n'est pas seulement une œuvre qui naît, c'est un événement, un moment qui s'inscrit dans le temps.
Cette dimension temporelle est essentielle. Beaucoup d'œuvres de Supports/Surfaces sont conçues pour évoluer. Les tissus de Dolla continuent de se dégrader avec le temps. Les plis des toiles de Saytour peuvent se modifier selon l'humidité. L'œuvre n'est plus un objet figé, mais un processus vivant.
06La réception : entre scandale et indifférence
Quand Supports/Surfaces expose pour la première fois à Paris en 1970, la réaction est mitigée. Certains critiques, comme Catherine Millet, saluent cette "révolution matérialiste". D'autres, comme Pierre Restany, y voient une impasse. "Ce n'est plus de la peinture", écrit-il. "C'est de la menuiserie."
Le public, lui, est souvent dérouté. Dans une société qui associe encore l'art à la beauté et à l'harmonie, ces toiles déchirées, ces châssis nus, ces tissus tachés semblent provocateurs. Pourtant, c'est précisément cette provocation qui fait la force du mouvement. En exposant les coulisses de la peinture, en montrant ce qui est habituellement caché, Supports/Surfaces révèle quelque chose d'essentiel : l'art n'est pas magique. Il est fait de matériaux simples, de gestes répétitifs, de hasards.
Cette approche démystificatrice a quelque chose de profondément démocratique. Elle rappelle que l'art n'est pas réservé à une élite, mais qu'il peut naître de n'importe quel matériau, de n'importe quel geste. C'est peut-être pour cela que le mouvement a trouvé un écho particulier dans les écoles d'art, où il a inspiré des générations d'étudiants.
07L'héritage : quand la toile devient paysage
Aujourd'hui, plus de cinquante ans après sa naissance, Supports/Surfaces continue d'influencer l'art contemporain. On retrouve son esprit chez des artistes comme Jessica Stockholder, qui utilise des matériaux industriels pour créer des installations colorées, ou chez Rirkrit Tiravanija, dont les œuvres interactives remettent en question la frontière entre l'art et la vie.
Mais l'héritage le plus frappant se trouve peut-être dans la manière dont nous regardons désormais la peinture. Après Supports/Surfaces, il est devenu impossible de voir une toile sans penser à ce qu'elle cache. Le châssis, la toile brute, les traces de pinceau - tout cela fait désormais partie de l'expérience esthétique.
Cette approche matérialiste a aussi ouvert la voie à de nouvelles formes d'art. Les installations, les œuvres in situ, les créations éphémères - toutes ces pratiques doivent quelque chose à la révolution menée par Viallat, Dezeuze et leurs compagnons. En refusant de considérer la peinture comme un objet sacré, ils ont libéré l'art de ses carcans traditionnels.
08La peinture comme acte politique
Au fond, Supports/Surfaces était bien plus qu'un mouvement artistique. C'était une prise de position politique. En exposant les mécanismes de la peinture, ces artistes dénonçaient aussi les mécanismes du pouvoir. Leur refus de la composition traditionnelle, leur rejet de la beauté académique, leur utilisation de matériaux pauvres - tout cela était une manière de dire que l'art n'appartient pas aux musées, aux galeries ou aux collectionneurs. Il appartient à ceux qui le font et à ceux qui le regardent.
Cette dimension politique est peut-être ce qui rend le mouvement si actuel. Dans un monde où l'art est de plus en plus marchandisé, où les œuvres atteignent des prix astronomiques, Supports/Surfaces rappelle une vérité simple : l'art n'est pas un produit. C'est un acte, un geste, une manière d'être au monde.
Aujourd'hui, quand vous entrez dans un musée et que vous voyez une toile accrochée au mur, prenez un instant pour imaginer ce qu'il y a derrière. Le châssis qui la soutient, la toile brute qui attend d'être transformée, les couches de peinture qui racontent l'histoire de sa création. C'est cela, l'héritage de Supports/Surfaces : avoir appris à voir au-delà de l'image, à comprendre que l'art n'est pas seulement ce qu'on montre, mais aussi ce qu'on cache.