L’univers en ébullition : Quand matta cartographiait l’inconscient cosmique
Imaginez une toile où le vide n’est pas absence, mais matrice. Où les formes ne naissent pas du pinceau, mais jaillissent comme des éclairs de conscience. Où chaque trait semble animé d’une vie propre, comme si la peinture elle-même respirait. C’est dans cet espace étrange, entre rêve et science, que Roberto Matta a déployé ses morphologies psychologiques - ces paysages intérieurs où l’âme humaine rencontre l’infini.
Par Artedusa
••13 min de lectureNous sommes en 1938, dans un Paris sur le point de basculer. Matta, jeune architecte chilien de 27 ans, vient de quitter l’atelier de Le Corbusier. Il erre dans les cafés de Montparnasse, un carnet à croquis à la main, quand soudain une révélation le frappe : et si l’espace n’était pas une question de murs, mais de psyché ? Cette nuit-là, dans son petit atelier de la rue du Dragon, il commence une série de toiles qui vont révolutionner l’art moderne. Pas avec des formes reconnaissables, pas avec des symboles évidents, mais avec ce qu’il appellera plus tard des inscapes - des cartes topographiques de l’inconscient.
Ce qui rend ces œuvres si fascinantes, c’est leur double nature. Elles sont à la fois profondément personnelles - le journal intime d’un esprit en ébullition - et universelles, comme si Matta avait capturé l’essence même de l’angoisse moderne. Ses toiles des années 1938-1939, avec leurs tourbillons de couleurs acides et leurs formes biomorphiques, semblent prédire les découvertes de la physique quantique autant que les cauchemars de la guerre qui approche. Regardez de près Psychological Morphology (1939) : ces filaments lumineux qui traversent l’obscurité ne rappellent-ils pas étrangement les premières photographies de particules atomiques ?
01Le peintre qui volait aux scientifiques leurs secrets
Matta n’était pas un artiste comme les autres. Avant de tenir un pinceau, il avait étudié l’architecture, une discipline qui lui avait appris à penser l’espace en trois dimensions. Mais c’est une autre passion qui allait nourrir son œuvre : la science. Dans les années 1930, la physique était en pleine révolution. Einstein venait de bouleverser notre compréhension de l’espace-temps, Heisenberg formulait son principe d’incertitude, et Hubble découvrait l’expansion de l’univers. Ces idées, Matta les dévorait comme d’autres dévorent des romans.
Ce qui fascinait particulièrement l’artiste, c’était cette idée que la réalité n’était pas fixe, mais relative, mouvante, presque vivante. Dans une lettre à son ami Gordon Onslow Ford, il écrivait : "La matière n’est pas solide, elle danse. Les atomes ne sont pas des briques, mais des notes de musique." Cette vision allait directement influencer sa technique. Au lieu de peindre des objets, Matta cherchait à capturer des forces, des énergies, des états de conscience.
Prenez The Vertigo of Eros (1944), l’une de ses toiles les plus célèbres. À première vue, c’est un chaos de formes tourbillonnantes. Mais regardez plus longtemps : ces spirales ne sont-elles pas comme les bras d’une galaxie en rotation ? Ces filaments lumineux ne rappellent-ils pas les trajectoires des électrons autour d’un noyau ? Matta ne copiait pas la science - il en volait l’esprit pour créer une nouvelle forme d’art, où la psyché humaine et le cosmos ne faisaient plus qu’un.
Cette approche était révolutionnaire. À une époque où les surréalistes comme Dalí peignaient encore des rêves figuratifs, Matta proposait quelque chose de radicalement différent : une abstraction qui n’était pas formelle, mais psychologique. Ses toiles n’étaient pas des représentations de l’inconscient - elles étaient l’inconscient lui-même, rendu visible.
02L’atelier comme laboratoire alchimique
Pour créer ces mondes étranges, Matta a développé une série de techniques qui relevaient presque de l’alchimie. Son atelier de Greenwich Village, où il s’installa après avoir fui la guerre en Europe, ressemblait davantage à un laboratoire qu’à un lieu de création traditionnel. On y trouvait des pots de peinture ouverts, des éponges, des morceaux de verre, et même un petit chalumeau - tout un arsenal pour transformer la matière.
L’une de ses méthodes les plus originales était ce qu’il appelait le "dessin automatique à l’envers". Au lieu de commencer par un croquis, Matta couvrait d’abord sa toile de couches épaisses de peinture noire. Puis, avec un chiffon imbibé de térébenthine, il essuyait la surface pour faire apparaître des formes aléatoires. C’était comme si la toile elle-même lui révélait ce qu’elle contenait. Parfois, il utilisait même ses doigts pour gratter la peinture, laissant des traces organiques qui rappelaient les sillons d’un cerveau ou les veines d’une feuille.
Une autre technique favorite était la décalcomanie, qu’il avait apprise de Max Ernst. En pressant une plaque de verre sur une toile fraîchement peinte, il créait des textures organiques qui évoquaient des cellules vues au microscope ou des paysages lunaires. Mais Matta ne s’arrêtait pas là. Il ajoutait ensuite des couches de peinture transparente, créant un effet de profondeur qui donnait l’impression que ses formes flottaient dans l’espace.
Ce qui est fascinant, c’est que ces méthodes n’étaient pas de simples astuces techniques. Elles reflétaient sa philosophie de la création. Pour Matta, peindre n’était pas un acte de contrôle, mais de révélation. Il ne cherchait pas à imposer une vision, mais à découvrir ce qui émergeait spontanément de la matière. Dans une interview des années 1950, il expliquait : "Je ne peins pas des tableaux. Je provoque des accidents, et ensuite j’essaie de comprendre ce qu’ils me disent."
Cette approche avait quelque chose de presque mystique. Matta croyait que la peinture pouvait révéler des vérités plus profondes que la raison. Ses toiles des années 1938-1939, avec leurs formes biomorphiques et leurs couleurs électriques, semblent tout droit sorties d’un rêve éveillé. Mais ce ne sont pas des rêves ordinaires. Ce sont des visions, des aperçus d’une réalité plus vaste où la psyché humaine et l’univers ne font qu’un.
03La guerre des couleurs : quand le cosmos devient toxique
Si vous regardez les toiles de Matta de cette période, une chose frappe immédiatement : leur palette. Ce ne sont pas les couleurs douces du rêve surréaliste classique. Non, Matta utilise des teintes électriques - des bleus acides, des verts toxiques, des oranges brûlants - qui semblent presque agressives. Comme si la peinture elle-même était radioactive.
Cette palette n’est pas un hasard. Elle reflète l’angoisse de l’époque. En 1938, alors que Matta commence sa série des morphologies psychologiques, l’Europe est au bord du gouffre. La guerre d’Espagne fait rage, les accords de Munich viennent d’être signés, et la nuit de Cristal a révélé au monde l’horreur du nazisme. Dans ce contexte, les couleurs de Matta prennent une dimension presque prophétique.
Prenez The Disasters of Mysticism (1942), une toile peinte après son arrivée aux États-Unis. Le fond est un noir profond, comme un ciel sans étoiles. Mais au centre, une explosion de formes jaunes et orange semble déchirer l’obscurité. Ces couleurs ne sont pas belles au sens traditionnel. Elles sont violentes, presque douloureuses à regarder. Comme si Matta avait capturé l’énergie destructrice de la guerre elle-même.
Ce qui est remarquable, c’est que ces couleurs ne sont pas seulement symboliques. Elles ont aussi une fonction psychologique. Matta avait lu les travaux de Goethe sur la théorie des couleurs, et il savait que certaines teintes pouvaient provoquer des émotions spécifiques. Le bleu électrique, par exemple, était censé évoquer l’intuition et l’inconscient. Le vert toxique, lui, était associé à l’anxiété et à la décomposition.
Mais Matta ne se contentait pas de suivre les théories existantes. Il les poussait plus loin. Dans ses toiles, les couleurs ne sont pas statiques. Elles semblent bouger, vibrer, comme si elles étaient vivantes. Regardez Morphology of Desire (1938) : ces traînées de peinture rouge ne rappellent-elles pas le sang qui coule ? Ces taches bleues ne ressemblent-elles pas à des éclairs de conscience ?
Cette approche révolutionnaire a influencé toute une génération d’artistes. Jackson Pollock, qui a rencontré Matta en 1939, a adopté une palette similaire dans ses premières œuvres abstraites. Plus tard, des artistes comme Mark Rothko et Barnett Newman utiliseront aussi des couleurs intenses pour évoquer des états émotionnels. Mais chez Matta, ces couleurs ne sont jamais décoratives. Elles sont toujours chargées de sens, comme si chaque teinte était un fragment de l’inconscient collectif.
04Le code Matta : quand la peinture devient langage
Si vous observez attentivement les toiles de Matta, vous remarquerez quelque chose d’étrange. Ses formes ne sont jamais tout à fait abstraites. Elles semblent toujours sur le point de devenir quelque chose - un visage, une machine, un paysage. Comme si Matta avait inventé un nouveau langage visuel, à mi-chemin entre le symbole et l’abstraction.
Cette approche reflète sa fascination pour la linguistique et la sémiotique. Matta croyait que l’art pouvait fonctionner comme un langage, avec ses propres règles et sa propre grammaire. Dans ses morphologies psychologiques, il a créé un vocabulaire de formes qui reviennent d’une toile à l’autre. Ces formes ne sont pas fixes - elles évoluent, se transforment, comme des mots qui changent de sens selon le contexte.
Prenez ce qu’on pourrait appeler le "Matta Man" - cette figure humanoïde schématique qui apparaît dans plusieurs de ses toiles. Dans The Vertigo of Eros, elle semble prisonnière d’un tourbillon de couleurs. Dans Psychological Morphology, elle se dissout presque dans le paysage. Cette figure n’est jamais la même, mais elle est toujours reconnaissable. Comme un mot qui prendrait différentes formes selon la phrase.
Ce qui est fascinant, c’est que ce langage visuel semble parfois contenir des messages codés. En 2015, lors de la restauration de The Vertigo of Eros au MoMA, les conservateurs ont découvert des dessins cachés sous la couche de peinture. Des visages, des formes sexuelles, des symboles étranges - comme si Matta avait d’abord écrit un message secret, puis l’avait recouvert d’une couche d’abstraction.
Cette découverte a relancé les spéculations sur la nature exacte des morphologies psychologiques. Certains critiques y voient une carte de l’inconscient freudien. D’autres y lisent une critique politique déguisée - après tout, Matta était un antifasciste convaincu. D’autres encore y voient une tentative de créer un nouveau langage universel, capable de transcender les barrières culturelles.
Quelle que soit l’interprétation, une chose est sûre : les toiles de Matta ne sont pas de simples décorations. Ce sont des énigmes visuelles, des puzzles qui attendent d’être résolus. Comme si l’artiste avait voulu nous dire : "Voici le monde tel que je le vois. À vous maintenant de le déchiffrer."
05L’héritage invisible : quand Matta réinvente l’art moderne
Si Matta est aujourd’hui considéré comme l’un des artistes les plus importants du XXe siècle, son influence est souvent sous-estimée. Pourtant, sans lui, l’art moderne tel que nous le connaissons n’existerait pas. Il a été le chaînon manquant entre le surréalisme européen et l’expressionnisme abstrait américain, un pont entre deux continents et deux époques.
Son impact le plus visible se trouve sans doute dans l’œuvre de Jackson Pollock. Quand les deux artistes se sont rencontrés en 1939, Pollock était encore un peintre figuratif. Mais après avoir vu les inscapes de Matta, quelque chose a changé. Ses toiles sont devenues plus abstraites, plus dynamiques. Regardez Number 1A (1948) : ces drippings ne rappellent-ils pas les filaments lumineux des toiles de Matta ? Cette composition "all-over", où chaque centimètre de la toile est traité de la même manière, ne doit-elle pas quelque chose à l’approche spatiale de Matta ?
Mais l’influence de Matta ne s’arrête pas là. Arshile Gorky, un autre pilier de l’expressionnisme abstrait, a adopté ses formes biomorphiques dans des œuvres comme The Liver is the Cock’s Comb (1944). Robert Motherwell, lui, a repris son approche automatique dans sa série des Elegies to the Spanish Republic. Même des artistes contemporains comme Julie Mehretu ou Matthew Ritchie reconnaissent leur dette envers Matta.
Pourtant, malgré cette influence immense, Matta reste un artiste méconnu du grand public. Pourquoi ? Peut-être parce que son œuvre est difficile à classer. Trop abstrait pour les amateurs de surréalisme classique, trop psychologique pour les puristes de l’abstraction. Ou peut-être parce que son message est trop radical : l’idée que l’art puisse être une carte de l’inconscient, un langage universel, une fenêtre sur le cosmos.
Aujourd’hui, alors que nous vivons dans un monde de plus en plus virtuel, les toiles de Matta prennent une nouvelle résonance. Ses morphologies psychologiques ne sont-elles pas les ancêtres des paysages numériques que nous explorons aujourd’hui ? Ses formes biomorphiques ne rappellent-elles pas les algorithmes génératifs de l’art contemporain ? Et cette idée d’un espace qui n’est pas fixe, mais en constante évolution, n’est-elle pas au cœur de notre expérience du monde numérique ?
Peut-être est-il temps de redécouvrir Matta. Pas comme un artiste du passé, mais comme un visionnaire dont les idées n’ont jamais été aussi actuelles. Ses toiles ne sont pas des reliques d’une époque révolue. Ce sont des fenêtres ouvertes sur notre propre inconscient, des cartes d’un territoire que nous commençons à peine à explorer.
06L’atelier des possibles : comment Matta continue de nous inspirer
Si vous entrez aujourd’hui dans un atelier d’artiste contemporain, vous y trouverez probablement des traces de l’héritage de Matta. Pas sous la forme de copies serviles, mais comme une influence diffuse, presque invisible. C’est ça, le vrai génie de Matta : il n’a pas créé un style, mais une façon de penser l’art.
Prenez l’artiste Julie Mehretu, par exemple. Ses toiles monumentales, avec leurs couches de marques et de symboles, doivent beaucoup à l’approche spatiale de Matta. Comme lui, elle crée des paysages qui ne sont ni tout à fait abstraits, ni tout à fait figuratifs. Comme lui, elle utilise la peinture comme un langage, avec sa propre grammaire et sa propre syntaxe.
Ou regardez le travail de Matthew Ritchie. Ses installations complexes, qui mêlent peinture, sculpture et réalité virtuelle, semblent directement sorties des inscapes de Matta. Comme lui, Ritchie explore les liens entre science, mythologie et psyché humaine. Comme lui, il crée des mondes qui semblent à la fois familiers et profondément étrangers.
Mais l’influence de Matta ne se limite pas au monde de l’art. Elle s’étend à la mode, au design, même à l’architecture. Prenez les créations d’Iris van Herpen, par exemple. Ses robes futuristes, avec leurs formes organiques et leurs matériaux innovants, semblent tout droit sorties d’une toile de Matta. Ou regardez les bâtiments de Zaha Hadid. Ses structures fluides, qui semblent défier la gravité, rappellent étrangement les espaces psychologiques de Matta.
Ce qui est remarquable, c’est que cette influence ne se limite pas à l’esthétique. Elle touche aussi à la philosophie de la création. Matta croyait que l’art devait être un processus de découverte, pas de contrôle. Cette idée a inspiré toute une génération d’artistes qui voient la création comme une forme d’exploration, presque scientifique.
Aujourd’hui, alors que nous sommes submergés par les images numériques, les toiles de Matta nous rappellent quelque chose d’essentiel : l’art n’est pas seulement une question de technique ou de style. C’est une façon de voir le monde, une manière d’explorer les territoires inconnus de la conscience humaine.
Peut-être est-ce pour cela que ses œuvres continuent de nous fasciner. Elles ne sont pas de simples tableaux. Ce sont des portes ouvertes sur l’inconnu, des invitations à explorer les dimensions cachées de notre propre esprit. Dans un monde où tout semble cartographié, mesuré, analysé, les morphologies psychologiques de Matta nous offrent quelque chose de rare : l’expérience du mystère.
Et si c’était ça, le vrai pouvoir de l’art ? Pas de représenter le monde, mais de nous révéler ce que nous ne pouvons pas voir. Pas de créer des images, mais de nous faire ressentir l’invisible. Dans cette perspective, Matta n’est pas seulement un grand artiste. Il est un guide, un explorateur des territoires inexplorés de l’âme humaine.
Alors la prochaine fois que vous vous trouverez devant une de ses toiles, ne cherchez pas à la comprendre. Laissez-vous simplement porter par ses formes, ses couleurs, ses énergies. Laissez-la vous révéler ce que vous ne saviez pas que vous saviez. Car c’est ça, le génie de Matta : il ne nous montre pas l’inconscient. Il nous le fait vivre.