L’or et le silence : Quand klimt réinventait vienne en une mosaïque de désir
Imaginez Vienne en 1908. La ville respire encore au rythme des valses de Strauss, mais sous les lustres des salons bourgeois, quelque chose pourrit. Les cafés enfumés bruissent de conversations sur Freud et ses théories de l’inconscient, tandis que l’Empire austro-hongrois, ce colosse aux pieds d’argile, vacille sous les coups des nationalismes. C’est dans cette Vienne schizophrène, à la fois décadente et visionnaire, qu’un homme au regard perçant et à la barbe soigneusement taillée va accomplir un geste artistique révolutionnaire. Gustav Klimt, alors âgé de 46 ans, pose ses pinceaux sur une toile carrée de 180 centimètres de côté. Il ne le sait pas encore, mais ce qu’il est en train de créer va devenir l’une des images les plus reproduites, détournées et vénérées de l’histoire de l’art. Ce n’est pas une commande prestigieuse, pas une fresque pour un palais impérial. Non, c’est une œuvre personnelle, presque intime, où deux amants s’enlacent dans un tourbillon d’or qui semble à la fois les protéger et les consumer. Le Baiser vient de naître, et avec lui, une nouvelle façon de voir le monde.
Par Artedusa
••12 min de lecture01La Sécession ou l’art de briser les miroirs
Pour comprendre Klimt, il faut d’abord comprendre la révolte qui l’a porté. En 1897, Vienne est une ville de paradoxes. D’un côté, le Ringstrasse, ce boulevard circulaire construit sur les anciennes fortifications, étale son faste néo-classique et ses palais bourgeois comme autant de preuves de la puissance impériale. De l’autre, dans les cafés du centre, une jeunesse artistique et intellectuelle étouffe sous le poids de cette tradition étouffante. C’est dans ce contexte que Klimt, alors peintre officiel de la haute société viennoise, va commettre un acte de trahison artistique. Avec une trentaine d’autres artistes, il claque la porte de la Künstlerhaus, l’institution artistique conservatrice, et fonde la Sécession viennoise.
Le manifeste de ce nouveau mouvement est aussi radical que son nom l’indique : "À chaque époque son art, à l’art sa liberté." Mais derrière cette phrase lapidaire se cache une révolution esthétique et philosophique. La Sécession ne se contente pas de rejeter l’académisme, elle propose une nouvelle synthèse entre les arts. Peinture, architecture, arts décoratifs, musique – tout doit s’unir pour créer une œuvre d’art totale, un Gesamtkunstwerk comme le rêvait Wagner. Et au cœur de cette révolution, il y a l’ornement. Pas l’ornement gratuit et surchargé du baroque, mais une décoration pensée comme un langage, une grammaire visuelle capable d’exprimer l’ineffable.
C’est dans ce creuset que Klimt va forger son style. Il puise son inspiration là où personne ne l’attend : dans les mosaïques byzantines de Ravenne, qu’il découvre lors d’un voyage en 1903, mais aussi dans les estampes japonaises qui fascinent alors toute l’Europe. De l’art byzantin, il retient l’or, ce matériau sacré qui transforme la lumière en matière. Du Japon, il adopte l’asymétrie, les motifs géométriques et cette façon de traiter l’espace comme une surface à décorer plutôt qu’à représenter. Le résultat ? Une peinture qui semble à la fois primitive et ultra-moderne, où les corps se dissolvent dans des motifs abstraits et où l’or devient une seconde peau.
02L’atelier aux secrets dorés
Entrez dans l’atelier de Klimt, rue Josefstädter, et vous comprendrez pourquoi ses contemporains parlaient de lui comme d’un alchimiste. L’espace est vaste, baigné d’une lumière tamisée qui filtre à travers de lourds rideaux de velours. Au centre, une grande table en bois sombre supporte des feuilles d’or si fines qu’elles semblent faites de lumière solidifiée. Autour, des pots de pigments aux couleurs étranges – vert émeraude toxique, bleu de Prusse intense, rouge vermillon éclatant – côtoient des pinceaux aux poils usés et des outils d’orfèvre. Klimt travaille souvent debout, vêtu d’une blouse blanche qui contraste avec ses costumes trois-pièces habituels. Il fume cigarette sur cigarette, et l’odeur âcre du tabac se mêle à celle de l’huile de lin et de la colle à gesso.
Ce qui frappe dans son processus créatif, c’est sa méticulosité presque maniaque. Pour Le Baiser, il a commencé par des dizaines de croquis préparatoires, étudiant la position des corps sous tous les angles. Puis il a préparé sa toile avec un enduit blanc spécial, composé de craie et de colle de peau de lapin, qu’il a poncé jusqu’à obtenir une surface lisse comme du marbre. Vient alors l’étape la plus spectaculaire : l’application de la feuille d’or. Klimt utilise une technique de dorure à la détrempe, où l’or est fixé avec un mélange de blanc d’œuf et de gomme arabique. Il applique les feuilles une à une, les polissant avec une pierre d’agate jusqu’à ce qu’elles brillent comme un miroir. Ce n’est qu’ensuite qu’il commence à peindre, superposant les couches de peinture à l’huile avec une précision chirurgicale.
Mais l’or chez Klimt n’est jamais un simple décor. C’est une matière vivante, presque organique. Dans Le Baiser, il ne se contente pas de recouvrir le fond de feuilles dorées. Il grave des motifs dans l’or, créant des spirales et des losanges qui semblent vibrer sous la lumière. Par endroits, il superpose des fragments de papier doré ou de tissu, donnant à l’ensemble une texture presque sculpturale. Le résultat est hypnotique : selon l’angle et l’éclairage, l’or peut sembler liquide, solide, ou même vivant. Certains visiteurs du Belvedere, où l’œuvre est exposée, jurent avoir vu les motifs bouger légèrement, comme si la peinture respirait.
03Le scandale des corps qui parlent
Si Klimt fascine autant, c’est aussi parce qu’il a osé montrer ce que la société viennoise de l’époque préférait cacher. Ses nus ne sont pas ceux, idéalisés et aseptisés, de la peinture académique. Ce sont des corps réels, avec leurs imperfections, leurs poils, leurs plis de chair. Et surtout, ce sont des corps qui désirent. Dans Judith et Holopherne (1901), la veuve biblique qui décapite le général assyrien est représentée dans une extase presque orgasmique, les lèvres entrouvertes, les yeux mi-clos. La critique conservatrice hurle au scandale. "Pornographie !" s’exclame un journaliste. "Décadence !" renchérit un autre. Mais Klimt, imperturbable, continue.
Ce qui dérange, ce n’est pas tant la nudité que la façon dont Klimt la traite. Ses femmes ne sont ni des déesses ni des saintes. Ce sont des êtres de chair et de sang, souvent ambivalents. Dans Danaé (1907), la princesse grecque violée par Zeus transformé en pluie d’or est représentée dans une position à la fois vulnérable et lascive, comme si elle jouissait de son propre viol. Dans L’Espoir I (1903), une femme enceinte nue, aux seins lourds et au ventre proéminent, fixe le spectateur avec un regard à la fois provocant et mélancolique. Ces images heurtent de front les tabous de l’époque, où la sexualité féminine était soit niée, soit diabolisée.
Mais Klimt ne se contente pas de choquer. Il explore aussi les zones grises de la psyché humaine. Ses portraits, comme celui d’Adèle Bloch-Bauer I (1907), sont des études de caractère d’une profondeur rare. Adèle, riche mécène juive et muse du peintre, est représentée comme une icône byzantine, mais son regard trahit une mélancolie profonde. Klimt ne peint pas seulement son apparence, il capte son âme. Et c’est peut-être cela qui a le plus dérangé ses contemporains : cette capacité à révéler, sous les apparences policées de la bourgeoisie viennoise, les désirs refoulés, les angoisses existentielles, les non-dits.
04L’or comme métaphore d’une époque
Pourquoi l’or ? Pourquoi ce matériau, à la fois symbole de richesse et de sacré, fascine-t-il autant Klimt ? La réponse se cache peut-être dans les contradictions de la Vienne fin-de-siècle. L’or, c’est d’abord la couleur de l’Empire. Les Habsbourg, qui règnent sur l’Autriche depuis des siècles, en ont fait leur emblème. Leurs palais, leurs églises, leurs objets du quotidien en regorgent. Mais en 1900, l’Empire est à l’agonie. L’or devient alors le symbole d’un monde qui se meurt, d’une splendeur passée qui ne demande qu’à être immortalisée.
Mais l’or, c’est aussi la couleur de la modernité. Vienne, à l’aube du XXe siècle, est une ville en pleine mutation. Le métro est en construction, l’électricité commence à remplacer les lampes à gaz, et les premiers gratte-ciel pointent à l’horizon. L’or, avec son éclat métallique, incarne cette nouvelle ère. Klimt, en l’utilisant, ne célèbre pas seulement la beauté. Il crée un pont entre le passé et le futur, entre le sacré et le profane.
Et puis il y a l’or comme métaphore du désir. Dans Le Baiser, les deux amants semblent fondus dans une gangue dorée, comme s’ils étaient à la fois protégés et emprisonnés par leur passion. L’or, ici, n’est pas seulement décoratif. Il est le symbole d’une fusion, d’une perte de soi dans l’autre. Mais il est aussi une menace. Car l’or, comme le désir, peut consumer. Regardez bien : la femme, dans Le Baiser, a un pied qui dépasse du cadre. Comme si elle était sur le point de tomber, de quitter cet instant de félicité pour retomber dans la réalité.
Cette ambivalence se retrouve dans toute l’œuvre de Klimt. L’or, chez lui, est à la fois promesse et danger, beauté et décadence. C’est cette complexité qui fait de ses tableaux bien plus que de simples objets décoratifs. Ce sont des miroirs tendus à une époque qui ne sait plus très bien qui elle est.
05La Wiener Werkstätte ou l’art de vivre klimtien
Klimt n’était pas seulement un peintre. C’était aussi un visionnaire qui a compris que l’art ne devait pas se limiter aux musées et aux galeries. Avec ses amis Josef Hoffmann et Koloman Moser, il a fondé en 1903 la Wiener Werkstätte, une communauté d’artisans et de designers dont l’objectif était de révolutionner les arts appliqués. Leur credo ? "Mieux vaut travailler dix jours sur un objet que de produire dix objets en un jour."
La Wiener Werkstätte a marqué un tournant dans l’histoire du design. Pour la première fois, des artistes s’emparaient des objets du quotidien – meubles, vaisselle, bijoux, textiles – pour en faire des œuvres d’art à part entière. Et Klimt, bien sûr, y a apporté sa touche. Ses motifs, inspirés de la nature et de l’art byzantin, se retrouvent sur des services à thé, des paravents, des robes. Même les boutons de manchette et les boîtes à cigarettes étaient ornés de ses spirales et de ses entrelacs.
Mais c’est dans le domaine de la mode que l’influence de Klimt a été la plus durable. Sa compagne, Emilie Flöge, était une couturière avant-gardiste qui a créé des robes "réforme" sans corset, inspirées des motifs klimtiens. Ces vêtements, portés par les femmes les plus audacieuses de Vienne, étaient de véritables manifestes féministes. En libérant le corps féminin des carcans de la mode victorienne, Flöge et Klimt faisaient bien plus que créer des vêtements. Ils inventaient une nouvelle façon d’être au monde.
Aujourd’hui, l’héritage de la Wiener Werkstätte est partout. Des créateurs comme Alexander McQueen ou Iris van Herpen ont repris ses motifs et ses techniques. Mais ce qui frappe le plus, c’est la modernité de cette approche. En faisant entrer l’art dans la vie quotidienne, Klimt et ses amis ont anticipé de près d’un siècle les tendances actuelles du design. Leur vision d’un art total, où chaque objet est pensé comme une œuvre d’art, résonne particulièrement à l’ère du "lifestyle" et de l’"expérience client".
06Le dernier tableau ou l’art de disparaître
En 1918, alors que la Première Guerre mondiale touche à sa fin et que l’Empire austro-hongrois s’effondre, Klimt est frappé par une attaque cérébrale. Il meurt quelques jours plus tard, le 6 février, à l’âge de 55 ans. On raconte que ses derniers mots auraient été : "Emilie doit venir." Emilie Flöge, sa compagne de toujours, était à son chevet.
Sa mort marque la fin d’une époque. Mais son œuvre, elle, survit. Aujourd’hui, Le Baiser est l’une des peintures les plus célèbres au monde. Elle est reproduite sur des millions de posters, de mugs, de tapis. Elle inspire des artistes contemporains, des créateurs de mode, des cinéastes. Pourtant, malgré cette célébrité, Klimt reste un mystère. On ne sait presque rien de sa vie privée. Il n’a laissé ni journal intime ni correspondance détaillée. Même ses modèles, ces femmes qui ont posé pour lui pendant des années, restent pour la plupart anonymes.
Peut-être est-ce cette part d’ombre qui rend son œuvre si fascinante. Klimt a su capturer l’essence d’une époque – sa beauté, ses contradictions, ses désirs inavoués – et la transformer en or. Mais il a aussi laissé derrière lui une question sans réponse : et si l’or n’était qu’une illusion ? Une façon de masquer la fragilité des corps, la précarité des sentiments, la brièveté de la vie ? Dans La Vie et la Mort (1910), une de ses dernières œuvres, il représente la mort comme une vieille femme aux yeux vides, tandis que la vie est figurée par des corps enlacés dans un tourbillon de fleurs. Entre les deux, pas d’or, pas de décor. Juste l’essentiel : la beauté éphémère de l’existence.
07L’héritage d’un alchimiste
Plus d’un siècle après sa mort, Klimt continue de nous parler. Son œuvre résonne particulièrement à une époque où les questions de genre, de désir et d’identité sont au cœur des débats. Ses femmes, à la fois puissantes et vulnérables, semblent sorties d’un roman de Virginie Despentes ou d’un film de Pedro Almodóvar. Ses motifs, à la fois organiques et géométriques, préfigurent l’art abstrait et même le street art.
Mais ce qui frappe le plus, c’est la modernité de sa démarche. Klimt a compris avant tout le monde que l’art ne devait pas se contenter de représenter le monde. Il devait le transformer, le sublimer, lui donner un sens. En cela, il est bien plus qu’un peintre. Il est un visionnaire, un alchimiste qui a su transformer la boue de la réalité en or pur.
Aujourd’hui, quand vous entrez dans la salle Klimt du Belvedere, à Vienne, et que vous vous retrouvez face à Le Baiser, prenez le temps de regarder. Observez la façon dont la lumière joue avec l’or, créant des reflets changeants selon l’angle. Écoutez le silence qui règne dans la salle, comme si les visiteurs retenaient leur souffle devant tant de beauté. Et surtout, laissez-vous envahir par cette étrange sensation : celle de toucher du doigt quelque chose d’éternel, quelque chose qui dépasse le temps et les époques.
Car c’est cela, au fond, le génie de Klimt. Il a su capturer l’éphémère et le transformer en immortel. Et dans un monde où tout semble aller de plus en plus vite, où les images défilent à toute allure sur nos écrans, cette leçon-là est plus précieuse que jamais.