L’ombre qui danse : Bruno munari et l’art qui refuse de rester immobile
Imaginez un après-midi milanais de 1959. Dans une galerie aux murs blancs du quartier de Brera, une étrange sculpture attire les regards. Ce n’est pas une forme figée, mais un jeu de lumière et de métal qui semble respirer. Des plaques perforées, suspendues comme des feuilles d’automne mécaniques, projettent sur le mur des motifs changeants au gré des déplacements des visiteurs. Certains s’approchent, intrigués, et découvrent que ces ombres mouvantes ne sont pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un calcul précis, d’une programmation presque mathématique. Bienvenue dans l’univers de Bruno Munari et de son Arte Programmata - un art qui ne se contente pas d’être regardé, mais qui exige d’être vécu, manipulé, parfois même joué.
Par Artedusa
••8 min de lecture01Quand l’art apprend à compter
Bruno Munari n’a jamais aimé les étiquettes. Né en 1907 dans une Italie encore rurale, il a traversé le XXe siècle en jonglant avec les mouvements artistiques comme on change de chemise - du futurisme tapageur de ses vingt ans au design industriel épuré de sa maturité. Mais c’est dans les années 1950, alors que l’Italie se relève à peine de la guerre et découvre les miracles de la société de consommation, qu’il va inventer quelque chose de radicalement nouveau : un art qui fonctionne comme une machine, mais une machine dont le seul but serait de nous faire sourire.
Ses Macchine Inutili (Machines Inutiles), créées dès les années 1930, sont les ancêtres directs de l’Arte Programmata. Ces assemblages de bois, de métal et de fils, animés par de petits moteurs ou simplement par le vent, tournent, oscillent, s’agitent sans autre fonction que d’exister. Munari, avec une ironie typiquement italienne, les présente comme des parodies des machines industrielles qui envahissent alors le paysage. "Une machine qui ne sert à rien est une machine parfaite", écrit-il. Dans un pays où l’on vénère le design fonctionnel (des Vespa aux machines à écrire Olivetti), cette provocation fait l’effet d’une bombe.
Mais c’est avec les Negativo-Positivo que Munari va véritablement révolutionner notre rapport à l’art. Ces plaques de métal perforées, exposées pour la première fois en 1952, jouent avec la lumière comme un peintre joue avec la couleur. Selon l’angle d’éclairage, les ombres projetées sur le mur forment des motifs radicalement différents des perforations elles-mêmes. L’effet est hypnotique : on dirait que l’œuvre se réinvente sous nos yeux. Munari, qui a travaillé comme graphiste pour Campari et Pirelli, applique ici les principes de la communication visuelle à l’art. Chaque trou, chaque ligne est calculé pour créer un dialogue entre la matière et l’immatériel, entre ce que l’on voit et ce que l’on devine.
02La machine à rêver d’Olivetti
Si l’Arte Programmata a pu se développer, c’est en grande partie grâce à un mécène inattendu : la firme Olivetti. Dans les années 1950, alors que l’entreprise de machines à écrire domine le marché mondial, son patron Adriano Olivetti rêve de créer une "culture d’entreprise" qui dépasse le simple cadre industriel. Il engage des architectes comme Le Corbusier pour concevoir ses usines, des poètes comme Franco Fortini pour écrire ses publicités, et des artistes comme Munari pour imaginer des œuvres qui humaniseraient la technologie.
En 1962, Olivetti organise une exposition révolutionnaire dans son showroom milanais de la via Clerici. Intitulée Arte Programmata, elle présente des œuvres de Munari, mais aussi d’Enzo Mari, de Giovanni Anceschi et d’autres membres du Gruppo T. Le public découvre des sculptures qui tournent, des tableaux qui changent de couleur selon la lumière, des structures modulaires que l’on peut assembler et désassembler à l’infini. L’art n’est plus un objet sacré à contempler de loin, mais un système interactif, presque un jeu.
Munari y expose ses Strutture Continue, des modules en plastique ou en métal qui s’emboîtent comme les pièces d’un puzzle géant. L’idée est simple, presque enfantine : donner au spectateur les moyens de créer sa propre œuvre. Mais derrière cette apparente simplicité se cache une réflexion profonde sur la reproductibilité de l’art. Ces structures, conçues pour être produites en série, remettent en question la notion même d’originalité. "Un tableau de Picasso est unique, explique Munari, mais une Struttura Continua peut être assemblée de mille façons différentes par mille personnes différentes. Qui est l’auteur ? Le concepteur ou celui qui l’assemble ?"
03L’art qui parle aux doigts
Parmi les œuvres les plus émouvantes de Munari, il y a ces Tavole Tattili (Tables Tactiles) créées dans les années 1960. Conçues pour les aveugles, ces panneaux en bois présentent des surfaces aux textures variées - du velours doux au papier de verre rugueux, en passant par des fils de métal entrelacés. Munari, qui a toujours été fasciné par les sens, voulait prouver que l’art pouvait (et devait) s’adresser à tous, pas seulement à ceux qui voient.
Ces tables tactiles sont bien plus que des outils pédagogiques. Elles incarnent une philosophie de l’art comme expérience multisensorielle. Munari, qui a aussi conçu des livres pour enfants et des jouets, croyait que la créativité naissait du contact, de l’exploration, du jeu. Ses Libri Illeggibili (Livres Illisibles), publiés dès 1949, poussent cette logique à l’extrême : des pages sans texte, où le sens naît des formes, des couleurs, des matières. Lire, pour Munari, n’est pas seulement déchiffrer des mots, mais toucher, sentir, manipuler.
Cette approche sensorielle trouve un écho particulier dans ses Proiezioni Dirette (Projections Directes). À une époque où le cinéma expérimental commence à peine à explorer les possibilités de la lumière, Munari invente un dispositif simple mais génial : un projecteur d’images fixes équipé de filtres rotatifs. En superposant des formes géométriques et en jouant avec les couleurs, il crée des spectacles lumineux qui transforment n’importe quel mur en toile vivante. Ces projections, souvent présentées dans des galeries ou des espaces publics, préfigurent l’art numérique et les installations interactives d’aujourd’hui.
04Le code secret des ombres
Ce qui fascine dans l’œuvre de Munari, c’est cette impression qu’il y a toujours quelque chose à découvrir, comme si chaque œuvre cachait un message codé. En 2020, des chercheurs ont analysé les motifs des Strutture Continue et y ont trouvé des séquences binaires - une découverte qui a stupéfié le monde de l’art. Munari, qui n’a jamais utilisé d’ordinateur, avait-il anticipé l’ère numérique ? Ou s’agissait-il simplement d’une coïncidence, d’un jeu mathématique sans arrière-pensée ?
Cette question de l’intention est au cœur de l’Arte Programmata. Munari était-il un visionnaire qui a pressenti l’importance de l’algorithme dans l’art, ou simplement un bricoleur génial qui aimait jouer avec les formes et les mécanismes ? La réponse se trouve peut-être dans ses Macchine Inutili. Ces sculptures, qui semblent n’avoir aucune fonction, sont en réalité des machines à penser. Elles nous obligent à nous interroger sur notre rapport à la technologie, sur la frontière entre l’utile et l’inutile, entre le beau et le fonctionnel.
Prenez la Macchina Aritmica (Machine Arithmique) de 1942. Ce petit assemblage de bois et de métal, animé par un moteur, tourne de manière irrégulière, comme s’il refusait de se soumettre aux lois de la mécanique. Munari l’a conçue pendant la guerre, à une époque où les machines étaient synonymes de destruction. En créant une machine "inutile", il posait une question fondamentale : et si la technologie n’était pas seulement un outil de domination, mais aussi un moyen de libération, de jeu, de poésie ?
05L’héritage d’un magicien modeste
Aujourd’hui, alors que l’art numérique et les NFT dominent les débats, l’œuvre de Munari semble plus actuelle que jamais. Ses Strutture Continue ont inspiré des designers comme Ettore Sottsass et des architectes comme Zaha Hadid. Ses projections lumineuses préfigurent les installations interactives de Rafael Lozano-Hemmer. Ses livres pour enfants, traduits dans le monde entier, continuent d’émerveiller les petits et les grands.
Pourtant, Munari reste un artiste discret, presque secret. Contrairement à ses contemporains comme Lucio Fontana ou Piero Manzoni, il n’a jamais cherché la provocation gratuite. Son art est à son image : intelligent, élégant, un peu malicieux, mais jamais prétentieux. Il préférait les ateliers aux vernissages, les expériences aux manifestes.
Peut-être est-ce pour cela que son influence est si profonde. Munari nous a appris que l’art n’a pas besoin d’être sérieux pour être profond, qu’une machine inutile peut être plus poétique qu’une sculpture classique, qu’une ombre qui danse sur un mur peut contenir plus de vérité qu’un tableau réaliste. Dans un monde où tout semble programmé, calculé, optimisé, son Arte Programmata nous rappelle une chose essentielle : la beauté naît souvent là où on ne l’attend pas.
06Le dernier mot de la lumière
En 1997, un an avant sa mort, Munari a créé une de ses dernières œuvres : une simple plaque de métal perforée, exposée à la lumière rasante d’une fenêtre. Les ombres projetées formaient des motifs géométriques qui semblaient flotter dans l’espace. Les visiteurs qui s’approchaient découvraient que ces motifs changeaient selon leur position, comme si l’œuvre s’adaptait à eux.
C’était du Munari pur jus : une invitation à regarder différemment, à jouer avec les perspectives, à trouver de la poésie dans les choses les plus simples. Une leçon d’humilité aussi, car cette œuvre, comme toutes les siennes, ne prétendait pas détenir de vérité absolue. Elle se contentait d’exister, de danser avec la lumière, et d’attendre que quelqu’un, un jour, vienne la faire vivre.
Et si c’était ça, le vrai génie de l’Arte Programmata ? Non pas de créer des machines parfaites, mais de nous rappeler que l’art, comme la vie, est une question de mouvement, de hasard, de rencontres. Que les plus belles œuvres sont celles qui savent rester ouvertes, comme une porte entrouverte sur un monde infini de possibilités.