L’éternel retour des enchanteresses : Waterhouse et le mythe de la femme fatale
Imaginez une salle d’exposition baignée d’une lumière dorée, filtrant à travers les hautes fenêtres d’un musée londonien. Sur les murs, des femmes aux cheveux de feu, aux regards à la fois mélancoliques et défiants, semblent vous observer depuis un autre siècle. Leurs robes, d’un vert émeraude ou d’un rouge sang, ondulent comme des flammes liquides. L’une tient une coupe dorée, une autre un miroir brisé, une troisième chante, perchée sur un rocher, tandis qu’un homme se noie dans ses yeux. Ces figures ne sont pas de simples portraits : ce sont des mythes incarnés, des femmes fatales peintes par John William Waterhouse, un artiste qui a su capturer l’essence même de la séduction et de la tragédie.
Par Artedusa
••10 min de lecturePourquoi ces œuvres, créées il y a plus d’un siècle, continuent-elles de nous hanter ? Peut-être parce qu’elles ne racontent pas seulement des légendes anciennes, mais aussi les peurs et les désirs d’une époque où les femmes commençaient à peine à s’émanciper. Peut-être parce que Waterhouse, ce peintre discret et méticuleux, a su donner à ses enchanteresses une présence si tangible qu’elles semblent prêtes à sortir du cadre pour vous entraîner dans leur monde. Ou peut-être, tout simplement, parce que la beauté, quand elle est teintée de danger, ne vieillit jamais.
01La Lumière qui Tombe sur les Épaules de Circé
Il est une toile qui résume à elle seule l’art de Waterhouse : Circe Offering the Cup to Ulysses (1891). La scène se déroule dans un palais aux colonnes de marbre, baigné d’une lumière dorée qui semble émaner de la sorcière elle-même. Circé, vêtue d’une robe verte brodée d’or, tend une coupe à Ulysse, dont le visage reste dans l’ombre. Derrière elle, des loups – des hommes qu’elle a transformés – rôdent, tandis qu’un paon, symbole de vanité, déploie ses plumes irisées.
Ce qui frappe, c’est la façon dont Waterhouse joue avec la lumière. Les reflets sur la coupe, sur les bijoux de Circé, sur les ailes du paon, sont rendus avec une précision presque photographique. Pourtant, cette lumière n’est pas naturelle : elle semble venir de nulle part, comme si la magicienne elle-même en était la source. Les critiques de l’époque ont été fascinés par cette technique. L’un d’eux écrivit : « Waterhouse peint la lumière comme s’il sculptait avec des rayons de soleil. » Mais au-delà de la prouesse technique, c’est l’ambiguïté du geste de Circé qui intrigue. Tient-elle la coupe pour empoisonner Ulysse, ou pour l’initier à un savoir interdit ? Son regard, à la fois doux et impérieux, ne donne aucune réponse.
Cette ambiguïté est au cœur de l’œuvre de Waterhouse. Ses femmes ne sont jamais de simples victimes ou de simples bourreaux : elles sont les deux à la fois. Circé, comme la plupart de ses héroïnes, incarne une forme de pouvoir féminin qui dérange. À une époque où les suffragettes défilaient dans les rues de Londres, où les femmes commençaient à revendiquer le droit de vote et d’étudier à l’université, ces figures mythologiques prenaient une résonance particulière. Elles étaient à la fois un avertissement et une célébration : un avertissement contre les dangers de la liberté féminine, mais aussi une célébration de sa beauté envoûtante.
02Le Miroir Brisé de la Dame de Shalott
Si Circé est une magicienne consciente de son pouvoir, la Dame de Shalott, elle, est une prisonnière de son propre destin. Waterhouse a peint cette héroïne de Tennyson à trois reprises (1888, 1894, 1915), comme s’il ne parvenait pas à se détacher de son histoire. Chaque version montre la jeune femme au moment où elle quitte son île, condamnée par une malédiction à mourir si elle regarde directement le monde extérieur.
La plus célèbre de ces toiles, celle de 1888, est un chef-d’œuvre de composition. La Dame, vêtue d’une robe blanche immaculée, est assise dans une barque noire, les mains posées sur une tapisserie inachevée. Derrière elle, trois bougies brûlent, symboles de sa vie qui s’éteint. Le paysage, d’un réalisme presque photographique, contraste avec la pâleur de son visage. Mais ce qui frappe le plus, c’est le miroir brisé à ses pieds. Dans la légende, la Dame ne peut voir le monde qu’à travers son reflet. En le brisant, elle signe son arrêt de mort – mais aussi sa libération.
Waterhouse a passé des mois à peindre les détails de cette toile. Les fils de la tapisserie, les reflets sur l’eau, les plis de la robe : tout est rendu avec une précision maniaque. Pourtant, malgré cette minutie, l’œuvre dégage une impression de rêve, comme si la scène se déroulait dans un autre monde. « Waterhouse ne peint pas des personnages, il peint des atmosphères », écrivait un critique en 1888. Et c’est vrai : ses toiles ne racontent pas seulement une histoire, elles créent une ambiance, une émotion.
La Dame de Shalott est peut-être la figure la plus tragique de son œuvre. Elle incarne l’artiste maudit, condamné à ne voir le monde qu’à travers un prisme. Mais elle est aussi une métaphore de la condition féminine à l’époque victorienne : prisonnière des attentes de la société, condamnée à vivre dans l’ombre, jusqu’à ce qu’elle brise ses chaînes – au prix de sa vie.
03Les Sirènes et l’Appel du Vide
Parmi toutes les femmes fatales de Waterhouse, les Sirènes sont peut-être les plus terrifiantes. Dans The Siren (1900), une créature mi-femme mi-oiseau est perchée sur un rocher, chantant pour attirer un marin vers sa perte. Son corps, d’une blancheur de marbre, contraste avec les vagues sombres qui l’entourent. Ses cheveux, d’un roux flamboyant, semblent prendre feu sous les derniers rayons du soleil. Mais ce qui frappe le plus, c’est son regard : vide, hypnotique, comme si elle était déjà ailleurs.
Waterhouse s’est inspiré des descriptions antiques des Sirènes, mais il leur a donné une dimension nouvelle. Chez Homère, ce sont des créatures monstrueuses, mi-femmes mi-oiseaux. Chez Waterhouse, elles sont presque humaines, ce qui les rend d’autant plus dangereuses. Leur beauté est une arme, et leur chant, une promesse de mort.
La toile est construite comme une tragédie grecque. Au premier plan, la Sirène domine la composition, tandis que le marin, à peine visible, se noie dans les vagues. En arrière-plan, on distingue les restes d’un naufrage : des épaves, des ossements blanchis par le sel. Tout dans cette peinture suggère l’inéluctable. « Waterhouse ne peint pas la mort, il peint l’attraction de la mort », écrivait un critique en 1901.
Cette fascination pour l’appel du vide n’est pas anodine. À la fin du XIXe siècle, l’Europe était obsédée par les thèmes de la décadence et de la fin des civilisations. Les œuvres de Nietzsche, de Freud, de Huysmans, parlaient toutes d’une société en déclin, attirée par son propre anéantissement. Les Sirènes de Waterhouse en sont une métaphore parfaite : elles incarnent cette tentation de la destruction, ce désir de se perdre dans l’inconnu.
04Le Secret des Couleurs : Comment Waterhouse Peignait ses Enchanteresses
Si les femmes de Waterhouse nous fascinent encore aujourd’hui, c’est aussi grâce à sa maîtrise exceptionnelle de la couleur. Contrairement à beaucoup de ses contemporains, qui utilisaient des pigments terreux et sombres, Waterhouse préférait les tons vifs et lumineux. Ses verts émeraude, ses rouges rubis, ses bleus saphir, sont rendus avec une intensité presque surnaturelle.
Pour obtenir ces effets, il utilisait une technique héritée des maîtres flamands : la glacis. Cette méthode consiste à superposer des couches de peinture transparente pour créer des effets de profondeur et de luminosité. Par exemple, pour peindre la robe de Circé, il commençait par une sous-couche de blanc, puis appliquait plusieurs couches de vert transparent, en laissant sécher entre chaque. Le résultat est une couleur qui semble vibrer, comme si elle était vivante.
Mais Waterhouse ne se contentait pas de jouer avec les couleurs : il les chargeait de symboles. Le rouge, par exemple, est souvent associé à la passion et au danger. Dans The Lady of Shalott, la ceinture rouge de la Dame attire immédiatement le regard, comme un présage de sa fin tragique. Le vert, lui, évoque la nature et la magie. Dans Circe Invidiosa (1892), la robe verte de la sorcière semble faite de feuilles et de lianes, comme si elle était elle-même une créature de la forêt.
Les critiques de l’époque étaient fascinés par cette maîtrise des couleurs. « Waterhouse ne peint pas avec des pigments, il peint avec de la lumière », écrivait un journaliste en 1895. Et c’est vrai : ses toiles semblent baignées d’une lueur intérieure, comme si ses personnages étaient éclairés de l’intérieur.
05Les Modèles Invisibles : Qui étaient les Femmes derrière les Mythes ?
Derrière chaque enchanteresse de Waterhouse se cache une femme réelle, une modèle qui a posé pendant des heures dans son atelier de Primrose Hill. Pourtant, ces femmes sont restées largement anonymes, effacées par les mythes qu’elles incarnaient.
L’une des plus célèbres était Muriel Foster, une modèle professionnelle qui a posé pour The Lady of Shalott (1888 et 1915) et The Soul of the Rose (1908). Grande, rousse, avec des traits délicats, elle correspondait parfaitement à l’idéal préraphaélite de la beauté féminine. Mais contrairement à Elizabeth Siddal, la muse de Rossetti, Muriel Foster n’a jamais été une artiste à part entière. Elle était une silhouette, un visage, une inspiration – mais jamais une créatrice.
Une autre modèle importante était la propre femme de Waterhouse, Esther Kenworthy. Peintre elle-même, elle a souvent posé pour son mari, notamment pour Mariana in the South (1897). Pourtant, même dans cette toile, elle n’est qu’une figure mélancolique, une femme attendant un amour qui ne viendra jamais.
Cette invisibilité des modèles reflète une réalité de l’époque : les femmes étaient souvent réduites à leur apparence, même dans le monde de l’art. Pourtant, sans elles, les toiles de Waterhouse n’auraient pas cette présence presque surnaturelle. « Une peinture de Waterhouse, c’est comme une photographie de l’âme », écrivait un critique en 1900. Mais ces âmes, elles, n’ont jamais eu le droit de parler.
06L’Héritage des Enchanteresses : Pourquoi Waterhouse nous Hante encore
Plus d’un siècle après sa mort, Waterhouse continue de fasciner. Ses toiles sont reproduites sur des affiches, des couvertures de livres, des pochettes de disques. Des artistes contemporains, comme l’illustratrice Yuko Shimizu ou le peintre Kehinde Wiley, s’en inspirent ouvertement. Même le cinéma et la musique pop lui rendent hommage : la scène de la barque dans The Lady of Shalott a inspiré des dizaines de clips, et la robe verte de Circé se retrouve dans les costumes de Game of Thrones.
Mais pourquoi ces images nous parlent-elles encore ? Peut-être parce qu’elles capturent quelque chose d’universel : la peur et le désir, la beauté et la destruction, l’appel de l’inconnu. À une époque où les femmes continuent de lutter pour leur place dans la société, les héroïnes de Waterhouse restent des symboles ambivalents. Elles sont à la fois des victimes et des bourreaux, des prisonnières et des magiciennes.
En 2018, le Hylas and the Nymphs de Waterhouse a été temporairement retiré de la Manchester Art Gallery, dans le cadre d’une exposition sur la représentation des femmes dans l’art. La décision a provoqué un tollé : des centaines de visiteurs ont protesté, arguant que cette toile n’était pas misogyne, mais tragique. Et c’est peut-être là le génie de Waterhouse : il a su créer des images qui résistent à toute interprétation définitive. Ses femmes ne sont ni des anges ni des démons. Elles sont simplement humaines – trop humaines.
07Épilogue : Le Dernier Sortilège
En 1917, alors que la Première Guerre mondiale faisait rage, John William Waterhouse mourut d’un cancer, dans son atelier de St John’s Wood. Il avait 67 ans, et laissait derrière lui des centaines de toiles, dont certaines inachevées. Parmi elles, une esquisse de The Lady of Shalott, comme s’il avait voulu, jusqu’au bout, capturer l’éternel retour de cette héroïne maudite.
Aujourd’hui, ses œuvres continuent de nous envoûter. Peut-être parce qu’elles ne racontent pas seulement des mythes anciens, mais aussi nos propres peurs et nos propres désirs. Peut-être parce que, comme Circé, comme la Dame de Shalott, comme les Sirènes, elles savent que la beauté et le danger sont indissociables.
Alors la prochaine fois que vous croiserez l’une de ces enchanteresses dans un musée, prenez le temps de la regarder. Elle vous observe déjà. Et qui sait ? Peut-être tient-elle, elle aussi, une coupe dorée.