L’aube liquide : Comment sam francis a capturé la lumière californienne
Imaginez un matin de 1957 dans un atelier parisien du quartier Latin. Les murs sont couverts de toiles où la couleur semble encore humide, comme si la peinture venait à peine de sécher. Sam Francis, alors âgé de trente-quatre ans, se tient devant une immense feuille de papier japonais, un pinceau de calligraphe à la main. Il ne peint pas, il laisse couler. L’encre bleue, diluée à l’extrême, s’étale en auréoles tremblantes, comme si l’océan Pacifique avait été transvasé sur le papier. Plus tard, un critique écrira que ces taches ressemblent à des "planètes vues à travers un télescope brisé". Ce jour-là, Francis ne crée pas une œuvre – il capture l’éphémère, cette lumière californienne qui l’a hanté depuis l’enfance, et qu’il tente de fixer depuis des années entre deux continents.
Par Artedusa
••7 min de lectureCe n’est pas un hasard si ses toiles évoquent à la fois les estampes japonaises et les ciels de Turner. Francis a toujours été un passeur, un homme des lisières. Né en Californie, formé à Paris, inspiré par Tokyo, il a traversé les mouvements artistiques comme on traverse des fuseaux horaires – sans jamais s’arrêter assez longtemps pour appartenir tout à fait à l’un d’eux. Pourtant, dans cette errance même réside son génie : il a inventé une peinture où la couleur n’est plus matière, mais lumière pure, où le geste n’est plus combat, mais respiration.
01Le crash qui a tout changé
La légende veut que Sam Francis soit devenu peintre par accident. En 1943, alors qu’il s’entraîne comme pilote pour l’armée américaine, son avion s’écrase lors d’un vol d’essai. Pendant trois ans, cloué sur un lit d’hôpital, il lit Proust, étudie les planches de botanique, et griffonne des aquarelles sur des carnets d’écolier. La douleur est telle qu’il ne peut tenir un pinceau sans trembler. Alors il invente une technique : il pose la toile à plat, verse la peinture diluée, et laisse la gravité faire le travail. Ce qui devait être une solution de fortune devient une révolution.
Quand il sort enfin de l’hôpital, Francis a vingt-cinq ans et une obsession : traduire en peinture cette expérience du corps brisé, du temps suspendu. Il s’inscrit à l’université de Californie, où Clyfford Still, figure majeure de l’expressionnisme abstrait, lui enseigne que la toile doit être un champ de bataille. Mais Francis n’a plus la force de combattre. Ses premières œuvres, comme Big Red (1953), gardent la trace de cette lutte – des empâtements violents, des rouges sanglants qui semblent jaillir de la toile. Pourtant, déjà, quelque chose résiste à la violence du geste : des zones de blanc, des transparences, comme si la couleur refusait de se laisser emprisonner.
02Paris, ou l’art de dissoudre les frontières
En 1950, Francis débarque à Paris avec une bourse du G.I. Bill et l’intention de devenir un grand peintre américain. Ironie du sort : c’est dans la Ville Lumière qu’il va trouver sa voix. L’atelier qu’il loue rue de l’École-de-Médecine est un ancien cabinet dentaire, exigu et mal chauffé. Pourtant, c’est là qu’il va développer cette technique unique qui fera sa renommée : la peinture "liquide".
Contrairement à Pollock, qui projette la peinture avec une énergie presque physique, Francis la laisse couler, comme on verse du thé. Il dilue l’huile avec de l’essence de térébenthine jusqu’à obtenir une consistance proche de l’aquarelle, puis il incline la toile, regarde la couleur s’étaler, s’infiltrer dans les fibres du tissu. Parfois, il intervient avec un pinceau, un chiffon, ou simplement en soufflant sur la surface. Le résultat ? Des toiles où la couleur semble à la fois présente et insaisissable, comme un reflet sur l’eau.
À Paris, il fréquente les surréalistes – Breton, Ernst, Giacometti – mais c’est Matisse qui le marque le plus. Pas le Matisse des couleurs pures et des aplats, mais celui des Nymphéas tardifs, où la peinture devient si légère qu’elle semble prête à s’envoler. Francis dira plus tard : "Je ne voulais pas peindre des fleurs. Je voulais peindre la lumière qui passe à travers les pétales." Cette phrase résume tout : chez lui, la couleur n’est jamais opaque. Elle est toujours traversée, habitée par quelque chose d’autre – l’air, le temps, la mémoire.
03Tokyo, ou l’apprentissage du vide
En 1957, Francis part pour Tokyo. Officiellement, il est invité à exposer. En réalité, il fuit. Paris l’étouffe, l’Amérique le rappelle, mais il n’est chez lui nulle part. Au Japon, il découvre une autre façon de penser la peinture. Pas comme un combat, pas comme une déclaration, mais comme un acte de présence.
Il s’installe dans un petit atelier de Shinjuku et se lie avec des maîtres de la calligraphie. Ensemble, ils explorent le sumi-e, cette technique où l’encre noire, diluée à l’eau, crée des paysages entiers en quelques traits. Francis est fasciné par cette économie de moyens. Un jour, son ami le calligraphe Morita Shiryū lui montre comment tenir le pinceau : "Ne pense pas à ce que tu fais. Laisse le pinceau penser pour toi." Cette leçon va tout changer.
De retour dans son atelier, Francis se met à travailler sur papier japonais, le washi, dont la texture absorbe l’encre comme une éponge. Il abandonne les toiles monumentales pour des formats plus intimes, où la couleur flotte dans un océan de blanc. C’est la naissance de ses fameuses Blue Balls – ces sphères bleutées qui semblent suspendues dans l’espace, comme des planètes ou des bulles de savon. Les critiques japonais, d’abord perplexes, finissent par y voir une forme de zen occidental. L’un d’eux écrit : "Francis ne peint pas des objets. Il peint l’espace entre les objets."
04La couleur comme expérience physique
Revenons un instant dans cet atelier parisien, en 1955. Francis travaille sur une toile de deux mètres sur trois, intitulée Red in Red. Il a passé des semaines à superposer des couches de rouge – vermillon, carmin, écarlate – qu’il dilue et fait couler jusqu’à obtenir une profondeur presque liquide. Ce jour-là, il invite un ami, le poète Octavio Paz, à venir voir le résultat.
Paz s’approche, recule, s’approche à nouveau. "On dirait que la toile saigne", murmure-t-il. Francis sourit. Ce n’est pas la première fois qu’on lui fait cette remarque. Pourtant, ce n’est pas du sang qu’il cherche à représenter, mais quelque chose de plus essentiel : la façon dont la couleur agit sur nous, physiquement.
Dans les années 1960, des scientifiques s’intéresseront à ses toiles. Des études montreront que ses bleus en particulier – ces bleus de Prusse dilués à l’extrême – ont un effet apaisant sur le système nerveux. Comme si la lumière qu’il capturait n’était pas seulement visuelle, mais presque tactile. Francis, lui, n’a jamais théorisé son travail. Il disait simplement : "Je veux que la peinture respire."
05Le scandale des murs qui parlent
En 1959, Francis reçoit une commande qui va faire date : un mural pour le siège de la Chase Manhattan Bank à New York. À l’époque, l’art abstrait dans les espaces publics est encore une provocation. Quand les dirigeants de la banque découvrent l’œuvre – une immense composition de taches bleues et rouges sur fond blanc – ils sont horrifiés. "On dirait que quelqu’un a renversé son café", s’exclame l’un d’eux. Nelson Rockefeller, alors président du MoMA et mécène de Francis, doit intervenir pour éviter que la toile ne soit recouverte.
Pourtant, ce mural va devenir l’un des plus célèbres du XXe siècle. Des générations de banquiers new-yorkais travailleront sous ces couleurs qui semblent flotter au-dessus d’eux comme des nuages. Aujourd’hui, quand vous entrez dans le hall de la Chase, c’est comme si vous pénétriez dans une toile de Francis – l’espace n’est plus un lieu, mais une expérience sensorielle.
Cette anecdote en dit long sur son rapport à l’art. Francis n’a jamais cherché à choquer, ni à plaire. Il voulait simplement que ses œuvres existent, comme des présences silencieuses, des fragments de lumière capturés et offerts au regard.
06L’héritage d’un nomade
Quand Sam Francis meurt en 1994, à soixante et onze ans, il laisse derrière lui plus de cinq mille œuvres – peintures, estampes, céramiques, et même des vitraux. Pourtant, il n’a jamais appartenu à aucun mouvement. Trop lyrique pour les minimalistes, trop calme pour les expressionnistes, trop cosmopolite pour les régionalistes californiens.
Aujourd’hui, son influence est partout, même si on ne la reconnaît pas toujours. Les artistes qui travaillent avec la lumière – comme James Turrell ou Olafur Eliasson – lui doivent beaucoup. Ceux qui explorent la fluidité de la couleur – comme Julie Mehretu ou Mark Grotjahn – marchent dans ses pas. Et les designers qui jouent avec les transparences, les superpositions, les effets de profondeur ? Ils puisent, sans le savoir, dans cette idée que la couleur n’est pas un décor, mais une matière vivante.
Peut-être est-ce cela, le vrai génie de Francis : avoir compris que la peinture n’est pas un langage, mais une expérience. Une façon de saisir, l’espace d’un instant, cette lumière qui nous traverse tous, et qui, parfois, se laisse capturer sur une toile.
La prochaine fois que vous verrez une œuvre de Sam Francis – que ce soit au MoMA, au Centre Pompidou, ou dans un livre d’art –, approchez-vous. Regardez comment la couleur semble respirer, comment elle s’étale et se rétracte comme une marée. Et souvenez-vous : ce que vous voyez n’est pas une image. C’est un fragment de lumière californienne, fixé pour l’éternité.