L'arte povera ou l'art de faire chanter les matériaux pauvres
Imaginez une galerie d’art en 1969, à Rome. Les murs blancs, habituellement réservés aux toiles immaculées, accueillent aujourd’hui douze chevaux vivants, attachés en cercle, leurs naseaux fumants dans l’air climatisé. Leurs sabots martèlent le sol de marbre, soulevant une poussière qui se mêle à l’odeur âcre du crottin. Les visiteurs, habitués aux tableaux abstraits et aux sculptures polies, reculent d’abord, puis s’approchent, fascinés. L’artiste, Jannis Kounellis, observe la scène avec un sourire en coin. Il n’a pas apporté de pinceaux ni de burins. Il a simplement invité la vie à entrer dans le temple de l’art – et la vie, ici, sent le foin et la sueur.
Par Artedusa
••8 min de lectureC’est cela, l’Arte Povera : une révolution silencieuse qui a transformé des matériaux humbles – terre, chiffons, charbon, légumes – en poésie visuelle. Né en Italie à la fin des années 1960, ce mouvement a redéfini ce que pouvait être une œuvre d’art. Pas de bronze noble, pas de pigments précieux. Juste des éléments bruts, souvent éphémères, qui parlaient de mémoire, de politique, et de la fragile beauté du quotidien.
01Quand les déchets deviennent des chefs-d’œuvre
Si vous entrez aujourd’hui dans une salle du Tate Modern à Londres, vous tomberez peut-être sur une Vénus de marbre blanc, tournée vers un amas de tissus colorés. Cette œuvre, Venere degli stracci (Vénus des chiffons) de Michelangelo Pistoletto, résume à elle seule l’esprit de l’Arte Povera. D’un côté, la perfection froide de la sculpture classique ; de l’autre, le chaos joyeux des vêtements usagés, jetés en vrac comme les vestiges d’une vie ordinaire.
Pistoletto n’a pas choisi ces chiffons au hasard. Dans l’Italie des années 1960, en pleine croissance économique, les objets manufacturés envahissaient les foyers. Les vêtements, autrefois rapiécés et transmis de génération en génération, devenaient jetables. En les intégrant à son œuvre, l’artiste ne se contentait pas de recycler – il faisait un geste politique. Ces lambeaux de tissu, autrefois portés par des inconnus, racontaient des histoires de travail, de pauvreté, de consommation. Ils étaient à la fois des reliques et des symboles d’un monde en mutation.
Et puis, il y a cette Vénus, miroir de notre propre image. Car la statue, polie comme un miroir, nous renvoie notre reflet. Nous devenons partie prenante de l’œuvre, confrontés à notre propre rapport au beau et au laid, au sacré et au profane. C’est là toute la magie de l’Arte Povera : elle ne se contente pas d’être regardée, elle nous regarde en retour.
02La terre, le feu et l’éphémère
Parmi les artistes de ce mouvement, Giuseppe Penone est sans doute celui qui a poussé le plus loin la relation entre l’homme et la nature. Dans les forêts du Piémont, où il grandit, il observe les arbres, ces géants silencieux qui portent en eux les traces du temps. En 1970, il réalise Albero di 12 metri : une poutre de bois de douze mètres, qu’il sculpte pour révéler les cernes de croissance d’un arbre plus jeune, caché en son cœur. Comme si, en creusant la matière, il remontait le temps.
Ce qui frappe dans cette œuvre, c’est sa dimension presque archéologique. Penone ne crée pas, il révèle. Il met au jour ce qui était déjà là, enfoui dans le bois. Il nous rappelle que la nature a sa propre mémoire, bien plus ancienne que la nôtre. Et que l’art, parfois, consiste simplement à écouter ce que les matériaux ont à nous dire.
D’autres artistes du mouvement ont choisi des éléments encore plus instables. Prenez Mario Merz et ses Igloos : des structures semi-sphériques faites de clay, de métal et de néons, inspirées des abris des Inuits. L’un d’eux, Igloo di Giap, porte une inscription en néon : "Se l’avversario si concentra perde terreno, se si disperde perde forza" ("Si l’ennemi se concentre, il perd du terrain ; s’il se disperse, il perd de sa force"). Une citation du général vietnamien Võ Nguyên Giáp, qui résonne comme un manifeste contre la guerre et l’oppression.
Ces igloos ne sont pas faits pour durer. La clay se fissure, les néons grillent. Ils incarnent l’idée même de l’éphémère, si chère à l’Arte Povera. Contrairement aux statues de marbre ou aux tableaux à l’huile, conçus pour traverser les siècles, ces œuvres acceptent leur propre disparition. Comme si leur beauté résidait précisément dans leur fragilité.
03Le scandale des chevaux et autres provocations
Revenons à ces douze chevaux de Kounellis. Quand l’artiste les installe dans la galerie L’Attico à Rome en 1969, c’est un choc. Les visiteurs s’attendent à voir des toiles, des sculptures – pas des animaux vivants. Certains trouvent l’idée géniale ; d’autres, insupportable. Les critiques parlent de "cirque", de "provocation gratuite". Pourtant, Kounellis ne cherche pas à choquer pour choquer. Il veut simplement rappeler que l’art n’est pas confiné aux musées. Qu’il peut naître de la rencontre entre un cheval et un spectateur, entre l’odeur du foin et l’éclat du marbre.
Cette idée de "rencontre" est centrale dans l’Arte Povera. Les artistes du mouvement ne créent pas des objets à contempler passivement. Ils organisent des expériences. Prenez Untitled (Coffee) de Kounellis : des sacs de jute remplis de grains de café, disposés dans une galerie. L’œuvre ne se contente pas d’être vue – elle se sent, elle se respire. Le parfum des grains torréfiés envahit l’espace, évoquant les routes commerciales, le travail des paysans, l’histoire coloniale. L’art devient multisensoriel, presque organique.
D’autres œuvres jouent avec le temps. Giovanni Anselmo, par exemple, suspend un bloc de granit à un fil de fer, maintenu en équilibre par un autre bloc plus petit. L’œuvre, Torsione, semble défier les lois de la physique. Mais elle est aussi une métaphore de la tension, de l’énergie potentielle. Que se passera-t-il si le fil casse ? L’œuvre cessera-t-elle d’exister ? Anselmo nous rappelle que l’art n’est pas figé – il est en perpétuel devenir.
04Les femmes invisibles de l’Arte Povera
Quand on évoque l’Arte Povera, on pense immédiatement à Pistoletto, Kounellis, Merz ou Penone. Pourtant, une figure majeure du mouvement a longtemps été reléguée dans l’ombre : Marisa Merz, épouse de Mario Merz. Pendant des années, son travail a été considéré comme "mineur", voire comme une simple extension de celui de son mari. Il a fallu attendre les années 2000 pour que les historiens de l’art reconnaissent son génie.
Marisa Merz travaillait avec des matériaux tout aussi humbles que les autres artistes du mouvement : fil de cuivre, laine, cire. Mais ses œuvres avaient une dimension intime, presque domestique, qui les distinguait. Ses Living Sculptures, par exemple, sont des structures légères en fil de cuivre, évoquant des maisons, des nids, ou des corps en mouvement. Elles semblent flotter dans l’espace, comme des rêves matérialisés.
Son œuvre la plus célèbre, Untitled (Living Sculpture), représente un visage féminin en fil de cuivre, aux traits à peine esquissés. Ce visage, à la fois présent et évanescent, incarne toute la complexité de sa position dans l’histoire de l’art. Longtemps invisible, Marisa Merz a fini par émerger, comme ces fils de cuivre qui, patiemment assemblés, finissent par former une silhouette reconnaissable.
05L’héritage d’un mouvement qui refuse de mourir
Aujourd’hui, plus de cinquante ans après sa naissance, l’Arte Povera continue d’inspirer. Son influence se retrouve dans l’art écologique, où des artistes comme Olafur Eliasson ou Agnes Denes utilisent des matériaux naturels pour interroger notre rapport à la planète. Elle se devine aussi dans les œuvres de Theaster Gates, qui transforme des objets abandonnés en installations poétiques.
Mais l’héritage le plus durable de l’Arte Povera est peut-être cette idée que l’art n’a pas besoin d’être précieux pour être profond. Qu’un tas de chiffons, une poignée de terre ou un cheval vivant peuvent contenir plus de beauté et de sens qu’une toile de maître. Que la valeur d’une œuvre ne se mesure pas à son prix, mais à sa capacité à nous toucher, à nous surprendre, à nous faire voir le monde différemment.
En 2016, le Guggenheim de New York a organisé une rétrospective de Jannis Kounellis. Pour l’occasion, l’artiste a recréé Untitled (12 Horses), avec de nouveaux chevaux, dans une nouvelle galerie. Les visiteurs ont de nouveau été saisis par l’odeur, le bruit, la présence animale. Certains ont souri ; d’autres ont froncé les sourcils. Peu importe. L’important, c’est que l’œuvre continue de vivre, de respirer, de nous rappeler que l’art, parfois, n’a besoin de rien d’autre que de la vie elle-même.
06Épilogue : quand l’art vous choisit
Il y a quelques années, un collectionneur italien a acquis une œuvre de Giovanni Anselmo : un bloc de granit maintenu en équilibre par un fil de fer. L’œuvre était installée dans son salon, jusqu’au jour où le fil a cédé. Le granit est tombé, brisant une table basse en verre. Le collectionneur, furieux, a contacté la galerie pour se plaindre. Mais Anselmo, lui, a souri. Pour lui, cette "destruction" faisait partie de l’œuvre. Elle rappelait que rien n’est éternel, que l’équilibre est toujours précaire.
C’est peut-être là la leçon ultime de l’Arte Povera : les œuvres ne sont pas des objets inertes, mais des êtres vivants, qui évoluent, se transforment, et parfois disparaissent. Elles ne nous appartiennent pas vraiment. C’est nous qui leur appartenons, le temps d’une rencontre, d’une émotion, d’un choc.
Alors la prochaine fois que vous croiserez un tas de chiffons dans un musée, ou une poutre de bois sculptée, ne vous dites pas : "C’est de l’art". Dites-vous plutôt : "Voilà une œuvre qui m’attend, qui a quelque chose à me dire". Et écoutez. Parce que dans ces matériaux pauvres, il y a toute la richesse du monde.