L’Abstraction avant l’abstraction : quand Hilma af Klint peignait sous la dictée des esprits
Imaginez un atelier de Stockholm en 1906, où une femme en robe noire, les cheveux tirés en chignon sévère, se penche sur une toile de trois mètres de haut. Ses pinceaux dansent sur la surface blanche, traçant des spirales dorées, des cercles concentriques, des formes biomorphiques qui semblent émerger d’un autre monde. Elle ne copie pas la nature, ne cherche pas à représenter le visible. Non, Hilma af Klint peint ce qu’elle voit au-delà : les messages des esprits, les lois secrètes de l’univers, les étapes invisibles de l’évolution humaine. Pendant que Kandinsky théorise encore l’abstraction à Munich, elle crée déjà, dans le secret, les premières œuvres non figuratives de l’histoire de l’art. Et pourtant, personne ne les verra avant sa mort. Personne ne saura que l’abstraction est née d’une séance de spiritisme.
Par Artedusa
••21 min de lectureCette histoire commence dans un salon enfumé de Stockholm, où cinq femmes se tiennent la main autour d’une table qui tremble. Elles invoquent les esprits, notent leurs messages, dessinent sous leur dictée. Parmi elles, Hilma af Klint, une peintre académique de 44 ans, va recevoir une mission qui changera tout : peindre pour un temple qui n’existera jamais. Pendant dix ans, elle obéira à cette voix venue d’ailleurs, créant plus de 193 tableaux abstraits, bien avant que le monde ne soit prêt à les comprendre. Aujourd’hui, alors que ses œuvres battent des records d’affluence dans les musées, une question persiste : et si l’art moderne devait tout à l’occulte ?
01Quand les esprits dictent l’histoire de l’art : le spiritisme à l’aube du XXe siècle
Pour comprendre Hilma af Klint, il faut d’abord plonger dans l’atmosphère étouffante des salons spiritualistes de la fin du XIXe siècle. À une époque où la science découvre les rayons X et la radioactivité, où Darwin ébranle les certitudes religieuses, l’Europe est saisie d’une fièvre mystique. Les tables tournantes, les ectoplasmes et les messages de l’au-delà fascinent autant qu’ils effraient. En Suède, terre de forêts profondes et de légendes nordiques, le spiritisme prend une tournure particulière. Les Suédois, nourris aux écrits d’Emanuel Swedenborg – ce savant du XVIIIe siècle qui affirmait converser avec les anges – voient dans ces pratiques bien plus qu’un simple divertissement. Pour eux, c’est une science de l’invisible.
C’est dans ce contexte que naît, en 1896, le groupe De Fem ("Les Cinq"), dont Hilma af Klint est la figure centrale. Chaque vendredi, les cinq femmes se réunissent pour des séances de médiumnité. Elles utilisent un alphabet spirite, notent les messages des esprits sur des carnets, et surtout, dessinent. Ces dessins automatiques, réalisés les yeux fermés ou sous transe, sont les premiers pas vers l’abstraction. Les formes qui émergent – spirales, vagues, symboles géométriques – ne représentent rien de connu. Elles sont. Comme si, à travers leurs mains, les esprits révélaient une autre réalité, une grammaire visuelle universelle. En 1904, un tournant décisif se produit. Les esprits, ou du moins c’est ce que raconte af Klint, lui ordonnent de peindre "pour le Temple". Une série de tableaux monumentaux, destinés à orner les murs d’un sanctuaire en forme de spirale. Pendant dix ans, elle obéira à cette commande venue d’ailleurs, travaillant dans le plus grand secret.
Ce qui frappe, c’est l’audace de cette démarche. À une époque où les avant-gardes européennes – futurisme, cubisme – cherchent encore à décomposer le réel, af Klint saute l’étape de la représentation. Ses tableaux ne sont pas des interprétations du monde visible, mais des transcriptions du monde invisible. Elle ne peint pas ce qu’elle voit, mais ce qu’on lui montre. Et ce qu’on lui montre, ce sont les lois secrètes de l’univers : l’évolution des espèces, la structure de l’atome, les cycles de la vie et de la mort. En cela, elle précède de plusieurs années les recherches de Kandinsky ou de Malevich. Mais alors que ces derniers théorisent leur art dans des manifestes, af Klint, elle, se contente d’obéir. À qui ? À quoi ? La question reste ouverte.
02Les secrets de fabrication : quand la peinture devient alchimie
Entrez dans l’atelier d’Hilma af Klint, et vous y trouverez bien plus qu’un simple espace de création. C’est un laboratoire, un lieu où la peinture se transforme en expérience mystique. Pour réaliser ses Paintings for the Temple, elle développe des techniques qui mêlent savoir-faire académique et pratiques occultes. D’abord, le support : contrairement aux peintres de son époque, qui privilégient la toile, af Klint travaille souvent sur du papier épais, parfois collé sur des panneaux de bois. Ces feuilles, qu’elle assemble pour créer des formats monumentaux, sont préparées avec un enduit spécial, mélange de colle de peau et de blanc de Meudon. Une recette qui rappelle les techniques des enlumineurs médiévaux, comme si elle cherchait à inscrire son travail dans une tradition ésotérique ancienne.
Ensuite, les pigments. Af Klint utilise des couleurs pures, souvent appliquées en aplats, sans mélange préalable. Le bleu outremer, symbole de spiritualité dans la tradition théosophique, domine ses premières séries. Le jaune, associé à l’intellect, apparaît dans les Swan et Dove, où il dialogue avec des rouges vibrants, couleur de la passion et de la vie. Mais ce qui frappe le plus, c’est son usage des métaux : or, argent, parfois même de la poudre de mica, qu’elle incorpore à ses peintures pour leur donner un éclat presque surnaturel. Ces matériaux ne sont pas choisis au hasard. Dans l’alchimie, l’or symbolise la perfection spirituelle, le stade ultime de la transmutation. En l’utilisant, af Klint ne se contente pas de peindre : elle transforme la matière, comme un alchimiste cherche à transformer le plomb en or.
La technique la plus fascinante reste cependant son approche du dessin. Avant de peindre, elle trace des esquisses géométriques au crayon, suivant des proportions précises. Ses carnets regorgent de calculs, de schémas, de tentatives pour inscrire des formes parfaites dans l’espace de la toile. On y reconnaît la trace du nombre d’or, des spirales logarithmiques, des cercles divisés en sections égales. Ces constructions rappellent les traités de géométrie sacrée, comme ceux de Luca Pacioli ou d’Agrippa de Nettesheim. Mais chez af Klint, la géométrie n’est pas une fin en soi. Elle est un langage, un moyen de communiquer avec l’invisible. Ses formes ne sont pas abstraites au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Elles sont concrètes : concrètes comme les lois de la physique, concrètes comme les messages des esprits.
Enfin, il y a le processus même de création. Af Klint ne peint pas seule. Ou du moins, elle n’est pas seule dans la pièce. Elle décrit souvent des séances où, assise devant sa toile, elle se met en état de réceptivité. Ses mains bougent presque malgré elle, comme si une force extérieure guidait son pinceau. Parfois, elle travaille pendant des heures sans s’arrêter, sans manger, sans même lever les yeux. Ses tableaux les plus grands, comme The Ten Largest, sont réalisés en une seule session, comme si elle craignait que l’inspiration ne s’échappe. Cette façon de travailler, presque médiumnique, rappelle les pratiques des surréalistes plus tard, avec leur écriture automatique. Mais chez af Klint, il n’y a pas de place pour l’inconscient. Ce qui parle à travers elle, ce sont les esprits. Et ce qu’ils ont à dire est trop important pour attendre.
03La révélation des esprits : quand une peintre académique devient médium
Hilma af Klint naît en 1862 dans une famille de marins et de scientifiques. Son père, Fredrik af Klint, est un amiral qui passe ses soirées à calculer les trajectoires des étoiles. Sa mère, Mathilda, élève ses cinq enfants dans le respect des traditions suédoises, entre piété luthérienne et fascination pour les sciences naturelles. Dès son plus jeune âge, Hilma montre un talent précoce pour le dessin. À 18 ans, elle intègre l’Académie royale des beaux-arts de Stockholm, où elle se forme aux techniques académiques : portrait, paysage, nature morte. Ses premières œuvres, comme Storm (1890), montrent une maîtrise parfaite de la lumière et des ombres. Rien, dans ces toiles sages, ne laisse présager la révolution à venir.
Tout bascule en 1880, avec la mort de sa sœur cadette, Hermina. Ce deuil plonge af Klint dans une crise spirituelle profonde. Comment concilier la foi luthérienne de son enfance avec la douleur de la perte ? Comment accepter que l’âme de sa sœur ait disparu à jamais ? C’est dans cette quête de réponses qu’elle se tourne vers le spiritisme. En 1889, elle assiste à sa première séance. Une révélation. Autour d’une table qui tremble, elle découvre qu’il existe un monde au-delà du visible, un monde où les morts peuvent communiquer. Pendant des années, elle participe à des cercles spirites, notant les messages des esprits, apprenant à entrer en transe. Mais ce n’est qu’en 1896, avec la création du groupe De Fem, que sa vie prend un tournant décisif.
De Fem n’est pas un simple cercle de médiums. C’est un laboratoire d’expérimentations spirituelles. Les cinq femmes – af Klint, Anna Cassel, Cornelia Cederberg, Sigrid Hedman et Mathilda Nilsson – se réunissent chaque vendredi pour des séances de médiumnité collective. Elles utilisent un alphabet spirite, dessinent sous la dictée des esprits, et surtout, développent une pratique unique : le dessin automatique. Ces dessins, réalisés les yeux fermés ou sous transe, sont les premiers pas vers l’abstraction. Des formes émergent, des symboles apparaissent, comme si les esprits leur révélaient une nouvelle grammaire visuelle. En 1904, un message change tout. Les esprits, ou du moins c’est ce que raconte af Klint, lui ordonnent de peindre "pour le Temple". Une série de tableaux monumentaux, destinés à orner les murs d’un sanctuaire en forme de spirale. Pendant dix ans, elle obéira à cette commande, travaillant dans le plus grand secret.
Ce qui est fascinant, c’est la façon dont af Klint gère cette double vie. D’un côté, elle continue à peindre des paysages et des portraits, exposant régulièrement à Stockholm. De l’autre, elle consacre ses nuits à ses Paintings for the Temple, cachant ses toiles dans son atelier, loin des regards indiscrets. En 1908, elle rencontre Rudolf Steiner, le fondateur de l’anthroposophie. Steiner, qui a lui-même exploré les liens entre art et spiritualité, est impressionné par son travail. Il lui conseille de ne pas montrer ses tableaux abstraits avant au moins cinquante ans, le temps que le monde soit prêt à les comprendre. Af Klint suivra ce conseil à la lettre. Jusqu’à sa mort en 1944, ses œuvres les plus importantes resteront enfermées dans des caisses, attendant leur heure.
04Les Paintings for the Temple : une cosmogonie en 193 tableaux
En 1906, Hilma af Klint commence la série qui va tout changer : les Paintings for the Temple. Cent quatre-vingt-treize tableaux, réalisés sur une période de dix ans, qui forment une cosmogonie unique dans l’histoire de l’art. Chaque série explore un thème différent : l’évolution des espèces, la dualité masculin-féminin, les cycles de la vie et de la mort, la structure de l’univers. Mais ce qui frappe le plus, c’est la façon dont ces tableaux s’organisent en un tout cohérent, comme les chapitres d’un livre sacré.
Prenez The Ten Largest (1907), une série de dix tableaux monumentaux, chacun mesurant plus de trois mètres de haut. Ces œuvres, réalisées en quelques semaines seulement, représentent les étapes de la vie humaine, de l’enfance à la vieillesse. Sur des fonds pastel – roses, bleus, jaunes – des formes biomorphiques s’entrelacent, évoquant à la fois des cellules, des embryons et des galaxies. Les spirales, omniprésentes, rappellent les lois de la croissance organique, comme si af Klint avait capturé l’essence même du vivant. Mais ces tableaux ne sont pas de simples allégories. Ils sont des révélations. Af Klint y intègre des symboles alchimiques, des références à la Kabbale, des motifs théosophiques. Le cercle, par exemple, représente l’unité divine. Le triangle, la trinité. Le serpent, la connaissance interdite. Chaque forme, chaque couleur, chaque ligne a une signification précise, comme dans un grimoire.
Une autre série majeure, The Swan (1914-1915), explore la dualité masculin-féminin. Sur des fonds noirs ou dorés, deux cygnes s’affrontent ou s’enlacent, leurs corps formant des motifs géométriques parfaits. Ces tableaux, parmi les plus abstraits de son œuvre, semblent anticiper les recherches de Mondrian ou de Malevich. Pourtant, chez af Klint, l’abstraction n’est jamais gratuite. Elle est toujours au service d’une idée, d’une révélation. Les cygnes, dans la tradition alchimique, symbolisent la réunion des opposés, la pierre philosophale. En les peignant, af Klint ne cherche pas à créer une composition harmonieuse. Elle cherche à révéler une vérité universelle.
Mais la série la plus mystérieuse reste sans doute les Altarpieces (1915). Trois tableaux monumentaux, conçus comme des retables pour son temple imaginaire. Le premier, Group X, No. 1, montre une pyramide dorée sur un fond bleu nuit, entourée de symboles alchimiques. Le deuxième, Group X, No. 2, représente une croix grecque inscrite dans un cercle, avec des motifs qui rappellent les mandalas tibétains. Le troisième, Group X, No. 3, est une explosion de formes géométriques, comme si af Klint avait capturé l’instant de la création du monde. Ces œuvres, parmi les plus abouties de sa carrière, résument à elles seules toute sa démarche : l’art comme voie d’accès au divin, la peinture comme langage sacré.
05Les clés du mystère : décrypter le langage secret d’Hilma af Klint
Pour comprendre Hilma af Klint, il faut accepter de plonger dans un monde où chaque symbole, chaque couleur, chaque forme a une signification précise. Un monde où l’art n’est pas une fin en soi, mais un moyen de communiquer avec l’invisible. Ses tableaux ne sont pas des compositions abstraites au sens moderne du terme. Ce sont des révélations, des messages codés venus d’ailleurs. Et pour les décrypter, il faut connaître les clés.
Prenez les couleurs, par exemple. Dans la tradition théosophique, chaque teinte correspond à un état spirituel. Le bleu, couleur de l’esprit, domine ses premières séries. Le jaune, associé à l’intellect, apparaît dans les Swan et Dove. Le rouge, symbole de la passion et de la vie, irradie dans The Ten Largest. Mais af Klint va plus loin. Elle utilise aussi des couleurs "vibrantes", comme le violet ou l’orange, pour créer des effets presque hypnotiques. Dans Group IV, The Ten Largest, No. 7, un fond rose pâle est traversé par des spirales dorées, comme si la toile elle-même émettait de la lumière. Ces choix ne sont pas esthétiques. Ils sont magiques. Pour af Klint, les couleurs ont un pouvoir. Elles peuvent guérir, élever l’âme, ou révéler des vérités cachées.
Les formes, elles aussi, sont chargées de sens. Les spirales, omniprésentes, représentent le mouvement perpétuel de l’univers, la croissance organique, mais aussi la quête spirituelle. Les cercles, symboles d’unité et de perfection, évoquent le divin. Les triangles, souvent associés à la trinité, peuvent aussi représenter les trois étapes de l’alchimie : nigredo, albedo, rubedo. Dans Group VI, Evolution, une série de tableaux montre des formes qui semblent émerger du chaos, comme si af Klint avait capturé l’instant de la création. Ces motifs rappellent les diagrammes de la Kabbale, où chaque forme correspond à une sephira, une émanation divine.
Mais le langage le plus fascinant reste celui des symboles. Af Klint puise dans un répertoire ésotérique vaste : alchimie, théosophie, rosicrucianisme, Kabbale. Dans Group X, No. 1, on reconnaît le symbole de la pierre philosophale, entouré de motifs qui évoquent les quatre éléments. Dans The Swan, les cygnes représentent la réunion des opposés, un thème central de l’alchimie. Dans The Dove, la colombe, symbole du Saint-Esprit, est réinterprétée comme une force féminine, presque païenne. Ces références ne sont pas anodines. Elles montrent que, pour af Klint, l’art est une science sacrée, un moyen de percer les mystères de l’univers.
Pourtant, malgré cette richesse symbolique, ses tableaux restent ouverts à l’interprétation. Car af Klint ne donne jamais de clé définitive. Elle ne théorise pas, ne publie pas de manifeste. Elle se contente de peindre, laissant à chacun le soin de décrypter ses messages. Et c’est peut-être là que réside sa modernité. Dans un monde où l’art contemporain cherche souvent à tout expliquer, à tout rationaliser, ses tableaux gardent leur mystère. Ils ne sont pas faits pour être compris. Ils sont faits pour être ressentis.
06L’art qui vient d’ailleurs : comment Hilma af Klint a changé notre regard
Quand Hilma af Klint meurt en 1944, écrasée par un tramway à Stockholm, personne ne sait qu’elle a révolutionné l’histoire de l’art. Ses tableaux abstraits, cachés dans des caisses, attendent leur heure. Il faudra attendre les années 1980 pour que le monde découvre son œuvre, et réalise qu’elle a peint les premières toiles non figuratives de l’histoire, bien avant Kandinsky ou Malevich. Mais au-delà de cette question de primauté, c’est toute notre conception de l’art moderne qui est remise en cause.
Car af Klint ne s’inscrit dans aucune avant-garde. Elle ne cherche pas à briser les règles, à choquer le bourgeois, ou à inventer un nouveau langage. Elle obéit à une voix venue d’ailleurs. Et c’est cette voix qui fait d’elle une artiste unique. En peignant sous la dictée des esprits, elle introduit une dimension nouvelle dans l’art : la transcendance. Ses tableaux ne sont pas des créations, mais des révélations. Ils ne viennent pas d’elle, mais de quelque chose qui la dépasse. Cette idée, révolutionnaire pour l’époque, annonce les recherches des surréalistes, qui exploreront l’inconscient, ou celles des expressionnistes abstraits, qui chercheront à capturer l’énergie pure.
Mais l’influence d’af Klint ne s’arrête pas là. En intégrant des symboles ésotériques dans ses tableaux, elle ouvre la voie à une nouvelle forme d’art spirituel. Des artistes comme Agnes Pelton, Emma Kunz ou même Georgia O’Keeffe s’inspireront de ses recherches, mêlant abstraction et mysticisme. Aujourd’hui, alors que l’art contemporain cherche à renouer avec le sacré, son œuvre retrouve une actualité brûlante. Des expositions comme Theosophy and Art (2019) ou Hilma af Klint and Piet Mondrian: Forms of Life (2023) montrent à quel point son approche résonne avec les questionnements actuels.
Pourtant, malgré cette reconnaissance tardive, af Klint reste une artiste à part. Car son œuvre ne se réduit pas à une simple influence. Elle est une révolution silencieuse. Une révolution qui nous rappelle que l’art n’est pas seulement une affaire de formes et de couleurs, mais aussi de croyances, de mystères, de choses qui nous dépassent. En cela, elle rejoint les grands visionnaires de l’histoire, ceux qui ont vu plus loin que leur époque. Ceux qui, comme elle, ont peint ce que personne ne voyait encore.
07Les fantômes de l’atelier : anecdotes d’une vie entre deux mondes
Derrière les tableaux monumentaux et les symboles ésotériques, l’histoire d’Hilma af Klint est aussi faite de détails étranges, de coïncidences troublantes, de moments où le voile entre les mondes semble se déchirer. Ces anecdotes, souvent rapportées par ses proches ou consignées dans ses carnets, donnent à son œuvre une dimension presque surnaturelle.
Prenez l’histoire de la "commission". En 1904, lors d’une séance de spiritisme, af Klint reçoit un message clair : elle doit peindre pour le Temple. Une série de tableaux monumentaux, destinés à orner les murs d’un sanctuaire en forme de spirale. Pendant des années, elle obéira à cette voix, travaillant dans le plus grand secret. Mais qui lui a donné cette mission ? Les esprits, répond-elle. Des entités qu’elle nomme The High Masters, et dont elle reçoit régulièrement des instructions. Dans ses carnets, elle décrit des séances où son pinceau semble bouger tout seul, où les formes émergent sans qu’elle ait besoin d’y penser. Parfois, elle travaille pendant des heures sans s’arrêter, comme si une force extérieure guidait sa main. Une fois, elle raconte avoir peint The Ten Largest en quelques semaines seulement, sans manger, sans dormir, comme en transe. Quand elle sort de cet état, elle ne se souvient de rien. Seuls les tableaux, achevés, témoignent de ce qui s’est passé.
Une autre anecdote troublante concerne le temple lui-même. Af Klint ne se contente pas de peindre les tableaux. Elle imagine aussi l’espace qui les accueillera. Dans ses carnets, on trouve des croquis d’un bâtiment en forme de spirale, avec une rampe en colimaçon qui rappelle étrangement le Guggenheim Museum, construit bien plus tard. Elle décrit des salles où les visiteurs monteraient progressivement, comme dans une ascension spirituelle, découvrant les tableaux au fur et à mesure de leur progression. Ce temple, elle en parle comme d’une réalité tangible, comme si elle l’avait déjà visité. Pourtant, il ne sera jamais construit. Aujourd’hui, certains y voient une prémonition, une preuve que ses visions venaient bien d’ailleurs.
Il y a aussi l’histoire des "carnets perdus". Af Klint a laissé derrière elle plus de 125 carnets, remplis de dessins, de notes, de messages spirites. Pendant des années, ces documents sont restés inaccessibles, cachés par sa famille qui craignait qu’ils ne nuisent à sa réputation. Ce n’est qu’en 2019, avec la publication de Hilma af Klint: Notes and Methods, que le public a pu découvrir l’étendue de ses recherches. On y trouve des descriptions détaillées de ses séances de médiumnité, des croquis de symboles alchimiques, des tentatives pour décrypter les messages des esprits. Mais le plus fascinant, ce sont les pages où elle décrit ses visions. Des paysages cosmiques, des êtres lumineux, des formes géométriques qui semblent flotter dans l’espace. Comme si, à travers ces carnets, elle avait capturé l’instant où l’invisible devient visible.
Enfin, il y a l’histoire de la "rencontre manquée" avec Kandinsky. En 1908, af Klint expose à Stockholm, dans le même salon que le futur théoricien de l’abstraction. Les deux artistes ne se parlent pas, ne se connaissent pas. Pourtant, trois ans plus tard, Kandinsky publie Du Spirituel dans l’art, un manifeste qui pose les bases de l’abstraction. Dans ce livre, il décrit l’art comme une voie d’accès au divin, une idée qui rappelle étrangement les recherches d’af Klint. A-t-il vu ses tableaux ? A-t-il été influencé par ses idées ? Personne ne le sait. Mais cette coïncidence troublante ajoute une couche de mystère à l’histoire.
08Voir l’invisible : où et comment découvrir l’œuvre d’Hilma af Klint aujourd’hui
Si vous voulez comprendre Hilma af Klint, il faut d’abord voir ses tableaux. Pas en reproduction, pas sur un écran, mais en vrai, dans leur format monumental, avec leurs couleurs vibrantes et leurs détails infinis. Car ses œuvres ne se contentent pas d’être regardées. Elles se ressentent. Et pour cela, rien ne vaut une visite dans l’un des musées qui les abritent.
Le premier arrêt obligatoire est le Moderna Museet de Stockholm, qui possède la plus grande collection d’œuvres d’af Klint. Ici, vous pourrez voir The Ten Largest, ces tableaux monumentaux qui représentent les étapes de la vie humaine. Debout devant ces toiles de trois mètres de haut, vous aurez l’impression de plonger dans un autre monde. Les spirales dorées semblent bouger, les formes biomorphiques évoquent des cellules ou des galaxies, et les couleurs pastel créent une atmosphère presque hypnotique. Le musée organise aussi des expositions temporaires, comme Hilma af Klint: A Pioneer of Abstraction (2013), qui retrace son parcours unique. Ne manquez pas non plus la section dédiée à ses carnets, où vous pourrez découvrir ses dessins automatiques et ses notes spirites.
Autre lieu incontournable : le Guggenheim Museum de New York. En 2018, le musée a organisé une rétrospective majeure, Hilma af Klint: Paintings for the Future, qui a attiré plus de 600 000 visiteurs. L’exposition, présentée dans la célèbre spirale du musée, semblait presque prédestinée. Car af Klint, dans ses carnets, avait imaginé un temple en forme de spirale pour accueillir ses tableaux. En les voyant exposés ici, on a l’impression qu’elle a enfin trouvé son lieu. Parmi les œuvres présentées, ne manquez pas The Swan et The Dove, deux séries qui explorent la dualité masculin-féminin, ainsi que les Altarpieces, ces tableaux monumentaux qui résument toute sa démarche.
Si vous êtes en Europe, le Louisiana Museum of Modern Art, au Danemark, possède aussi une belle collection d’œuvres d’af Klint. Le musée, situé en bord de mer, offre un cadre idyllique pour découvrir ses tableaux. Ici, vous pourrez voir Group IV, The Ten Largest, No. 3, un tableau qui représente l’adolescence, avec ses formes tourbillonnantes et ses couleurs vibrantes. Le musée organise aussi des expositions temporaires, comme Hilma af Klint and the Spiritual in Art (2020), qui explore les liens entre son œuvre et les mouvements ésotériques de son époque.
Pour les plus passionnés, une visite à la Hilma af Klint Foundation, à Stockholm, s’impose. La fondation, créée en 1972, gère l’héritage de l’artiste et organise des visites guidées de son atelier. Ici, vous pourrez voir les lieux où elle a peint ses tableaux, les carnets où elle notait ses visions, et même les objets qu’elle utilisait lors de ses séances de spiritisme. La fondation publie aussi des ouvrages de référence, comme Hilma af Klint: Notes and Methods, qui reproduit ses carnets et ses dessins.
Enfin, si vous voulez approfondir vos connaissances, plusieurs expositions temporaires valent le détour. En 2023, la Tate Modern de Londres a organisé Hilma af Klint and Piet Mondrian: Forms of Life, une exposition qui explore les liens entre les deux artistes. En 2024, le Centre Pompidou-Metz présentera Hilma af Klint: The Secret Paintings, une rétrospective qui met l’accent sur ses œuvres les plus mystérieuses. Et si vous ne pouvez pas vous déplacer, sachez que plusieurs musées proposent des visites virtuelles de leurs collections, comme le Guggenheim ou le Moderna Museet.
Mais au-delà des musées, l’œuvre d’af Klint continue de vivre. Dans les livres, les documentaires, les expositions, mais aussi dans l’imaginaire collectif. Aujourd’hui, alors que l’art contemporain cherche à renouer avec le sacré, son approche résonne plus que jamais. Ses tableaux, autrefois cachés, sont devenus des icônes. Des icônes d’un art qui vient d’ailleurs, d’un art qui cherche à révéler l’invisible. Et si vous tendez l’oreille, devant l’une de ses toiles, peut-être entendrez-vous, vous aussi, la voix des esprits.