Jan steen, ou l’art de peindre le rire avant la chute
Imaginez une taverne d’Amsterdam en 1665, un soir d’hiver. La lumière tremblotante des chandelles se reflète sur les verres à moitié vides, les rires gras fusent entre les tables de chêne, et une odeur de bière renversée, de tabac bon marché et de viande grillée flotte dans l’air épais. Au milieu de ce chaos joyeux, un homme observe, un pinceau à la main. Il ne juge pas, il ne condamne pas – il capture. Cet homme, c’est Jan Steen, et ce qu’il voit ce soir-là deviendra peut-être La Famille joyeuse, une toile où chaque détail, du chien qui chaparde un os au vieillard ivre qui s’endort sur sa chaise, raconte une histoire bien plus profonde qu’un simple moment de beuverie.
Par Artedusa
••8 min de lectureSteen n’est pas un moraliste austère, ni un peintre de cour obsédé par les portraits flatteurs. C’est un conteur, un satiriste, un magicien qui transforme les excès du quotidien en leçons universelles. Ses tableaux sont des miroirs tendus à la société hollandaise du Siècle d’or : on y rit, on s’y reconnaît, et puis, soudain, on frissonne. Car derrière la gaîté des tavernes et l’exubérance des fêtes, se cache toujours une ombre – celle de la folie humaine, de la vanité, de la chute inévitable.
01Le peintre qui buvait avec ses modèles
Jan Steen naît en 1626 à Leyde, dans une famille de brasseurs. Son père, Havick Steen, tient une ales grandes plateformes numériquesge, et le jeune Jan grandit entre les tonneaux de bière et les clients bruyants. Cette enfance parmi les ivrognes et les marchands lui offre une matière première inépuisable : la vie, dans ce qu’elle a de plus brut et de plus vrai. Plus tard, il étudiera la peinture à Utrecht auprès de Nicolaes Knüpfer, un maître du clair-obscur, puis à Haarlem avec Adriaen van Ostade, spécialiste des scènes paysannes. Mais c’est dans les tavernes qu’il trouvera sa véritable école.
Contrairement à Vermeer, qui peint des intérieurs silencieux où chaque objet semble chargé de mystère, Steen plonge son pinceau dans le désordre. Ses toiles fourmillent de détails : un enfant qui vole une saucisse, une servante qui flirte avec un soldat, un musicien qui s’endort sur son luth. Et au milieu de tout cela, souvent, un personnage qui nous regarde, comme pour nous prendre à témoin. "Vous voyez ? C’est vous, c’est nous, c’est la vie."
Il y a une légende tenace selon laquelle Steen lui-même aurait été un habitué des tavernes qu’il peignait. Un contemporain écrit : "Il était toujours gai, toujours en train de peindre, et toujours entouré de bouteilles." Certains historiens suggèrent même que La Famille joyeuse serait un autoportrait déguisé – le père ivre serait Steen lui-même, la mère flirteuse son épouse Margriet, et les enfants turbulents leurs propres rejetons. Difficile de ne pas sourire en imaginant le peintre, un verre à la main, immortalisant ses excès avec une lucidité désarmante.
02La taverne, ce théâtre de l’âme
Pour Steen, la taverne n’est pas qu’un lieu de débauche. C’est un microcosme, un théâtre où se jouent les grands drames humains. Prenez La Maison désordonnée (1663-1664) : une famille en pleine décomposition morale. Le père, avachi sur sa chaise, tient une pipe d’une main molle ; la mère, à moitié dévêtue, rit avec un soldat ; les enfants, livrés à eux-mêmes, jouent avec des cartes et volent de la nourriture. Dans un coin, un cochon – symbole de gourmandise – dévore les restes du repas. Tout respire le chaos, et pourtant, rien n’est laissé au hasard.
Chaque objet, chaque posture, chaque regard est chargé de sens. Les œufs cassés sur le sol ? Une allusion à la perte de l’innocence. Le chien qui aboie ? Un avertissement contre les dangers de l’excès. La bougie qui brûle à moitié ? Un memento mori, un rappel que le temps file, et que la fête aura une fin. Steen ne se contente pas de peindre une scène – il construit une allégorie.
Et puis, il y a ces détails qui glacent le sang. Dans La Visite du médecin (vers 1660), une jeune femme feint la maladie tandis qu’un charlatan examine son urine. Derrière un rideau, un amant se cache, et le flacon d’urine, subtilement, a la forme d’un ventre de femme enceinte. La "maladie" de la patiente n’est autre qu’une grossesse illégitime, et le médecin, un complice involontaire de la tromperie. Steen ne juge pas, mais il expose. Avec un sourire en coin.
03Le rire et les larmes : l’humour comme arme
Steen est souvent comparé à Hogarth, ce peintre anglais du XVIIIe siècle qui croquait les travers de la société avec une ironie mordante. Mais là où Hogarth moralise, Steen comprend. Ses personnages ne sont pas des caricatures grotesques, mais des êtres de chair et de sang, avec leurs faiblesses et leurs contradictions. Prenez La Fête de la Saint-Nicolas (1665-1668) : une scène de famille apparemment joyeuse, où les enfants reçoivent leurs cadeaux. Pourtant, regardez bien. L’un d’eux pleure, puni pour sa mauvaise conduite ; un autre, gâté, montre fièrement son butin ; et la grand-mère, discrètement, glisse une pièce à l’enfant malheureux. Le message ? "Les adultes donnent l’exemple – pour le meilleur et pour le pire."
Steen utilise l’humour comme un scalpel. Ses scènes de beuverie, ses querelles d’ivrognes, ses musiciens endormis sur leurs instruments – tout cela fait rire, bien sûr. Mais derrière le rire, il y a toujours une question : Et vous, dans tout cela ? Ses tableaux sont des pièges à morale, où l’on entre en riant et d’où l’on sort pensif.
Un détail révélateur : Steen se représente souvent dans ses propres toiles, comme pour mieux brouiller les frontières entre l’artiste et son sujet. Dans La Famille joyeuse, on le reconnaît à sa moustache et à son regard malicieux, assis à table parmi les siens. Il est à la fois le peintre et le modèle, le juge et l’accusé. Cette ambiguïté est au cœur de son génie.
04La palette du péché : couleurs et symboles
Steen ne se contente pas de raconter des histoires – il les peint avec une palette qui parle. Ses couleurs ne sont jamais choisies au hasard. Le rouge, omniprésent dans ses toiles, symbolise la passion, le danger, la chute. Dans Les Joueurs de cartes (vers 1660), un homme en rouge triche effrontément, tandis que ses partenaires, vêtus de noir, semblent plongés dans une sombre méditation. Le jaune, lui, évoque la tromperie – regardez les visages des ivrognes, souvent teintés de cette couleur, comme si la folie les avait déjà rongés de l’intérieur.
Et puis, il y a le bleu. Rare chez Steen, il apparaît comme une lueur d’espoir dans un océan de chaos. Dans La Famille joyeuse, la grand-mère porte une robe bleue, symbole de sagesse et de tempérance au milieu de la débauche. Le bleu, c’est aussi la couleur de la Vierge Marie dans l’art religieux – une ironie savoureuse, puisque Steen, lui, peint des scènes bien peu pieuses.
Ses textures, elles aussi, racontent des histoires. Les étoffes lourdes et froissées des bourgeois contrastent avec les vêtements légers et transparents des servantes, suggérant une hiérarchie sociale qui se fissure. Les verres à vin, brillants et fragiles, captent la lumière comme pour mieux souligner leur précarité. Et puis, il y a ces détails qui crèvent les yeux : une pipe cassée, une assiette renversée, un chapeau tombé à terre – autant de signes d’un ordre qui se défait.
05Le miroir brisé : quand l’artiste se regarde
Steen n’a jamais connu la gloire de son vivant. À sa mort en 1679, il laisse derrière lui plus de 800 tableaux, mais beaucoup sont attribués à d’autres, ou considérés comme des œuvres mineures. Il faudra attendre le XIXe siècle pour que les historiens de l’art redécouvrent son génie, et comprennent que ses scènes de taverne n’étaient pas de simples divertissements, mais des chefs-d’œuvre de satire sociale.
Pourtant, Steen savait. Il savait que ses tableaux étaient plus que des images – ils étaient des miroirs. Dans Le Peintre et son modèle (vers 1665), il se représente en train de peindre une femme, tandis qu’un singe, symbole de la folie humaine, imite ses gestes. Le message est clair : l’artiste n’est pas au-dessus de ses sujets. Il en fait partie. Il est à la fois le créateur et la créature, le conteur et le personnage.
Cette humilité est peut-être ce qui rend son œuvre si touchante. Steen ne se prend pas au sérieux, mais il prend son art très au sérieux. Ses tableaux sont des énigmes, des devinettes visuelles où chaque détail compte. Et si, aujourd’hui, nous rions encore devant ses scènes de beuverie, c’est parce que nous y reconnaissons nos propres travers – notre vanité, notre hypocrisie, notre soif de plaisir.
06L’héritage d’un peintre qui n’a jamais cessé de rire
Aujourd’hui, les toiles de Steen sont accrochées dans les plus grands musées du monde : le Rijksmuseum d’Amsterdam, le Mauritshuis de La Haye, la Gemäldegalerie de Berlin. Elles attirent des millions de visiteurs, qui s’arrêtent, souriants, devant ces scènes de vie d’un autre temps. Pourtant, derrière chaque rire, il y a une leçon.
Steen a influencé des générations d’artistes, de Hogarth à Daumier, en passant par les caricaturistes modernes. Son sens du récit, sa maîtrise de la composition, son humour mordant ont fait de lui un précurseur. Mais plus que tout, c’est son humanité qui frappe. Ses personnages ne sont pas des pantins – ce sont des êtres complexes, avec leurs défauts et leurs qualités.
Et puis, il y a cette question qui traverse toute son œuvre : Pourquoi rions-nous de ce qui nous ressemble ? Steen ne donne pas de réponse, mais il nous invite à regarder nos propres excès avec un peu plus de lucidité. Ses tableaux sont des invitations à la fête, mais aussi des avertissements. "Profitez, dit-il, mais n’oubliez pas que la lumière des chandelles finit toujours par s’éteindre."
Aujourd’hui, quand vous passez devant une toile de Steen, prenez le temps de chercher les détails. Le chien qui vole un morceau de pain, la bougie qui brûle à moitié, l’enfant qui pleure dans un coin. Car c’est là, dans ces petits riens, que se cache la vraie magie de son art. Et peut-être, en regardant bien, reconnaîtrez-vous votre propre reflet dans le miroir qu’il a tendu, il y a plus de trois siècles.