Gainsborough ou l’art de peindre le souffle anglais
Imaginez un après-midi d’été en 1767, dans l’atelier de Thomas Gainsborough à Bath. La lumière dorée filtre à travers les rideaux de mousseline, caressant les toiles posées contre les murs. Sur l’une d’elles, une charrette de foin avance lentement dans un paysage verdoyant, tirée par des chevaux aux robes luisantes. Les paysans, vêtus de couleurs terreuses, semblent presque flotter dans l’air chargé de pollen. Plus loin, un portrait inachevé de la duchesse de Devonshire attire l’œil : son regard perçant, presque provocant, émerge d’un tourbillon de soie bleue et de plumes d’autruche. Gainsborough, pinceau à la main, recule d’un pas, les sourcils froncés. Il murmure quelque chose à propos de "musique pour les yeux", puis se remet au travail, traçant des traits rapides, presque fiévreux, comme s’il cherchait à capturer non pas une image, mais une émotion.
Par Artedusa
••9 min de lectureCe qui frappe chez Gainsborough, c’est cette capacité à faire respirer ses toiles. Ses portraits ne sont pas de simples représentations : ce sont des instants volés, où l’on devine le frémissement d’une robe, le souffle d’un vent imaginaire, le poids d’un regard. Ses paysages, quant à eux, ne décrivent pas la campagne anglaise – ils la rêvent. Entre ces deux mondes, l’artiste a tissé une œuvre unique, où le réel et l’idéal s’entrelacent comme les branches d’un vieux chêne. Mais comment un homme né dans une petite ville du Suffolk, fils d’un modeste marchand de laine, a-t-il pu devenir le peintre préféré de l’aristocratie britannique, tout en révolutionnant l’art du paysage ? Et pourquoi, près de deux siècles et demi après sa mort, ses toiles continuent-elles de nous émouvoir comme si elles venaient d’être peintes ?
01La lumière avant tout : quand le pinceau danse avec l’air
Si l’on devait résumer Gainsborough en un seul mot, ce serait sans doute "lumière". Pas celle, crue et dramatique, de Caravage ou de Rembrandt, mais une lumière diffuse, presque liquide, qui enveloppe les formes plutôt que de les sculpter. Observez Le Garçon en bleu (1770) : le costume du jeune Jonathan Buttall semble absorber la clarté ambiante, comme si la soie était tissée de brume matinale. Les reflets sur les boutons d’argent, les ombres bleutées sous les plis du tissu, tout concourt à créer une impression de mouvement, comme si le garçon venait de se retourner pour nous regarder.
Cette maîtrise de la lumière n’est pas le fruit du hasard. Gainsborough était obsédé par les effets atmosphériques, au point d’inventer un dispositif étrange : une "boîte à paysages" (showbox), sorte de théâtre miniature où il disposait des morceaux de liège, de mousse et de miroirs pour simuler des scènes naturelles. En faisant varier l’éclairage, il étudiait les jeux d’ombre et de lumière, cherchant à reproduire sur toile ce que ses yeux percevaient dans la nature. Cette approche expérimentale explique pourquoi ses paysages semblent toujours baignés d’une lumière changeante, comme si le temps lui-même hésitait entre l’aube et le crépuscule.
Mais c’est dans ses portraits que cette science de la lumière prend tout son sens. Prenez Mrs. Siddons (1785) : l’actrice, vêtue d’une robe de satin gris perle, émerge d’un fond indistinct, comme si elle flottait dans un espace sans limites. Gainsborough a utilisé une technique de glacis – des couches de peinture transparente superposées – pour donner à sa peau cette qualité presque translucide. Le résultat ? Une présence à la fois majestueuse et intime, comme si l’on surprenait une reine dans un moment de vulnérabilité.
02Le paysage comme état d’âme
Gainsborough se disait "paysagiste par inclination et portraitiste par nécessité". Une confidence qui en dit long sur ses priorités. Pourtant, ses paysages ne sont pas des descriptions topographiques, mais des poèmes visuels, où la nature devient le miroir des émotions humaines. La Charrette de foin (1767) en est l’exemple parfait : une scène rurale en apparence banale, mais composée comme une symphonie. Au premier plan, des paysans fatigués s’appuient sur leur charrette, tandis qu’au loin, un village se love dans une vallée embrumée. Les arbres, peints avec des touches rapides et nerveuses, semblent frissonner sous le vent. L’ensemble dégage une mélancolie douce, comme un adieu à un monde en train de disparaître.
Cette dimension onirique doit beaucoup à l’influence des maîtres hollandais, que Gainsborough admirait profondément. Mais là où Jacob van Ruisdael peignait des paysages avec une précision presque géométrique, Gainsborough préférait suggérer plutôt que décrire. Ses arbres ne sont pas des spécimens botaniques, mais des silhouettes fantomatiques, tracées d’un pinceau léger, comme si elles risquaient de s’envoler à tout moment. Cette approche "impressionniste" avant l’heure lui valut d’ailleurs les critiques de ses contemporains, qui lui reprochaient de "négliger les détails".
Pourtant, c’est précisément cette liberté qui donne à ses paysages leur puissance évocatrice. Dans Le Bois de Cornard (1748), une simple scène de forêt devient une méditation sur le temps qui passe. Les troncs noueux des chênes, les ombres mouvantes, la lumière filtrant à travers les feuilles : tout concourt à créer une atmosphère à la fois sereine et mystérieuse. On croirait entendre le bruissement des feuilles, le craquement des branches sous les pas d’un promeneur invisible.
03Le portrait ou l’art de saisir l’instant
Si Gainsborough excellait dans le paysage, c’est dans le portrait qu’il a laissé son empreinte la plus durable. Contrairement à Joshua Reynolds, qui idéalisait ses modèles selon les canons de la "grande manière", Gainsborough cherchait avant tout à capturer l’essence de ses sujets. Ses portraits ne sont pas des images figées, mais des moments suspendus, où l’on devine une histoire, une émotion, parfois même un secret.
Prenez Mr. et Mrs. Andrews (1750), l’un de ses tableaux les plus célèbres – et les plus énigmatiques. Le couple pose dans un paysage idyllique, mais quelque chose cloche. Mrs. Andrews, assise sur un banc de jardin, semble mal à l’aise, comme si elle venait d’être interrompue dans sa lecture. Quant à son mari, il tient négligemment un fusil, tandis qu’une partie de la toile reste inachevée – notamment le bas de la robe de son épouse, où l’on distingue à peine les contours d’un éventuel enfant. Certains historiens y voient une métaphore de leur mariage sans amour, d’autres une simple négligence de l’artiste. Quoi qu’il en soit, le tableau dégage une tension palpable, comme si les Andrews étaient sur le point de se lever et de quitter la scène.
Cette capacité à suggérer plutôt qu’à montrer atteint son apogée dans Les Filles du peintre chassant un papillon (1756). Les deux petites filles – Mary et Margaret, les filles de Gainsborough – courent dans un pré, les joues roses, les cheveux en désordre. L’une d’elles tend la main vers un papillon, symbole de l’âme et de la fragilité de l’enfance. Le tableau respire la joie de vivre, mais aussi une certaine mélancolie, comme si l’artiste pressentait déjà que ces instants de bonheur étaient éphémères. D’ailleurs, les rayons X ont révélé que Gainsborough avait d’abord peint les filles se tenant par la main, avant de les faire courir vers le papillon – un détail qui ajoute une couche de profondeur psychologique à l’œuvre.
04La couleur comme langage
Gainsborough était un virtuose de la couleur, capable de créer des harmonies subtiles avec une palette limitée. Ses bleus, en particulier, sont devenus légendaires. Dans Le Garçon en bleu, le costume du jeune Jonathan Buttall est peint avec du bleu de Prusse, un pigment synthétique alors révolutionnaire. Gainsborough l’a utilisé avec une telle maestria que la couleur semble vibrer, comme si elle absorbait la lumière pour la restituer en une lueur presque électrique.
Mais c’est dans ses paysages que sa palette prend toute sa dimension. Observez L’Abri à bestiaux (1777) : les verts, les ocres et les gris se fondent les uns dans les autres, créant une impression de profondeur et de mouvement. Gainsborough utilisait une technique de "scumbling" – une superposition de couches de peinture sèche – pour donner du relief aux feuillages et aux nuages. Le résultat est une texture presque tactile, comme si l’on pouvait sentir l’écorce des arbres sous ses doigts.
Cette approche chromatique n’était pas seulement esthétique : elle reflétait aussi une philosophie. Pour Gainsborough, la couleur était un moyen d’exprimer des émotions, presque comme une partition musicale. Il disait souvent que ses paysages étaient "de la musique pour les yeux", et l’on comprend pourquoi : ses toiles ont le même pouvoir évocateur qu’une sonate de Mozart, où chaque note trouve sa place dans une harmonie plus large.
05Le scandale des plumes et des regards
Gainsborough n’était pas seulement un peintre talentueux : c’était aussi un observateur acéré de la société de son temps. Ses portraits, en apparence flatteurs, cachent souvent une ironie mordante. Prenez celui de Georgiana, duchesse de Devonshire (1785-1787) : la jeune femme, vêtue d’une robe de soie bleu nuit et coiffée d’un chapeau à plumes extravagant, fixe le spectateur avec un regard à la fois provocant et amusé. À l’époque, ce portrait fit scandale. Non seulement Georgiana était une figure controversée – connue pour ses frasques politiques et ses dettes de jeu – mais sa pose, à la fois altière et désinvolte, était jugée indécente pour une femme de son rang.
Gainsborough, lui, s’en amusait. Il savait que ce tableau allait faire parler, et c’est précisément ce qu’il recherchait. En peignant Georgiana avec une telle liberté, il ne se contentait pas de la représenter : il en faisait une icône, presque une rebelle. D’ailleurs, la duchesse adorait ce portrait, au point de le faire reproduire en gravure et de l’offrir à ses amis. Preuve, s’il en fallait, que Gainsborough avait saisi quelque chose d’essentiel chez son modèle : son refus des conventions, son audace, son charme irrésistible.
Ce talent pour capter la personnalité de ses sujets explique pourquoi ses portraits étaient si recherchés. Contrairement à Reynolds, qui transformait ses modèles en divinités antiques, Gainsborough les montrait tels qu’ils étaient – avec leurs défauts, leurs contradictions, leurs secrets. C’est cette sincérité qui donne à ses toiles leur force intemporelle.
06L’héritage d’un rêveur
Gainsborough est mort en 1788, à l’âge de 61 ans, des suites d’un cancer. Dans ses dernières années, il avait quitté Londres pour s’installer à Pall Mall, où il peignait jusqu’à l’épuisement, comme s’il pressentait que le temps lui était compté. Pourtant, son influence n’a cessé de grandir après sa mort. Les romantiques, de Constable à Turner, ont vu en lui un précurseur, un peintre capable de transformer la nature en poésie. Les impressionnistes, eux, ont admiré sa liberté de touche, cette façon de suggérer plutôt que de décrire.
Aujourd’hui, ses toiles continuent de nous émouvoir, parce qu’elles ne se contentent pas de représenter le monde : elles le réinventent. Que ce soit dans Le Garçon en bleu, où l’on devine l’enfance qui s’envole, ou dans La Charrette de foin, où la campagne anglaise devient un paradis perdu, Gainsborough nous rappelle que l’art n’est pas une copie de la réalité, mais une façon de la rêver.
Et c’est peut-être là le secret de son génie : avoir su capturer, dans le frémissement d’une robe ou le bruissement des feuilles, l’éternel et le fugitif, le réel et l’imaginaire. Comme si, à travers ses toiles, il nous murmurait : "Regardez mieux. Le monde est bien plus beau que vous ne le pensez."