Angelica kauffman, ou l’art de peindre contre l’oubli
Imaginez Londres en 1768. Les rues résonnent des sabots des chevaux tirant des carrosses dorés, tandis que les salons bruissent de conversations en français, en italien, en anglais – un brouhaha cosmopolite où se croisent aristocrates en perruque poudrée et artistes en quête de gloire. C’est dans ce tourbillon qu’une jeune femme de vingt-sept ans, vêtue d’une robe de soie bleu pâle, franchit le seuil de la Somerset House pour la première réunion de la toute nouvelle Royal Academy of Arts. Elle s’appelle Angelica Kauffman, et elle est l’une des deux seules femmes à figurer parmi les trente-quatre membres fondateurs. Autour d’elle, des hommes aux regards méfiants – Joshua Reynolds, Thomas Gainsborough, Benjamin West – s’interrogent : comment une femme, et qui plus est une étrangère, a-t-elle pu s’imposer dans ce temple masculin de l’art britannique ? La réponse tient en un mot : par le pinceau, bien sûr, mais aussi par une audace tranquille, une intelligence des réseaux, et cette capacité rare à transformer les contraintes de son époque en opportunités.
Par Artedusa
••14 min de lectureCe qui frappe d’abord chez Kauffman, ce n’est pas seulement son talent – bien que ses toiles, aujourd’hui dispersées entre le Metropolitan Museum de New York, l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et les salons géorgiens d’Angleterre, en témoignent avec éloquence. Non, c’est sa manière de naviguer dans un monde qui n’était pas fait pour elle. À une époque où les femmes artistes étaient reléguées aux natures mortes ou aux portraits intimistes, elle a choisi de peindre l’Histoire. Pas les petits riens du quotidien, mais les grands récits mythologiques, les scènes bibliques, les allégories morales – ces sujets nobles qui faisaient la réputation des académies et attiraient les commandes prestigieuses. Et elle l’a fait avec une telle maîtrise que Catherine II de Russie, l’impératrice philosophe, a accroché ses toiles aux côtés de celles de Raphaël dans son palais de Tsarskoïe Selo.
Pourtant, derrière cette réussite éclatante se cache une réalité plus complexe. Kauffman n’a jamais pu étudier le nu académique, interdit aux femmes. Elle n’a jamais eu accès aux mêmes cercles que ses homologues masculins. Et quand, en 1775, une rumeur infondée l’a accusée d’avoir une liaison avec Joshua Reynolds, c’est elle qui a vu sa réputation entachée, pas lui. Alors comment a-t-elle fait ? Comment cette Suissesse, élevée entre les Alpes et les ateliers romains, est-elle devenue l’une des artistes les plus recherchées d’Europe ? La réponse se niche dans ses toiles, bien sûr, mais aussi dans les lettres qu’elle échangeait avec ses mécènes, dans les salons qu’elle fréquentait, et dans cette façon unique qu’elle avait de mêler la rigueur néoclassique à une sensibilité presque romantique avant l’heure.
01Le pinceau et le préjugé : comment on devient une femme peintre au XVIIIe siècle
Pour comprendre Angelica Kauffman, il faut d’abord imaginer ce que signifiait, au XVIIIe siècle, le simple fait d’être une femme et de vouloir peindre. Pas des fleurs, pas des chats, pas des scènes de genre – non, peindre l’Histoire, avec un grand H. Ce genre, le plus noble aux yeux des académies, exigeait une connaissance approfondie de l’anatomie, de la perspective, de la composition. Or, les femmes n’avaient pas le droit d’étudier le nu. Pas le droit de fréquenter les ateliers où l’on disséquait des cadavres pour comprendre la musculature. Pas le droit, non plus, de voyager seules pour copier les maîtres dans les églises italiennes.
Kauffman a contourné ces obstacles avec une ingéniosité qui force l’admiration. Née en 1741 à Chur, dans les Grisons suisses, elle a grandi entre les mains de son père, Joseph Johann Kauffman, un peintre médiocre mais ambitieux qui a très tôt reconnu son talent. À douze ans, elle parlait déjà quatre langues – l’allemand, l’italien, le français et l’anglais – et jouait du clavecin avec virtuosité. À quatorze, elle accompagnait son père en Italie, où elle a passé des heures à copier les fresques de Raphaël au Vatican et les sculptures antiques du Capitole. Ce voyage a été sa véritable école. Dans une lettre à un ami, elle écrivait plus tard : « Je n’ai jamais eu de maître, sinon les murs de Rome. »
Mais Rome, aussi inspirante soit-elle, ne suffisait pas. Pour percer dans le monde de l’art, il fallait se faire un nom, et pour se faire un nom, il fallait des commandes. Kauffman a donc mis au point une stratégie en trois temps : d’abord, se spécialiser dans les portraits des voyageurs du Grand Tour – ces jeunes aristocrates britanniques qui parcouraient l’Europe pour parfaire leur éducation. Ensuite, utiliser ces portraits comme cartes de visite pour obtenir des commandes plus ambitieuses. Enfin, s’installer à Londres, où le marché de l’art était en plein essor.
Son arrivée dans la capitale britannique en 1766 a marqué un tournant. En quelques mois, elle est devenue la coqueluche de la bonne société. Les dames de la cour se pressaient dans son atelier de Golden Square pour se faire immortaliser en vestales ou en muses. Les gentlemen, eux, commandaient des scènes mythologiques où ils pouvaient se glisser dans la peau d’Apollon ou de Jupiter. Et quand la Royal Academy a été fondée en 1768, elle a été l’une des deux seules femmes – avec la peintre de fleurs Mary Moser – à en devenir membre. Un exploit, quand on sait que les femmes n’y ont été admises en tant que membres à part entière qu’en… 1936.
02La palette de l’ambition : quand le néoclassicisme devient une arme
Si Kauffman a réussi à s’imposer, c’est aussi parce qu’elle a su jouer avec les codes de son époque. Le néoclassicisme, ce mouvement artistique né en réaction au rococo jugé trop frivole, était alors à son apogée. Les artistes s’inspiraient de l’Antiquité grecque et romaine, cherchant à retrouver la « noble simplicité et la calme grandeur » prônées par le théoricien Johann Joachim Winckelmann. Kauffman, qui avait étudié les fresques pompéiennes et les vases grecs, maîtrisait ces codes à la perfection.
Prenez Cornelia, mère des Gracques (1785), l’une de ses toiles les plus célèbres. La scène représente une matrone romaine qui, interrogée sur ses bijoux, présente ses fils en disant : « Voici mes trésors. » Tout, dans cette composition, respire l’idéal néoclassique : les drapés antiques, les poses hiératiques, la palette sobre où dominent les ocres et les bleus pâles. Mais regardez de plus près. Les visages des enfants, d’une douceur presque mélancolique, trahissent une sensibilité qui dépasse le simple exercice de style. Et cette lumière dorée qui baigne la scène ? Elle n’est pas seulement là pour mettre en valeur les formes – elle crée une atmosphère, presque une émotion.
C’est là que réside le génie de Kauffman : elle a su prendre les règles du néoclassicisme et les plier à sa propre vision. Ses toiles ne sont jamais froides, jamais didactiques. Elles racontent des histoires, bien sûr, mais elles le font avec une telle délicatesse que le spectateur est invité à s’y projeter. Dans Zeuxis choisissant ses modèles pour peindre Hélène de Troie (1778), par exemple, elle transforme un sujet académique – l’artiste grec Zeuxis sélectionnant les plus belles femmes de Crotone pour représenter la beauté idéale – en une méditation sur la création artistique. Les modèles, alignées comme des statues, semblent à la fois offertes et distantes. Et Zeuxis lui-même, penché sur son dessin, a le regard d’un homme qui sait qu’il ne parviendra jamais à capturer l’essence de la beauté.
Cette capacité à mêler rigueur formelle et émotion a fait de Kauffman une artiste à part. Ses contemporains l’ont souvent comparée à Raphaël pour la pureté de son dessin, mais aussi à Guido Reni pour la douceur de ses coloris. Pourtant, elle n’a jamais cherché à imiter qui que ce soit. Comme elle l’écrivait dans ses carnets : « Un peintre doit étudier les maîtres, mais il doit aussi écouter sa propre voix. »
03L’atelier comme salon : quand l’art devient un réseau social
Dans l’Europe du XVIIIe siècle, une artiste ne pouvait pas se contenter de peindre. Il fallait aussi savoir se vendre, se faire des alliés, transformer son atelier en un lieu de sociabilité où se croisaient mécènes, collectionneurs et autres artistes. Kauffman a excellé dans cet art subtil du réseautage, et son atelier londonien de Golden Square est devenu l’un des salons les plus courus de la ville.
Imaginez la scène : un après-midi d’automne, la lumière dorée filtre à travers les hautes fenêtres de l’atelier. Sur les murs, des esquisses à la sanguine côtoient des toiles en cours – un portrait de la duchesse de Devonshire ici, une étude pour une allégorie de la Musique là. Au centre de la pièce, Angelica, vêtue d’une robe de mousseline blanche, discute avec un groupe d’hommes en habit de soie. Parmi eux, le duc de Dorset, l’un de ses plus fidèles mécènes, écoute avec attention ses explications sur la symbolique des couleurs dans Le Chagrin de Télémaque. Plus loin, Joshua Reynolds, le président de la Royal Academy, observe une esquisse en hochant la tête. Et dans un coin, un jeune homme timide – peut-être un poète ou un musicien – feuillette un livre d’estampes en jetant des regards furtifs vers la maîtresse des lieux.
Kauffman avait compris une chose essentielle : dans un monde où les femmes étaient exclues des cercles de pouvoir, l’atelier pouvait devenir un espace de liberté. Chez elle, on ne parlait pas seulement d’art. On discutait de politique – la Révolution française, qui venait d’éclater, faisait trembler les monarchies européennes. On évoquait les dernières découvertes archéologiques – les fouilles d’Herculanum et de Pompéi fascinaient les esprits. On échangeait des potins, aussi, comme cette rumeur qui courait sur le prince de Galles et sa maîtresse, l’actrice Mary Robinson.
Mais Kauffman ne se contentait pas de recevoir. Elle savait aussi se rendre indispensable. Quand le roi George III a commandé une série de toiles pour décorer la Queen’s House à Greenwich, c’est elle qu’il a choisie pour peindre Les Quatre Saisons. Quand le fabricant de céramiques Josiah Wedgwood a voulu lancer une nouvelle collection de vases inspirés de l’Antiquité, c’est elle qui a fourni les dessins. Et quand l’impératrice Catherine II de Russie a décidé de meubler son palais de Tsarskoïe Selo, c’est encore vers elle qu’elle s’est tournée.
Cette capacité à se rendre incontournable lui a permis de traverser les crises sans trop de dommages. En 1775, quand la rumeur d’une liaison avec Joshua Reynolds a commencé à circuler, elle a su désamorcer le scandale en se mariant avec Antonio Zucchi, un peintre vénitien qui est devenu son partenaire à la fois artistique et commercial. Et quand, en 1781, elle a quitté Londres pour s’installer à Rome, ce n’est pas une fuite, mais une nouvelle étape dans sa carrière. Dans la Ville éternelle, elle est devenue une figure centrale de la communauté artistique expatriée, recevant chez elle des personnalités comme Goethe ou le sculpteur Antonio Canova.
04Le corps interdit : comment peindre l’Histoire sans étudier le nu
Il y a un paradoxe fascinant dans la carrière d’Angelica Kauffman. Comment une artiste qui a peint certaines des scènes historiques et mythologiques les plus ambitieuses de son temps a-t-elle pu le faire sans jamais étudier le nu académique ? Car oui, c’est un fait : les femmes n’avaient pas le droit de fréquenter les ateliers où l’on dessinait des modèles vivants. Et sans cette connaissance intime du corps humain, comment représenter des dieux, des héros, des allégories avec la précision requise ?
Kauffman a trouvé des solutions. D’abord, elle a étudié les sculptures antiques. Les marbres du Vatican, les bronzes de Pompéi, les bas-reliefs des temples grecs – tous ces modèles lui ont appris les proportions, les attitudes, les drapés. Ensuite, elle a observé les hommes et les femmes de son entourage, notant dans ses carnets les détails qui faisaient la différence : la façon dont une épaule se soulève quand on porte un fardeau, la courbe d’un dos penché sur un livre, la tension d’une main qui serre un objet.
Mais sa véritable force résidait dans sa capacité à suggérer plutôt qu’à montrer. Regardez Vénus persuadant Hélène d’aimer Pâris (1790). La déesse de l’Amour, assise sur un nuage, tend une pomme à Hélène, qui détourne les yeux avec une expression de trouble. Les corps sont à peine visibles sous les drapés, et pourtant, on devine leur mouvement, leur tension. Kauffman joue avec les plis des tissus pour évoquer les formes qu’ils cachent. Une épaule dénudée ici, un genou qui perce sous la robe là – juste assez pour que l’imagination du spectateur comble les vides.
Cette approche a eu une conséquence inattendue : elle a donné à ses toiles une dimension presque érotique, mais d’une manière subtile, presque voilée. Dans Psyché montrant ses bijoux à ses sœurs (1790), par exemple, la jeune femme, vêtue d’une tunique diaphane, semble à la fois offerte et protégée par son vêtement. Le tissu colle à sa peau, révélant les courbes de son corps, mais sans jamais tomber dans la vulgarité. C’est une sensualité intellectuelle, presque philosophique – une façon de dire que la beauté réside autant dans ce qu’on montre que dans ce qu’on cache.
05Les murs qui parlent : quand l’art descend du chevalet
Angelica Kauffman n’a pas seulement peint des toiles. Elle a aussi laissé sa marque sur les murs, les plafonds, et même les objets du quotidien. Son influence sur les arts décoratifs du XVIIIe siècle est souvent sous-estimée, et pourtant, elle a joué un rôle clé dans la diffusion du néoclassicisme dans les intérieurs européens.
Prenez les plafonds de Saltram House, dans le Devon. En 1769, le propriétaire de cette demeure géorgienne, John Parker, a commandé à Kauffman une série de fresques pour décorer le salon principal. Le résultat est à couper le souffle : des scènes mythologiques – L’Enlèvement de Ganymède, Apollon et les Muses – peintes directement sur le plâtre, avec une fraîcheur et une luminosité qui semblent défier le temps. Ce qui frappe, c’est la façon dont ces fresques dialoguent avec l’architecture de la pièce. Les figures, allongées sur des nuages ou assises sur des rochers, semblent flotter dans l’espace, créant une illusion de profondeur. Et les couleurs – ces bleus pâles, ces roses tendres, ces jaunes dorés – se marient parfaitement avec les boiseries et les tissus des meubles.
Mais Kauffman ne s’est pas arrêtée là. Elle a aussi collaboré avec Josiah Wedgwood, le célèbre fabricant de céramiques, pour créer une série de vases et de plats inspirés de l’Antiquité. Ses dessins – des scènes de la mythologie grecque, des motifs floraux stylisés – ont donné naissance à des pièces aujourd’hui considérées comme des chefs-d’œuvre du design néoclassique. Le plus célèbre de ces objets est sans doute le Vase Portland, une réplique en jasperware d’un vase romain antique, dont les bas-reliefs représentent des scènes de la légende de Médée.
Cette diversification n’était pas seulement une question de business. C’était aussi une façon pour Kauffman d’étendre son influence au-delà du monde de la peinture. En décorant des intérieurs, en dessinant des objets du quotidien, elle a contribué à façonner le goût de son époque. Et elle l’a fait avec une élégance qui a traversé les siècles. Aujourd’hui encore, quand vous entrez dans un salon géorgien ou que vous admirez un vase Wedgwood, il y a de fortes chances que vous soyez en présence d’un écho de son génie.
06L’héritage d’une ombre : pourquoi Kauffman a failli disparaître
Pourtant, malgré cette carrière exceptionnelle, Angelica Kauffman a failli tomber dans l’oubli. Au XIXe siècle, alors que le romantisme puis l’impressionnisme balayaient les canons néoclassiques, son œuvre a été reléguée au rang de curiosité historique. Les critiques lui reprochaient son manque de « passion », son « académisme froid ». Et puis, il y avait cette question lancinante : comment une femme avait-elle pu peindre des sujets aussi ambitieux ?
Il a fallu attendre le XXe siècle pour que les historiens de l’art commencent à réévaluer son travail. Dans les années 1970, avec l’essor des études féministes, on a redécouvert en elle une pionnière, une femme qui avait osé défier les conventions de son époque. Aujourd’hui, ses toiles sont exposées dans les plus grands musées du monde, et son nom figure en bonne place dans les manuels d’histoire de l’art.
Mais son véritable héritage va bien au-delà des livres. Kauffman a ouvert la voie à des générations d’artistes femmes. Grâce à elle, des peintres comme Élisabeth Vigée Le Brun ou Adélaïde Labille-Guiard ont pu, à leur tour, s’imposer dans un monde dominé par les hommes. Et aujourd’hui encore, quand une jeune artiste se lance dans la peinture historique, elle marche, sans le savoir peut-être, dans les pas d’Angelica.
Alors la prochaine fois que vous admirerez une toile néoclassique, demandez-vous : et si cette scène, avec ses drapés antiques et ses poses idéalisées, avait été peinte par une femme ? Et si cette femme avait dû, pour y parvenir, inventer des stratégies, contourner des obstacles, transformer les limites de son époque en opportunités ? Vous aurez alors une petite idée de ce qu’a accompli Angelica Kauffman. Pas seulement une artiste parmi d’autres, mais une femme qui a peint contre l’oubli.