Alma-tadema, ou l’antiquité réinventée en velours et marbre
Imaginez une après-midi d’été à Londres, en 1888. Dans un salon aux murs tendus de soie cramoisie, un homme aux favoris soigneusement taillés observe, fasciné, une toile qui vient d’être livrée. Les invités murmurent, les éventails s’agitent. Sur la peinture, des pétales de roses – des milliers, des millions – s’abattent en une pluie écarlate sur des convives alanguis, étouffant presque l’un d’eux sous leur poids soyeux. L’empereur Héliogabale, jeune et cruel, sourit depuis son trône, tandis qu’à l’arrière-plan, des colonnes de marbre rose semblent flotter dans une lumière dorée. "The Roses of Heliogabalus" a frappé les esprits comme une révélation. Ce n’est pas de l’histoire, c’est du rêve. Pas de la Rome antique, mais une Rome victorienne – plus polie, plus sensuelle, plus désirable que la réalité n’a jamais osé l’être.
Par Artedusa
••8 min de lectureLawrence Alma-Tadema, ce Hollandais devenu l’un des peintres les plus chers de l’ère victorienne, n’a jamais prétendu reconstituer le passé. Il l’a réinventé. Ses toiles sont des décors de théâtre où chaque détail – un pli de toge, l’éclat d’un marbre, la courbe d’une hanche sous une étoffe transparente – est calculé pour envoûter. Mais derrière cette perfection glacée se cache une obsession presque maniaque : celle de faire revivre une Antiquité qui n’a jamais existé, sinon dans l’imaginaire d’une époque avide d’évasion.
01Le peintre qui collectionnait les pierres
Pour comprendre Alma-Tadema, il faut d’abord entrer dans son atelier. Pas n’importe lequel : celui du 44 Grove End Road, à Londres, une demeure transformée en temple néo-grec. Les murs y sont couverts de photographies d’architectures antiques, de moulages de statues, de fragments de mosaïques. Sur une table, des échantillons de marbre – blanc de Carrare, vert antique, porphyre rouge – attendent d’être étudiés sous toutes les lumières. L’artiste, dit-on, pouvait passer des heures à caresser une pierre pour en saisir la texture, le grain, la façon dont elle capte ou renvoie la lumière.
Cette passion pour l’archéologie n’était pas qu’un caprice. Alma-Tadema a voyagé en Italie à trois reprises (1863, 1867, 1871), arpentant les ruines de Pompéi et d’Herculanum avec un carnet de croquis et un appareil photographique. Il a étudié les fresques, les mosaïques, les objets du quotidien exhumés des cendres. Mais contrairement aux archéologues, qui cherchaient à reconstituer le passé avec rigueur, lui voulait l’embellir. Ses marbres ne sont jamais érodés par le temps, ses colonnes jamais fissurées. Ses Romains portent des toges d’un blanc immaculé, comme si la poussière de vingt siècles n’avait jamais osé s’y poser.
Cette approche lui a valu des critiques. Certains lui reprochaient de "peindre des statues plutôt que des hommes", tant ses personnages semblaient figés, presque trop parfaits. D’autres l’accusaient de plagiat, car il utilisait systématiquement des photographies de modèles en costume pour composer ses scènes. Mais Alma-Tadema s’en moquait. "Je ne copie pas la nature, je la réinvente", aurait-il répondu. Et c’est précisément cette réinvention qui a séduit son époque.
02La Rome des Victoriens : un fantasme en trois dimensions
Pourquoi l’Angleterre victorienne, en pleine révolution industrielle, s’est-elle entichée de l’Antiquité ? La réponse tient en un mot : évasion. À une époque où les villes étaient noires de suie, où les usines crachaient leur fumée et où la morale puritaine étouffait les désirs, les toiles d’Alma-Tadema offraient un refuge. Ses scènes de bains publics, de banquets, de jardins suspendus n’étaient pas des leçons d’histoire, mais des rêves éveillés.
Prenez "The Tepidarium" (1881), l’une de ses œuvres les plus célèbres. Une jeune femme, à peine voilée, repose sur une banquette de marbre, un éventail à la main. Autour d’elle, des colonnes, des mosaïques, des jeux de lumière sur l’eau. Rien de dramatique, rien de violent – juste une atmosphère de calme luxueux. Pourtant, cette toile a choqué. Certains y voyaient une apologie de la paresse, d’autres une provocation érotique déguisée. Mais pour la plupart des Victoriens, c’était une fenêtre ouverte sur un monde où le temps s’était arrêté, où la beauté régnait sans partage.
Alma-Tadema a compris une chose essentielle : son public ne voulait pas de la Rome réelle, avec ses guerres, ses esclaves, ses empereurs fous. Il voulait une Rome idéalisée, où les femmes étaient des déesses, les hommes des héros, et où le marbre brillait comme de l’or. Ses toiles étaient des décors de cinéma avant l’heure – et c’est d’ailleurs ce qui explique leur influence durable sur Hollywood. Quand Cecil B. DeMille a tourné "Cléopâtre" en 1934, quand Ridley Scott a imaginé les thermes de Rome dans "Gladiator", c’est à Alma-Tadema qu’ils ont pensé.
03L’art de peindre la lumière
Si les toiles d’Alma-Tadema fascinent encore aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à sa maîtrise de la lumière. Pas celle, crue et réaliste, des impressionnistes, mais une lumière travaillée, presque sculpturale, qui donne à ses scènes une qualité presque surnaturelle.
Observez "A Coign of Vantage" (1895). Trois femmes, vêtues de tuniques diaphanes, observent un gladiateur depuis une loggia. La lumière filtre à travers les colonnes, créant des ombres nettes sur le marbre, tandis que les tissus des robes semblent presque transparents sous ses rayons. Alma-Tadema ne se contentait pas de peindre la lumière : il la dirigeait, comme un metteur en scène. Il utilisait des glacis – des couches de peinture translucide – pour donner à ses marbres un éclat presque liquide. Et il jouait avec les reflets : ceux de l’eau dans "The Baths of Caracalla", ceux des miroirs dans "The Mirror" (1877), où une femme se regarde, pensive, tandis que son reflet semble vivre une vie propre.
Cette obsession pour la lumière n’était pas qu’esthétique. Elle servait aussi un propos : créer une atmosphère de sérénité luxueuse. Dans un monde victorien marqué par l’agitation et le changement, les toiles d’Alma-Tadema offraient un havre de paix. Ses scènes ne racontent pas d’histoires, elles enveloppent. On ne les regarde pas, on s’y plonge.
04Le scandale des roses
Parmi toutes ses œuvres, "The Roses of Heliogabalus" (1888) reste la plus célèbre – et la plus controversée. Inspiré par un passage de l’Historia Augusta qui raconte comment l’empereur Héliogabale fit étouffer ses invités sous une pluie de pétales de roses, Alma-Tadema a transformé cette anecdote macabre en une scène de décadence sensuelle.
La toile est un tour de force technique. Les pétales, peints un à un, semblent tomber en cascade, tandis que les convives, à moitié ensevelis, lèvent des coupes de vin avec une indifférence étudiée. Au premier plan, un jeune homme étouffe, la bouche entrouverte, les joues rougies par l’effort. Mais ce qui frappe, c’est la beauté de la scène. Même la mort, ici, est esthétisée.
Pourtant, cette toile a suscité des débats houleux. Certains y voyaient une apologie de la cruauté, d’autres une métaphore de la société victorienne, où les excès des riches étouffaient les pauvres. Alma-Tadema, lui, n’a jamais expliqué son intention. "Une peinture doit parler d’elle-même", disait-il. Et c’est peut-être là le secret de son génie : ses toiles ne racontent pas, elles suggèrent. Elles laissent le spectateur libre d’y projeter ses propres fantasmes.
05La famille comme atelier
Derrière le peintre se cachait un chef d’entreprise. Alma-Tadema ne travaillait pas seul : il dirigeait un véritable atelier, où sa femme et ses filles jouaient un rôle clé.
Laura Theresa Epps, sa seconde épouse, était elle-même peintre. Elle apparaît dans plusieurs de ses toiles, comme "The Women of Amphissa" (1887), où elle incarne une prêtresse grecque. Leurs deux filles, Laurence et Anna, ont également posé pour lui. Anna, notamment, a servi de modèle pour "The Mirror", où son visage adolescent se reflète dans une glace antique.
Cet atelier familial était une machine bien huilée. Alma-Tadema concevait les compositions, Laura peignait les fleurs et les étoffes, tandis que des assistants spécialisés s’occupaient des architectures ou des natures mortes. Le résultat ? Une production impressionnante – plus de 400 toiles en 50 ans de carrière – et une signature visuelle immédiatement reconnaissable.
Pourtant, cette approche a aussi ses détracteurs. Certains critiques ont accusé Alma-Tadema de "peindre à la chaîne", comme un industriel plutôt qu’un artiste. Mais lui s’en défendait : "Un tableau est comme une symphonie. Chaque détail doit être en harmonie avec le tout." Et force est de constater que, même dans ses œuvres les plus "commerciales", cette harmonie est toujours présente.
06L’héritage d’un rêveur
Après sa mort en 1912, la réputation d’Alma-Tadema a décliné. Les avant-gardes du XXe siècle – cubistes, surréalistes, expressionnistes – le jugeaient trop décoratif, trop victorien. Pendant des décennies, ses toiles ont été reléguées aux réserves des musées, ou pire, vendues pour quelques livres dans des ventes aux enchères.
Mais à partir des années 1990, quelque chose a changé. Les postmodernes ont redécouvert son travail, fascinés par son mélange de précision archéologique et de fantaisie pure. Les cinéastes ont puisé dans son répertoire visuel. Les designers d’intérieur ont réhabilité ses motifs de marbre et de mosaïques. Aujourd’hui, ses toiles atteignent des sommes folles – "The Meeting of Antony and Cleopatra" s’est vendue 20,7 millions de livres en 2011.
Pourquoi ce retour en grâce ? Peut-être parce qu’Alma-Tadema a su capturer quelque chose d’intemporel : le désir d’échapper au réel. Ses toiles ne sont pas des fenêtres sur le passé, mais des portes vers l’imaginaire. Elles nous rappellent que l’art, parfois, n’a pas besoin de profondeur pour toucher. Il lui suffit d’être beau.
Et c’est peut-être là la leçon la plus précieuse de son œuvre : dans un monde de plus en plus complexe, il reste une place pour la beauté pure, pour le rêve, pour ces instants où le temps semble s’arrêter. Comme dans une toile d’Alma-Tadema, où les marbres brillent, où les roses tombent en silence, et où l’Antiquité n’est plus qu’un prétexte pour célébrer la lumière.