S'ouvrir à l'international quand on est une galerie française
En 2013, Emmanuel Perrotin inaugurait son espace new-yorkais dans une ancienne chambre forte de banque — un choix qui tenait autant de la contrainte immobilière que du symbole. Dix ans plus tard, la galerie comptait treize espaces sur quatre continents et réalisait près de 40 % de son chiffre d'affaires en Asie. Ce parcours, spectaculaire mais non reproductible à l'identique, cristallise à lui seul les questions que se posent aujourd'hui des dizaines de galeries françaises : à quel moment, par quelle porte, et à quel prix franchit-on le seuil de l'international ?
Par Artedusa
••10 min de lectureLa réponse n'est jamais la même deux fois. Elle dépend du modèle économique, de la solidité du programme artistique, de l'appétit au risque — et, souvent, d'un concours de circonstances que ni les subventions ni les études de marché n'auront anticipé.
01Paris ne suffit plus, et ne l'a peut-être jamais suffi
La France entretient avec son propre marché de l'art une relation ambivalente. Elle dispose d'un écosystème institutionnel dense — le Centre Pompidou, le Palais de Tokyo, les FRAC, le CNAP —, d'une densité critique rare en Europe, et d'une légitimité historique adossée à plus d'un siècle de modernité. Pourtant, selon le rapport Art Basel/UBS 2023, la France ne représente que 4 % du marché mondial de l'art contemporain, loin derrière les États-Unis (45 %), le Royaume-Uni (17 %) et la Chine (17 %). Paris est une place de légitimation ; c'est rarement une place de vente suffisante pour des galeries qui cherchent à croître.
Ce déséquilibre structurel explique pourquoi les galeries françaises les plus ambitieuses ont cherché très tôt à se positionner ailleurs. Almine Rech a ouvert à Bruxelles en 2008, puis à Londres, New York et Shanghai. Thaddaeus Ropac — autrichien de naissance mais parisien d'adoption depuis 1990 — a installé ses quartiers à Salzburg, Londres et Séoul. Templon, fondée en 1966, dispose aujourd'hui d'espaces à Paris, Bruxelles et New York. Ce mouvement n'est pas simplement une course à la taille : c'est une réponse rationnelle à la concentration géographique des collectionneurs solvables et des institutions prescriptrices.
Le paradoxe, bien sûr, est que Paris reste indispensable comme adresse de référence. Quand David Zwirner ouvre une antenne rue de Miromesnil en 2019, quand Pace s'installe au Marais en 2021, c'est précisément parce que la capitale française conserve une autorité symbolique que New York ou Londres ne remplacent pas entièrement. Être parisien est un atout — à condition de ne pas s'y enfermer.
02Les foires comme première école de l'export
Pour une galerie qui n'a pas encore les reins assez solides pour ouvrir un espace permanent à l'étranger, les foires internationales constituent le premier terrain d'apprentissage — et le premier poste de dépenses. Participer à Art Basel Hong Kong représente entre 50 000 et 200 000 euros tout compris (stand, transport des œuvres, frais d'assurance, déplacements de l'équipe), selon la taille de la surface louée et la valeur des pièces présentées. Art Cologne, Artissima à Turin ou ARCO Madrid restent plus accessibles financièrement, avec des budgets pouvant descendre autour de 20 000 à 30 000 euros pour une galerie de taille moyenne.
Ce que les foires apportent dépasse largement la transaction immédiate. Elles servent à cartographier un marché, à identifier des collectionneurs, à tester la réception d'un programme artistique dans un contexte culturel différent. Plusieurs directeurs de galeries françaises témoignent d'une même séquence : une première participation à Frieze London sans vente significative, suivie d'une deuxième edition où les contacts noués l'année précédente se concrétisent. La foire est un investissement relationnel autant que commercial.
La sélection des foires mérite une vraie stratégie. Toutes ne se valent pas pour tous les programmes. Une galerie spécialisée dans la photographie plasticienne gagnera davantage à être présente à Paris Photo — dont l'édition au Grand Palais Éphémère attire un public de musées et de collectionneurs institutionnels — qu'à une foire généraliste de second rang. Une galerie portant un programme africain contemporain trouvera dans 1-54, à Londres ou New York, un écosystème de collectionneurs spécialisés que nulle autre plateforme ne rassemble aussi efficacement.
03Les modèles d'expansion : de la filiale au partenariat, en passant par la franchise
Ouvrir un espace permanent à l'étranger est la décision la plus lourde — et la plus irréversible. Les coûts d'installation d'une galerie à New York dépassent fréquemment le million d'euros, entre les loyers prohibitifs de Chelsea ou du Lower East Side, les frais de rénovation, et le recrutement d'une équipe locale capable d'opérer de manière autonome. Londres, depuis le Brexit, a ajouté une couche de complexité administrative (TVA, formalités douanières pour les œuvres en transit) sans que les loyers de Mayfair ou de Fitzrovia aient significativement baissé.
Face à ces obstacles, plusieurs galeries françaises ont privilégié des modèles alternatifs. Le partenariat avec une structure étrangère permet de partager les coûts et de bénéficier d'un ancrage local immédiat. Galerie Lelong, qui représente depuis Paris des artistes comme Ana Mendieta ou Cildo Meireles, entretient de longue date des relations de réciprocité avec des galeries américaines et latino-américaines — un réseau informel qui facilite les prêts d'œuvres, les partages de collectionneurs et les co-productions d'exposition.
Le modèle de Carré d'Artistes mérite une mention à part. Fondée à Avignon en 2001, cette galerie commerciale a fait le choix d'une expansion en franchise, avec des partenaires locaux dans une vingtaine de villes européennes (Bruxelles, Haarlem, Luxembourg, Stockholm). Le concept repose sur une offre standardisée — œuvres originales dans une fourchette de 500 à 10 000 euros, accrochage dense, espace convivial — que les franchisés adaptent à leur marché tout en bénéficiant d'une centrale d'achats et d'une marque reconnue. C'est un modèle éloigné de la galerie d'art contemporain au sens strict, mais il démontre qu'une logique de croissance internationale peut fonctionner sans capitaux massifs ni prise de risque centralisée.
04L'Asie : le mirage et la réalité
La montée en puissance du marché asiatique depuis les années 2000 a exercé une attraction puissante sur les galeries françaises. L'ouverture d'Art Basel Hong Kong en 2013 a matérialisé ce que beaucoup pressentaient : les collectionneurs asiatiques, longtemps considérés comme des acheteurs de second rang, étaient devenus des acteurs structurants du marché mondial.
Perrotin Hong Kong, ouvert en 2012 — un an avant même le lancement d'Art Basel HK — illustre ce pari précoce. La galerie y représente des artistes comme Takashi Murakami, dont la popularité en Asie orientale était déjà massive, mais aussi des artistes occidentaux que la clientèle locale découvrait. La stratégie ne consistait pas à transplanter le programme parisien, mais à le réarticuler autour des sensibilités locales tout en maintenant une cohérence curatoriale.
Almine Rech a suivi une trajectoire différente à Shanghai, où elle a ouvert en 2019 en s'appuyant sur un partenariat avec le collectionneur et entrepreneur Qiao Zhibing. Ce type d'alliance — entre une galerie européenne apportant la légitimité et le réseau d'artistes, et un acteur local apportant la connaissance du terrain et les relations avec les collectionneurs — constitue sans doute le modèle le plus réaliste pour les galeries qui ne disposent pas des ressources de Perrotin.
La réalité asiatique, cependant, est plus nuancée que les success stories ne le suggèrent. La censure reste une contrainte opérationnelle sérieuse en Chine continentale : des sujets aussi variés que la nudité, la représentation de figures politiques ou certaines lectures de l'histoire récente peuvent valoir à une exposition d'être fermée administrativement. Plusieurs galeries ont choisi de concentrer leur présence sur Hong Kong ou Séoul, qui offrent des environnements plus prévisibles juridiquement.
05Les outils financiers et institutionnels que peu de galeries activent vraiment
Le CNAP (Centre national des arts plastiques) propose un dispositif souvent sous-utilisé : une aide forfaitaire de 16 000 euros destinée à financer des partenariats entre galeries françaises et structures étrangères. Ce montant ne couvre évidemment pas l'intégralité d'une expansion internationale, mais il peut financer une première mission de prospection, une co-production d'exposition ou les frais juridiques liés à l'établissement d'un accord de partenariat. La procédure d'instruction s'étale sur plusieurs mois ; anticiper les délais est indispensable.
Business France, l'agence publique dédiée à l'internationalisation des entreprises françaises, propose également des accompagnements spécifiques au secteur culturel — études de marché, mise en relation avec des réseaux locaux, participation collective à des foires. L'Institut Français, de son côté, dispose de bourses de mobilité pour les artistes représentés, ce qui peut alléger la charge logistique d'une galerie souhaitant amener ses artistes dans un contexte international.
Sur le plan fiscal, l'implantation dans certains marchés exige de structurer juridiquement sa présence. Aux États-Unis, la création d'une LLC dans l'État du Delaware reste la solution la plus courante pour les galeries européennes, en raison de la flexibilité fiscale et de la simplicité administrative relative de cette structure. En Asie, les montages varient selon les pays : Hong Kong offre un environnement fiscal attractif, tandis que la Chine continentale impose des structures d'accueil spécifiques pour les investissements étrangers dans le secteur culturel.
06Ce que le numérique change — et ce qu'il ne change pas
La pandémie de 2020 a précipité une transformation que certaines galeries amorçaient timidement depuis quelques années : la vente en ligne est passée de gadget à nécessité. Des plateformes comme les plateformes en ligne spécialisées ou Artland permettent à une galerie parisienne de toucher des collectionneurs à Los Angeles, Tel Aviv ou São Paulo sans engagement physique lourd. David Zwirner a poussé la logique jusqu'à lancer "Platform", une place de marché intégrant des galeries tierces et générant des revenus significatifs dès 2021.
Pour les galeries françaises, le numérique offre un levier d'internationalisation à faible coût d'entrée, mais il ne remplace pas la relation physique avec le collectionneur. Les œuvres d'art sont des objets qui requièrent d'être vus, touchés — ou du moins perçus dans leur présence réelle avant qu'une décision d'achat importante soit prise. Les viewing rooms en ligne fonctionnent pour des tirages photographiques ou des éditions, nettement moins bien pour une peinture de grand format à six chiffres.
Ce que le numérique transforme en revanche de manière durable, c'est la prospection et l'entretien des relations. WeChat pour la clientèle chinoise, KakaoTalk pour la coréenne, Instagram comme vitrine globale : ces outils ont redistribué les conditions d'accès aux collectionneurs étrangers sans pour autant abolir la nécessité d'une présence physique — à la foire, dans une institution locale, ou lors d'un dîner organisé chez un collectionneur prescripteur.
07Ce que la globalisation fait à l'identité d'une galerie
Il existe une tension réelle, rarement nommée ouvertement, entre l'expansion internationale et la cohérence curatoriale. Les galeries qui se développent trop rapidement risquent de diluer ce qui faisait leur singularité. Chantal Crousel, fondée en 1980 à Paris, a fait un choix radicalement différent de Perrotin : pas d'espace permanent à l'étranger, un programme hyper-ciblé autour d'artistes comme Taryn Simon, Wade Guyton ou Monika Sosnowska, une présence sélective dans les foires les plus rigoureuses. Cette stratégie de la rareté assumée est une forme d'internationalisation, où c'est la réputation qui circule plutôt que les mètres carrés.
Le débat entre expansion et profondeur traverse l'ensemble du secteur. Les méga-galeries comme Hauser & Wirth ou Gagosian ont démontré qu'une présence physique massive génère une visibilité et un accès aux collectionneurs institutionnels que rien d'autre ne peut reproduire. Mais la question du contrôle artistique, de la capacité à défendre un programme cohérent sur dix espaces simultanément, reste entière.
Pour une galerie française de taille intermédiaire — disons, entre 500 000 et 3 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel —, la voie réaliste n'est probablement ni le repli sur Paris ni l'imitation du modèle Zwirner. C'est une expansion mesurée, adossée à des partenariats solides, activée d'abord par les foires puis, progressivement, par des présences plus permanentes là où les collectionneurs et les institutions ont démontré un intérêt durable. Séoul, Mexico City et Lisbonne sont aujourd'hui les marchés qui concentrent le plus d'attention des galeries en phase d'exploration — trois villes où les coûts restent maîtrisables et où la compétition des méga-galeries ne s'est pas encore entièrement exercée.
Le monde de l'art est global depuis longtemps. Ce qui change, c'est que cette globalité est désormais accessible à des structures qui n'ont pas nécessairement les moyens d'une multinationale — à condition de savoir précisément pourquoi elles partent, et ce qu'elles cherchent à y trouver.
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