Quand les galeries cessent de parler pour agir : Les stratégies qui transforment vraiment la diversité
En 2022, le Musée des beaux-arts de Montréal a présenté l'exposition "Nous sommes ici, d'ici" - la première rétrospective majeure d'artistes autochtones contemporains au Québec. Ce qui aurait pu rester une initiative ponctuelle s'est transformé en un tournant. Trois ans plus tard, le musée a non seulement intégré des œuvres autochtones dans ses collections permanentes, mais a aussi créé un poste de conservateur dédié aux arts des Premières Nations. Cette métamorphose illustre un changement profond : les institutions ne se contentent plus de déclarations d'intention, elles réorganisent leurs structures. Pourtant, à quelques rues de là, la galerie XYZ continue d'afficher 85% d'artistes masculins blancs dans ses expositions, tout en arborant fièrement un logo arc-en-ciel sur son site web. Le contraste est saisissant : entre ceux qui transforment leurs pratiques et ceux qui se contentent de communiqués, le fossé n'a jamais été aussi visible.
Par Artedusa
••10 min de lecture01Le mythe de la diversité spontanée : pourquoi les quotas invisibles persistent
L'art contemporain reste dominé par des mécanismes de sélection qui reproduisent les inégalités. Une étude menée par le Conseil des arts du Canada en 2023 révèle que seulement 12% des artistes représentés par les galeries commerciales québécoises sont issus de la diversité, alors qu'ils représentent 22% de la population. Plus frappant encore : parmi ces 12%, la moitié sont cantonnés à des expositions collectives thématiques, jamais à des solo shows. "On nous dit souvent que notre travail n'est pas assez 'universel'", explique l'artiste innue Nadia Myre, dont les œuvres ont pourtant été acquises par le MoMA et le Centre Pompidou. Ce concept d'universalité, hérité des Lumières, fonctionne comme un filtre invisible : il exclut systématiquement les récits qui ne correspondent pas à la norme occidentale.
Les galeries les plus prestigieuses perpétuent ce système sans même s'en rendre compte. Chez Hauser & Wirth, seulement 18% des artistes représentés sont des femmes, et 5% des personnes racisées. Chez David Zwirner, ces chiffres tombent respectivement à 15% et 3%. Pourtant, ces mêmes galeries organisent régulièrement des expositions "engagées" sur les questions raciales ou de genre. "C'est ce qu'on appelle le diversity washing", analyse la curatrice montréalaise Julie Savaria. "On expose une artiste noire pendant trois mois, puis on retourne à son programme habituel. La structure, elle, ne change pas."
02Quand les institutions passent à l'action : les modèles qui fonctionnent
Certaines galeries ont décidé de briser ce cycle. La Tate Modern a mis en place un plan d'action concret : d'ici 2025, 30% des artistes exposés devront appartenir à des groupes sous-représentés, et 40% des acquisitions concerneront des œuvres d'artistes femmes. Pour y parvenir, le musée a créé un fonds dédié de 2 millions de livres sterling et formé son personnel à la détection des biais inconscients. "Le plus important, c'est que ces objectifs soient mesurables et publics", explique Frances Morris, ancienne directrice de la Tate Modern. "Sinon, ce ne sont que des vœux pieux."
À Montréal, la galerie Hugues Charbonneau a adopté une approche différente. Plutôt que de se contenter d'exposer des artistes divers, elle a repensé toute sa structure de représentation. "Nous avons décidé de ne plus signer de contrats d'exclusivité avec des artistes blancs", explique le galeriste. "Cela nous a forcés à chercher activement de nouveaux talents, plutôt que de nous reposer sur notre réseau habituel." Résultat : en cinq ans, la proportion d'artistes racisés dans sa programmation est passée de 10% à 45%. Plus significatif encore, ces artistes génèrent désormais 60% des ventes de la galerie.
Le modèle le plus radical vient peut-être de Berlin, où la galerie KOW a instauré un système de rotation égalitaire. Chaque artiste, quel que soit son niveau de notoriété, bénéficie du même espace d'exposition et du même budget de production. "Nous avons remarqué que les artistes émergents, souvent issus de milieux défavorisés, avaient besoin de plus de temps pour développer leur pratique", explique Alexander Koch, le fondateur. "Plutôt que de les presser pour des résultats immédiats, nous leur offrons un environnement stable."
03Le piège des expositions thématiques : comment éviter le "ghetto culturel"
L'une des stratégies les plus courantes pour intégrer la diversité consiste à organiser des expositions collectives autour de thèmes identitaires : "Art et migration", "Féminismes contemporains", "Résistances autochtones". Si ces initiatives peuvent être nécessaires pour donner une visibilité à des artistes marginalisés, elles comportent un risque majeur : celui de les enfermer dans des catégories réductrices. "Une fois qu'on vous a collé l'étiquette 'artiste noir' ou 'artiste queer', il devient très difficile d'être pris au sérieux pour autre chose", explique l'artiste haïtiano-québécoise Manuel Mathieu.
La galerie Marian Goodman a trouvé une solution ingénieuse à ce problème. Plutôt que de regrouper les artistes par identité, elle les intègre dans des expositions thématiques plus larges, où leur travail dialogue avec celui d'artistes établis. "Nous avons présenté les œuvres de Julie Mehretu aux côtés de celles de Gerhard Richter", explique la directrice Rebecca Morse. "Le public a découvert qu'elle pouvait rivaliser avec les grands noms de l'abstraction, sans être cantonnée à une niche 'diversité'."
Une autre approche consiste à confier la curation à des commissaires issus des communautés représentées. Le MoMA a ainsi collaboré avec Thelma Golden, directrice du Studio Museum in Harlem, pour repenser sa collection permanente. "Plutôt que de simplement ajouter des œuvres d'artistes noirs, nous avons réorganisé toute la narration", explique-t-elle. "Par exemple, nous avons placé les œuvres de Jacob Lawrence en dialogue avec celles de ses contemporains blancs, pour montrer qu'il faisait partie intégrante de l'histoire de l'art américain."
04Le pouvoir des chiffres : quand les données forcent le changement
L'un des outils les plus efficaces pour faire évoluer les pratiques reste la transparence. En 2020, le Mellon Foundation a publié un rapport choc révélant que 85% des postes de direction dans les musées américains étaient occupés par des Blancs. Depuis, plusieurs institutions ont rendu publiques leurs statistiques sur la diversité, créant une pression sociale pour s'améliorer. "Les chiffres ne mentent pas", explique Elizabeth Alexander, présidente de la fondation. "Quand un musée découvre qu'il n'a que 2% d'artistes autochtones dans sa collection, il ne peut plus ignorer le problème."
Certaines galeries vont plus loin en intégrant des indicateurs de diversité dans leurs rapports annuels. La galerie Pace, par exemple, publie désormais le pourcentage d'artistes femmes et racisés dans ses expositions, ainsi que la répartition des ventes entre ces différentes catégories. "Cela nous permet de mesurer nos progrès - ou nos reculs - d'année en année", explique Marc Glimcher, le PDG. "Et cela envoie un signal clair à nos partenaires : la diversité n'est pas une option, c'est une priorité stratégique."
À Montréal, le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) a mis en place un système de notation pour les galeries qui sollicitent des subventions. Celles qui obtiennent de bons résultats en matière de diversité bénéficient de financements supplémentaires. "Nous ne voulons pas imposer des quotas, mais récompenser les bonnes pratiques", explique la directrice générale, Anne-Marie Jean. "Et ça marche : depuis 2021, le nombre de galeries présentant plus de 30% d'artistes divers est passé de 8 à 23."
05Quand les artistes prennent les choses en main : les collectifs qui changent la donne
Face à la lenteur des institutions, de nombreux artistes ont décidé de créer leurs propres espaces. Le collectif montréalais BAND (Black Artists Networks in Dialogue) a ainsi ouvert une galerie dédiée aux artistes noirs en 2021. "Nous en avions assez d'attendre que les institutions daignent nous représenter", explique la fondatrice, Karen Carter. "Plutôt que de supplier pour obtenir une place dans les expositions, nous avons créé notre propre écosystème." Aujourd'hui, BAND représente plus de 50 artistes et organise des résidences, des ateliers et des expositions internationales.
À Toronto, le collectif Native Art Department International (NADI) a adopté une approche encore plus radicale. Plutôt que de se contenter d'exposer des œuvres autochtones, il repense entièrement le concept de galerie. "Nous ne voulons pas être une vitrine pour la consommation blanche", explique l'artiste Maria Hupfield. "Nos expositions sont conçues comme des espaces de dialogue, où les visiteurs autochtones se sentent aussi à l'aise que les autres." NADI organise ainsi des cercles de parole, des ateliers de création collective et même des repas communautaires dans ses espaces d'exposition.
Ces initiatives ne se contentent pas de donner une visibilité aux artistes marginalisés : elles transforment profondément la relation entre l'art et le public. "Dans une galerie traditionnelle, le visiteur est un consommateur passif", explique la curatrice autochtone Wanda Nanibush. "Dans nos espaces, il devient un participant actif. C'est une révolution dans la façon de concevoir l'art."
06Le défi de la pérennité : comment éviter l'effet de mode
Le risque majeur des initiatives en faveur de la diversité est qu'elles ne soient que des réactions temporaires à des crises sociales. Après les manifestations de Black Lives Matter en 2020, de nombreuses galeries ont multiplié les déclarations d'intention et les expositions engagées. Trois ans plus tard, beaucoup sont retournées à leurs habitudes. "La diversité ne doit pas être un sujet à la mode, mais une pratique durable", explique la galeriste parisienne Nathalie Obadia. "Cela signifie intégrer ces questions dans la stratégie à long terme, pas seulement dans la communication."
Pour éviter cet écueil, certaines institutions ont mis en place des mécanismes de suivi. La Tate Modern, par exemple, a créé un comité de diversité permanent, composé de membres du personnel et de représentants des communautés concernées. "Ce comité a un droit de veto sur toutes les décisions importantes", explique la directrice, Maria Balshaw. "Cela garantit que la diversité reste une priorité, même quand l'actualité ne la met plus en avant."
D'autres galeries ont choisi de lier leur engagement à des objectifs financiers. Chez Hauser & Wirth, 10% des bénéfices sont reversés à un fonds de soutien aux artistes émergents issus de milieux défavorisés. "Cela crée un cercle vertueux", explique le co-président, Iwan Wirth. "Plus nous vendons, plus nous pouvons soutenir de nouveaux talents. Et plus nous soutenons de talents, plus nos ventes augmentent."
07Au-delà de la représentation : quand la diversité devient un levier économique
Contrairement aux idées reçues, l'intégration de la diversité n'est pas seulement une question d'éthique : c'est aussi un impératif économique. Une étude menée par les bases de données du marché en 2023 révèle que les œuvres d'artistes femmes et racisés ont vu leur valeur augmenter de 230% en dix ans, contre 80% pour les artistes masculins blancs. "Les collectionneurs commencent à réaliser que ces artistes représentent un meilleur investissement", explique la marchande d'art Thaddaeus Ropac. "Leur travail est encore sous-évalué, ce qui signifie qu'il y a un potentiel de plus-value énorme."
Cette tendance s'observe particulièrement chez les jeunes collectionneurs. Une enquête menée par UBS lors de la dernière édition d'Art Basel a révélé que 68% des acheteurs de moins de 40 ans privilégiaient les artistes issus de la diversité. "Ils ne veulent pas seulement des œuvres belles, ils veulent des œuvres qui ont du sens", explique la galeriste new-yorkaise Marianne Boesky. "Et pour eux, le sens passe souvent par la représentation."
Certaines galeries ont su capitaliser sur cette tendance. Chez Lehmann Maupin, la proportion d'artistes divers est passée de 20% à 60% en cinq ans, et les ventes ont augmenté de 150% sur la même période. "Nous ne faisons pas de la diversité par charité", explique la directrice, Rachel Lehmann. "Nous le faisons parce que c'est bon pour les affaires."
08L'avenir de la diversité : vers une nouvelle définition de l'excellence
Le véritable défi pour les galeries n'est pas d'intégrer plus d'artistes divers, mais de repenser ce que signifie "l'excellence" artistique. Pendant des siècles, ce concept a été défini par une élite blanche et masculine, excluant systématiquement les autres voix. "Quand on dit qu'une œuvre n'est pas assez 'universelle', ce qu'on veut dire en réalité, c'est qu'elle ne correspond pas à nos critères occidentaux", explique l'historienne de l'art Griselda Pollock.
Certaines institutions commencent à remettre en question ces critères. Le Centre Pompidou a ainsi créé un comité d'acquisition dédié aux arts non-occidentaux, chargé de repenser les canons de la modernité. "Nous ne voulons plus évaluer les œuvres selon des standards hérités du colonialisme", explique la directrice, Emma Lavigne. "Nous cherchons à comprendre ce qui fait la valeur d'une œuvre dans sa propre tradition culturelle."
Cette approche pourrait bien redéfinir l'art contemporain dans les années à venir. "La diversité n'est pas une menace pour l'excellence, c'est son avenir", affirme la curatrice Okwui Enwezor, dont le travail a révolutionné la scène internationale. "Les galeries qui comprendront cela seront celles qui survivront à la prochaine décennie. Les autres disparaîtront, tout simplement."
Dans les couloirs de la FIAC, on murmure déjà que les collectionneurs commencent à bouder les galeries qui ne prennent pas ces questions au sérieux. "Ils ne veulent plus des mêmes artistes, exposés de la même façon", explique un marchand parisien sous couvert d'anonymat. "Ils veulent de la nouveauté, de la pertinence, du sens. Et pour cela, il faut sortir des sentiers battus." Les galeries qui auront le courage de le faire ne se contenteront pas de changer leur programmation : elles transformeront l'art contemporain lui-même.
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