Ouvrir un second espace : quand et comment agrandir sa galerie
L'ouverture d'un second espace représente l'une des décisions les plus structurantes dans la vie d'une galerie. Ce choix engage des ressources financières considérables, transforme l'organisation interne et redéfinit le positionnement de l'enseigne sur le marché. La galerie Perrotin, qui a ouvert des espaces à New York, Hong Kong, Tokyo, Séoul, Shanghai et Los Angeles en plus de son siège parisien, incarne la version la plus ambitieuse de cette stratégie. Mais l'ouverture d'un second lieu ne concerne pas uniquement les méga-galeries : des enseignes de taille moyenne comme la galerie Nathalie Obadia, avec ses espaces à Paris et Bruxelles, ou la galerie Chantal Crousel, qui a agrandi sa surface dans le Marais, démontrent que cette étape peut prendre des formes très différentes selon la taille et l'ambition de la galerie.
Par Artedusa
••9 min de lecture01Les signaux qui indiquent le bon moment
Le premier signal est la saturation du programme. Quand la galerie représente plus d'artistes qu'elle ne peut en exposer de manière satisfaisante dans un cycle annuel, quand les projets s'accumulent et que les artistes attendent trop longtemps entre deux expositions, l'espace physique devient un frein au développement. La galerie Templon a ouvert son grand espace de la rue du Grenier-Saint-Lazare à Paris précisément pour cette raison : le programme de la galerie avait atteint une envergure que le seul espace historique ne pouvait plus absorber.
Le deuxième signal est la demande géographique. Quand une part significative de la clientèle se trouve dans une autre ville où un autre pays, la présence physique dans cette zone devient un avantage compétitif. La galerie Thaddaeus Ropac a ouvert à Londres pour servir une clientèle britannique et internationale qui fréquentait les foires londoniennes mais n'avait pas accès à sa programmation au quotidien. La galerie Almine Rech a suivi une logique similaire en s'installant successivement à Bruxelles, Londres, New York et Shanghai.
Le troisième signal est la maturité financière. L'ouverture d'un second espace ne doit pas mettre en péril la trésorerie de la galerie. Les loyers, les coûts d'aménagement, les salaires de l'équipe sur place, les frais de fonctionnement : ces dépenses récurrentes doivent être absorbables sans compromettre la capacité de la galerie à investir dans son programme artistique. Une galerie qui ouvre un second espace mais ne peut plus financer la production de ses artistes à fait un choix contre-productif. La galerie Pace, lors de l'ouverture de son imposant espace à Chelsea, avait atteint un niveau de chiffre d'affaires qui rendait cet investissement soutenable sans fragiliser ses opérations existantes.
02Choisir entre extension locale et implantation distante
L'extension locale consiste à ouvrir un second espace dans la même ville que le premier. La galerie Gagosian a multiplié les espaces à New York, avec des lieux à Chelsea, dans l'Upper East Side et à Park Avenue. La galerie Pace dispose également de plusieurs adresses new-yorkaises. Cette stratégie permet de segmenter la programmation : un espace pour les grandes expositions institutionnelles, un autre pour les projets plus expérimentaux ou les artistes émergents.
À Paris, la galerie Perrotin a longtemps exploité cette logique avec ses espaces du Marais avant de consolider ses opérations dans un lieu unique plus grand. La galerie Kamel Mennour dispose de trois espaces dans le sixième arrondissement, ce qui lui permet de proposer simultanément plusieurs expositions et de varier les formats de présentation. Cette multiplication locale présente l'avantage de mutualiser les équipes et de réduire les coûts de coordination par rapport à une implantation dans une autre ville.
L'implantation distante répond à une logique différente. Elle vise à conqurir un nouveau marché, à servir une clientèle éloignée et à renforcer la visibilité internationale de la galerie. La galerie Lelong & Co., avec ses espaces à Paris et New York, illustre ce modèle bipolaire transatlantique qui permet de couvrir les deux marchés les plus importants de l'art contemporain. La galerie David Zwirner, avec ses espaces à New York, Londres, Paris et Hong Kong, a déployé une présence sur les trois fuseaux horaires majeurs du marché de l'art. Ces modèles internationaux permettent de suivre les collectionneurs dans leurs déplacements et d'offrir à chaque artiste un réseau de diffusion élargi qui multiplie ses opportunités d'exposition et de vente.
03Le choix de la ville et du quartier
Le choix de la ville obéit à des considérations de marché mais aussi à des affinités avec le programme de la galerie. Une galerie spécialisée dans l'art conceptuel et minimaliste trouvera un public naturel à New York ou à Berlin. Une galerie orientée vers la peinture figurative contemporaine peut viser Londres, ou ce courant bénéficie d'un réseau de collectionneurs actifs. Une galerie qui travaille avec des artistes asiatiques a intérêt à considérer Hong Kong, Séoul ou Tokyo.
Le quartier est aussi déterminant que la ville. Dans chaque grande ville du marché de l'art, certains quartiers concentrent les galeries et drainent les collectionneurs. À New York, Chelsea reste le cœur du marché malgré l'émergence de Tribeca et du Lower East Side. À Londres, Mayfair concentre les galeries de premier plan tandis que le sud de la Tamise attire les espaces plus expérimentaux. À Paris, le Marais et Saint-Germain-des-Prés constituent les deux pôles historiques, tandis que le Haut Marais et Belleville attirent les galeries émergentes.
Le loyer commercial est évidemment un facteur central. Les quartiers les plus visités sont aussi les plus chers, et la galerie doit évaluer si le surcoût du loyer est compensé par le flux de visiteurs et la crédibilité associée à l'adresse. Un espace magnifique dans un quartier excentré ne vaut rien si personne ne le visite ; un local médiocre dans la meilleure rue ne valorise pas la programmation. La galerie Almine Rech, en choisissant des emplacements dans les quartiers de référence de chaque ville où elle s'installe, illustre une stratégie d'implantation qui privilégie la visibilité et la crédibilité.
04L'organisation interne : dupliquer ou spécialiser
L'ouverture d'un second espace pose la question de la répartition des responsabilités. La galerie doit décider si le second espace sera dirigé par un directeur autonome, par un membre de l'équipe existante qui se déplace entre les deux lieux, ou par le galeriste principal qui partage son temps. Chaque modèle à ses avantages et ses limites.
La galerie White Cube, fondée par Jay Jopling, à nommé des directeurs pour chacun de ses espaces londoniens (Mason's Yard et Bermondsey) tout en conservant la direction artistique centralisée. Ce modèle permet la cohérence du programme tout en assurant une gestion quotidienne adaptée à chaque lieu. La galerie Hauser & Wirth, avec ses espaces répartis entre Zurich, Londres, New York, Los Angeles, Somerset et Menorca, à développé une structure manageriale sophistiquée avec des directeurs régionaux et une coordination globale.
Pour une galerie de taille moyenne qui ouvre son second espace, la solution la plus réaliste est souvent de promouvoir un collaborateur de confiance à la direction du nouveau lieu tout en maintenant une programmation decidee par le galeriste principal. Cette délégation exige de la confiance et des systèmes de communication efficaces, mais elle permet au galeriste de rester présent sur les deux sites sans s'épuiser dans les déplacements. La galerie Nathalie Obadia, avec ses espaces à Paris et Bruxelles, gère cette articulation avec une équipe restreinte mais efficace qui assure la continuité de la qualité curatoriale entre les deux lieux.
05Le budget : anticiper les coûts réels
Le coût d'ouverture d'un second espace dépasse largement le loyer mensuel. Les travaux d'aménagement — éclairage d'exposition, murs de présentation, réserve, bureau, espace d'accueil — représentent un investissement initial qui peut atteindre plusieurs centaines de milliers d'euros selon la taille et l'état du local. La galerie Pace a investi des sommes considérables dans l'aménagement de son espace de 7000 mètres carrés à Chelsea, conçu par l'architecte Bonetti Kozerski.
Les coûts récurrents comprennent le loyer, les charges, l'assurance, les salaires de l'équipe sur place, les frais de transport des œuvres entre les deux espaces, les coûts de communication spécifiques au nouveau lieu. La galerie doit prévoir un budget de fonctionnement autonome pour le second espace et disposer d'une trésorerie suffisante pour couvrir au minimum dix-huit mois d'exploitation avant d'atteindre l'équilibre. Ce délai de dix-huit mois est une estimation prudente : dans un nouveau marché, la constitution d'une clientèle locale peut prendre deux à trois ans.
Le financement peut prendre plusieurs formes. L'autofinancement à partir des bénéfices de la galerie existante est la voie la plus prudente. Certaines galeries font appel à des investisseurs privés ou à des prets bancaires. La galerie Gagosian a construit son empire immobilier progressivement, chaque nouvelle ouverture étant financée par le succès des espaces précédents. Pour les galeries de taille moyenne, un partenariat avec un investisseur qui partage la vision artistique peut faciliter l'expansion sans diluer le contrôle curatorial.
06La programmation du nouveau lieu
Le second espace ne doit pas être une simple réplique du premier. Il doit avoir une identité propre qui justifie son existence et attire un public qui ne se rend pas nécessairement dans le premier espace. La galerie Templon utilise ses différents espaces parisiens pour des formats d'exposition distincts : grandes installations dans le grand espace, présentations plus intimes dans l'espace plus petit.
Certaines galeries utilisent le second espace pour élargir leur programme vers des territoires que le premier espace ne permettait pas d'explorer. La galerie Marian Goodman, en ouvrant son espace parisien dans les années 1990, a pu présenter des artistes européens qui interessaient le public parisien mais étaient moins connus à New York, et inversement. Le second espace est devenu un pont entre deux scènes artistiques. La galerie David Zwirner, en ouvrant à Paris en 2019, a renforcé sa capacité à présenter ses artistes américains sur le marché européen tout en développant des relations avec des artistes et des collectionneurs francophones.
L'exposition inaugurale du second espace est un moment stratégique. Elle doit affirmer l'ambition du lieu, attirer l'attention de la presse et des collectionneurs, et poser les fondations de l'identité du nouvel espace. Choisir un artiste majeur du programme pour cette inauguration envoie un signal de crédibilité et de continuité.
07La communication : deux espaces, une identité
La galerie doit maintenir une identité visuelle et éditoriale cohérente entre ses deux espaces. Le site internet, les publications, les réseaux sociaux doivent refléter les deux lieux tout en préservant l'unité de la marque. La galerie Almine Rech gère la communication de ses six espaces avec une cohérence remarquable : chaque lieu à ses expositions propres, mais le ton, l'esthétique et l'exigence sont identiques.
La newsletter et la communication directe avec les collectionneurs doivent informer de la programmation des deux espaces sans submerger le destinataire. Une segmentation géographique de la base de contacts permet d'envoyer des informations ciblées : les collectionneurs parisiens reçoivent en priorité les invitations parisiennes, les collectionneurs londoniens les invitations londoniennes, tandis que les collectionneurs les plus importants reçoivent l'ensemble des communications.
Pour les galeries partenaires d'Artedusa, l'ouverture d'un second espace renforce la présence en ligne en multipliant les contenus d'exposition et les oeuvres disponibles. La plateforme offre une vitrine complémentaire qui assure une visibilité internationale permanente, même lorsque les espaces physiques sont entre deux expositions.
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