Les galeries qui refusent le en ligne : où en seront-elles dans cinq ans
Le marché de l'art traverse une transformation structurelle dont les effets sont déjà visibles mais dont l'ampleur n'est pas encore pleinement mesurée. Certaines galeries ont engagé leur transition numérique et commencent à en récolter les fruits. D'autres observent le mouvement avec prudence, attendant de voir si la tendance se confirme avant de s'engager. Et une troisième catégorie refuse catégoriquement toute présence en ligne, considérant que le numérique est incompatible avec leur métier et que leur modèle traditionnel continuera de fonctionner indéfiniment. C'est cette troisième catégorie qui doit s'interroger le plus sérieusement sur son avenir.
Par Artedusa
••9 min de lecture01Le précédent des industries culturelles
L'histoire récente des industries culturelles offre un avertissement que le marché de l'art aurait tort d'ignorer. L'industrie du disque a refusé de prendre au sérieux la distribution numérique pendant des années, considérant que le disque compact continuerait de dominer. Les maisons de disques qui ont attendu trop longtemps ont subi des pertes considérables, tandis que celles qui ont embrassé la transition ont trouvé de nouveaux modèles économiques viables. L'industrie de la presse a connu un parcours similaire : les journaux qui ont investi dans leur présence numérique dès les années 2000 se portent mieux que ceux qui ont attendu les années 2010 pour réagir.
L'édition de livres offre un parallèle encore plus instructif. Le livre physique n'a pas disparu, contrairement aux prédictions catastrophistes. Mais l'écosystème de découverte et de distribution a radicalement changé. Un éditeur qui ne serait pas présent sur les plateformes de vente en ligne se couperait de la majorité de ses acheteurs potentiels, même si le livre physique reste le format préféré de la plupart des lecteurs. Le parallèle avec le marché de l'art est frappant : l'oeuvre physique ne sera jamais remplacée par un fichier numérique, mais le parcours qui mène le collectionneur vers cette oeuvre passe de plus en plus par le numérique.
02La démographie ne ment pas
L'argument le plus difficile à contester est celui de la démographie. Les collectionneurs qui ont construit leur collection dans les années 1980 et 1990, ceux qui ont l'habitude de fréquenter les galeries le samedi après-midi et de feuilleter des catalogues imprimés, constituent encore une part importante de la clientèle de nombreuses galeries. Mais cette génération vieillit. Les collectionneurs qui leur succèdent ont des habitudes radicalement différentes. Ils font leurs recherches en ligne avant de se déplacer. Ils s'attendent à trouver les oeuvres d'un artiste sur internet. Ils considèrent qu'une galerie qui n'a pas de présence numérique sérieuse manque de professionnalisme.
La galerie Perrotin, qui a investi massivement dans sa présence numérique et ses réseaux sociaux, a observé un rajeunissement notable de sa base de collectionneurs. Les acheteurs de trente à quarante-cinq ans, qui représentent le segment en plus forte croissance du marché, découvrent la galerie en ligne avant de la visiter physiquement. La galerie Pace a fait le même constat et a adapté sa stratégie en conséquence, en développant des contenus numériques spécifiquement conçus pour cette génération de collectionneurs.
Le galeriste qui se repose sur sa clientèle existante sans chercher à attirer la génération suivante prépare, sans le vouloir, le déclin de son activité. Dans cinq ans, les collectionneurs qui entrent aujourd'hui sur le marché représenteront une part croissante de la dépense totale en art. La galerie qui ne leur est pas accessible sera tout simplement invisible à leurs yeux.
03L'effet d'accumulation concurrentielle
Chaque mois qu'une galerie passe sans présence en ligne est un mois pendant lequel ses concurrentes développent la leur. L'effet est cumulatif et difficile à rattraper. La galerie qui est présente en ligne depuis trois ans a accumulé un référencement, une base de données de contacts numériques, une visibilité sur les moteurs de recherche et une expérience dans la gestion de ce canal que la galerie qui débute ne possède pas. Le retard n'est pas seulement temporel : il est structurel.
La galerie Gagosian, qui dispose de l'une des présences numériques les plus développées du marché, bénéficie d'un avantage accumulé depuis des années en matière de visibilité en ligne. Lorsqu'un collectionneur cherche un artiste que Gagosian représente, la galerie apparaît systématiquement dans les premiers résultats. Les galeries plus petites qui représentent des artistes dans les mêmes segments de marché sont repoussées vers le bas des pages de résultats si elles n'ont pas investi dans leur propre visibilité numérique.
Cet effet d'accumulation signifie que le meilleur moment pour développer sa présence en ligne était il y a cinq ans, et que le deuxième meilleur moment est maintenant. Attendre encore, c'est accepter un handicap concurrentiel qui grandira chaque année.
L'effet d'accumulation ne concerne pas seulement la visibilité. Il concerne aussi la compétence. La galerie qui gère une présence en ligne depuis trois ans a développé une compréhension fine du comportement de ses visiteurs numériques. Elle sait quels artistes suscitent le plus d'intérêt, quelles gammes de prix attirent le plus de demandes, à quelles périodes de l'année les consultations sont les plus nombreuses. Cette intelligence de marché, acquise gratuitement par l'observation des données de fréquentation, constitue un avantage stratégique que la galerie sans présence en ligne ne possède pas et ne peut pas acquérir autrement qu'en se lançant.
04Le scénario à cinq ans pour une galerie sans présence en ligne
Projetons-nous dans cinq ans. Les galeries qui auront refusé toute présence en ligne feront face à un marché dans lequel la quasi-totalité des collectionneurs actifs, y compris les plus traditionnels, utilisent le numérique comme premier outil de recherche et de découverte. Ces galeries ne seront pas trouvées par les nouveaux collectionneurs qui entrent sur le marché. Elles ne seront pas trouvées par les collectionneurs internationaux qui cherchent des artistes dans leur segment. Elles ne seront pas trouvées par les institutionnels qui recherchent des oeuvres pour des expositions ou des collections publiques et qui, eux aussi, commencent leurs recherches en ligne.
La clientèle de ces galeries sera constituée exclusivement de collectionneurs fidèles dont le nombre diminuera naturellement au fil des années par attrition. Chaque collectionneur qui cesse d'acheter, pour quelque raison que ce soit, ne sera pas remplacé par un nouveau collectionneur parce que la galerie n'aura aucun canal d'acquisition de nouveaux clients. Le chiffre d'affaires suivra une courbe descendante qui rendra progressivement impossible la participation aux foires, le financement de catalogues, et l'accompagnement des artistes dans leurs projets.
05Les galeries qui ont disparu ne prévoyaient pas de disparaître
Les fermetures de galeries ne se produisent pas du jour au lendemain. Elles résultent d'une érosion progressive du chiffre d'affaires sur plusieurs années, jusqu'au moment où les charges fixes dépassent les recettes et où le galeriste doit se résoudre à fermer. Les galeries qui ont fermé au cours de la dernière décennie ne prévoyaient pas de fermer. Elles considéraient que leur modèle était solide, que leur clientèle était fidèle, et que la situation finirait par s'améliorer. Ce qui les a emportées n'est pas un événement brutal mais l'accumulation de petites pertes : un collectionneur qui achète ailleurs, une foire qui ne couvre pas ses frais, un artiste qui part chez un concurrent plus visible.
La présence en ligne n'est pas une garantie contre la fermeture. Mais son absence est un facteur aggravant qui accélère l'érosion. La galerie qui n'est pas en ligne ne peut pas compenser un vernissage décevant par des ventes numériques. Elle ne peut pas toucher un collectionneur en Asie pour pallier la baisse du marché européen. Elle ne peut pas utiliser les données de fréquentation en ligne pour comprendre ce qui intéresse ses visiteurs et adapter son offre.
06Le coût de l'inaction dépasse le coût de l'action
Le galeriste qui refuse le numérique estime souvent que cette décision est prudente. Ne pas investir dans un canal dont on ne maîtrise pas les codes semble plus sûr que de se lancer dans une aventure incertaine. Cette perception est inversée par rapport à la réalité. Le risque aujourd'hui n'est pas de mal faire sa présence en ligne : c'est de ne pas la faire du tout. Une présence en ligne imparfaite, avec des photographies correctes mais pas exceptionnelles, des descriptions honnêtes mais pas littéraires, une mise à jour régulière mais pas quotidienne, est infiniment préférable à l'absence totale.
La galerie Nathalie Obadia, dont la présence numérique a évolué progressivement au fil des années, illustre bien cette approche itérative. La galerie n'a pas attendu de disposer d'un site parfait pour être présente en ligne. Elle a commencé avec les moyens disponibles, amélioré sa présence au fil du temps, et récolte aujourd'hui les bénéfices d'une visibilité numérique construite sur la durée.
Le galeriste qui repousse sa décision en attendant le moment idéal, le budget parfait, ou la technologie définitive attendra indéfiniment. Pendant ce temps, le marché continuera d'évoluer, les concurrents continueront de se développer en ligne, et la fenêtre d'opportunité continuera de se rétrécir.
07L'impact sur les artistes
Le galeriste qui refuse le numérique ne prend pas cette décision uniquement pour lui-même. Il la prend aussi pour les artistes qu'il représente. Un artiste dont la galerie n'a aucune présence en ligne est un artiste invisible pour la majorité des collectionneurs, des curateurs et des journalistes qui font leurs recherches sur internet. Cette invisibilité nuit à la carrière de l'artiste, à sa cote, et à sa capacité à obtenir des expositions institutionnelles. Les artistes, notamment les plus jeunes, le savent. Et un nombre croissant d'entre eux considèrent la présence numérique de leur galerie comme un critère déterminant dans le choix de leur représentation.
La galerie qui ne peut pas offrir à ses artistes une visibilité en ligne sérieuse perdra progressivement ses artistes les plus prometteurs au profit de galeries qui le peuvent. Ce mouvement est déjà observable : les artistes en début de carrière privilégient les galeries qui leur offrent une exposition maximale, et la présence numérique fait désormais partie intégrante de cette exposition. Le galeriste qui refuse le en ligne ne protège pas ses artistes de la superficialité du numérique. Il les prive d'une vitrine dont ils ont besoin pour construire leur carrière.
08Choisir son avenir
La décision de développer ou non une présence en ligne n'est pas une décision technologique. C'est une décision stratégique qui engage l'avenir de la galerie. Le galeriste qui choisit de rester hors ligne choisit un avenir de rétrécissement progressif de sa base de collectionneurs, de dépendance croissante envers un nombre décroissant de clients, et de vulnérabilité face aux aléas du marché local. Le galeriste qui choisit de se développer en ligne choisit un avenir d'ouverture, de diversification de sa clientèle, et de résilience face aux fluctuations du marché.
Artedusa a été pensé par des professionnels du marché de l'art pour des professionnels du marché de l'art. Chaque galerie partenaire bénéficie d'un espace personnalisé, d'une audience internationale qualifiée et d'un accompagnement dédié. Rejoindre Artedusa, c'est ouvrir une deuxième porte sur le monde sans fermer celle de sa galerie.
Chaque œuvre trouve son collectionneur
Présentez vos artistes, découvrez de nouveaux talents et atteignez les collectionneurs parfaits. Renforcez votre rayonnement culturel grâce à Artedusa.
Postuler