Le stage en galerie : Quand l’apprentissage coûte plus cher que l’œuvre
En 2023, la galerie parisienne Chantal Crousel a reçu plus de 300 candidatures pour deux stages non rémunérés. Parmi les postulants, 87% étaient titulaires d’un master en histoire de l’art ou en gestion culturelle, et 42% avaient déjà effectué au moins un stage dans le secteur. Pourtant, aucun de ces critères ne garantissait une expérience formatrice : selon une enquête menée par le Collectif des Stagiaires auprès de 150 anciens stagiaires de galeries françaises, la moitié d’entre eux passaient plus de 60% de leur temps à des tâches administratives ou logistiques sans lien avec leur formation.
Par Artedusa
••7 min de lectureCe paradoxe révèle une réalité du marché de l’art : le stage en galerie, présenté comme une porte d’entrée indispensable, fonctionne souvent comme un système de main-d’œuvre gratuite où l’exposition remplace le salaire. Mais derrière cette apparente normalisation se cachent des pratiques qui varient du simple déséquilibre à l’exploitation pure et simple.
01Quand le stage devient un emploi déguisé
La frontière entre stage et emploi est souvent floue dans les galeries. En 2022, la Direction générale du travail a épinglé trois galeries parisiennes pour avoir confié à des stagiaires des missions relevant du droit du travail sans les rémunérer. Parmi les cas les plus flagrants, une galerie du Marais employait depuis deux ans une stagiaire à temps plein pour gérer son inventaire et ses relations avec les collectionneurs, des tâches normalement dévolues à une assistante de galerie.
Les missions confiées aux stagiaires révèlent cette ambiguïté. Tâches logistiques : emballage d’œuvres, organisation de transports, gestion des stocks (45% du temps selon l’enquête du Collectif des Stagiaires). Tâches administratives : mise à jour des bases de données, gestion des contrats, suivi des ventes (30% du temps). Tâches relationnelles : accueil des clients, gestion des réseaux sociaux, organisation d’événements (20% du temps). Tâches "formatrices" : recherche documentaire, participation à des réunions, visite d’expositions (5% du temps).
La galerie Perrotin, qui propose régulièrement des stages non rémunérés, justifie cette pratique par "l’immersion dans un environnement professionnel stimulant". Pourtant, une ancienne stagiaire de la galerie a confié à les bases de données du marché que son stage consistait principalement à "mettre à jour des fichiers Excel et à préparer des envois pour les foires". Une mission éloignée des promesses d’apprentissage mentionnées dans l’offre initiale.
02Le coût réel d’un stage non rémunéré
En France, la loi impose depuis 2014 une gratification minimale de 3,90€ par heure pour les stages de plus de deux mois. Pourtant, de nombreuses galeries contournent cette obligation en proposant des stages de moins de deux mois ou en les qualifiant de "périodes d’observation". Une pratique particulièrement répandue dans les petites galeries indépendantes, où 68% des stages ne sont pas rémunérés selon une étude menée par Artprice en 2023.
Pour les stagiaires, le coût financier d’un stage non rémunéré peut être considérable. Logement : à Paris, un studio en colocation coûte en moyenne 800€ par mois. Transport : un abonnement Navigo coûte 86,40€ par mois. Repas : un budget alimentaire raisonnable s’élève à 300€ par mois. Frais divers : téléphone, assurances, sorties (200€ par mois).
Au total, un stage de trois mois à Paris représente un investissement d’environ 4 000€ pour le stagiaire. Un montant qui dépasse souvent le budget des étudiants, contraints de cumuler plusieurs emplois pour financer leur formation.
La galerie Kamel Mennour a tenté de répondre à cette problématique en proposant une bourse de stage de 800€ par mois. Une initiative rare dans le secteur, mais qui reste insuffisante pour couvrir l’ensemble des frais engagés par les stagiaires.
03Les galeries qui paient : l’exception qui confirme la règle
Quelques galeries ont fait le choix de rémunérer leurs stagiaires à hauteur du SMIC ou plus. C’est le cas de la galerie Thaddaeus Ropac, qui propose des stages rémunérés à 1 200€ net par mois, ou de la Fondation Cartier, qui verse une gratification de 1 000€ par mois à ses stagiaires.
Ces galeries justifient cette pratique par plusieurs arguments. Attirer les meilleurs profils : une rémunération attractive permet de sélectionner des candidats plus qualifiés. Améliorer la productivité : un stagiaire rémunéré est généralement plus motivé et plus impliqué. Renforcer l’image de marque : une politique de rémunération transparente améliore la réputation de la galerie.
Pourtant, ces exemples restent marginaux. Selon une enquête menée par le CIPAC (Comité Interprofessionnel des Professionnels de l’Art Contemporain) en 2023, seulement 12% des galeries françaises rémunèrent leurs stagiaires au-delà du minimum légal.
04Le stage comme outil de sélection sociale
Le système des stages non rémunérés favorise les candidats issus de milieux aisés, capables de financer plusieurs mois de travail gratuit. Une étude menée par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en 2022 a révélé que 72% des stagiaires en galerie parisienne étaient issus de familles dont les revenus dépassaient 60 000€ par an.
Cette sélection sociale se traduit par une homogénéité des profils dans les galeries. Genre : 70% des stagiaires sont des femmes. Origine géographique : 85% des stagiaires sont originaires de France ou d’Europe de l’Ouest. Formation : 90% des stagiaires sont diplômés d’écoles d’art ou d’histoire de l’art.
La galerie Marian Goodman, qui propose des stages non rémunérés à Paris et à New York, a été critiquée pour cette pratique qui "exclut de fait les candidats issus de milieux modestes". Une accusation que la galerie a rejetée, arguant que "le stage est une opportunité ouverte à tous".
05Les alternatives au stage traditionnel
Face à ces critiques, certaines galeries expérimentent de nouveaux modèles. Les stages rémunérés : comme évoqué précédemment, quelques galeries proposent des stages rémunérés à hauteur du SMIC ou plus. Les contrats d’apprentissage : certaines galeries recrutent des apprentis en alternance, rémunérés à hauteur de 43% à 100% du SMIC selon leur âge. Les programmes de mentorat : certaines galeries proposent des programmes de mentorat rémunérés, où les stagiaires sont encadrés par des professionnels expérimentés. Les résidences de stage : certaines galeries proposent des résidences de stage de courte durée, où les stagiaires sont logés et nourris sur place.
La galerie Templon a mis en place un programme de "stages solidaires" en partenariat avec des écoles d’art. Ce programme, qui propose des stages rémunérés à 800€ par mois, est réservé aux étudiants boursiers.
06Comment repérer un stage exploitant ?
Pour éviter les stages exploitants, voici quelques critères à prendre en compte. La durée : un stage de plus de deux mois doit obligatoirement être rémunéré. Les missions : un stage doit comporter une dimension formative (recherche, participation à des réunions, visite d’expositions). L’encadrement : un stage doit être encadré par un tuteur expérimenté. La transparence : une offre de stage doit préciser clairement les missions, la durée et la rémunération.
Voici quelques signes qui doivent alerter. Des missions répétitives : mise à jour de fichiers Excel, préparation de colis, gestion des stocks. Un manque d’encadrement : absence de tuteur, absence de feedback. Des horaires extensifs : plus de 35 heures par semaine, travail le week-end. Une absence de rémunération : pour les stages de plus de deux mois.
07Vers une professionnalisation des stages en galerie ?
Le débat sur la rémunération des stages en galerie est loin d’être clos. En 2023, le Collectif des Stagiaires a lancé une pétition pour demander la généralisation des stages rémunérés dans le secteur de l’art. Cette pétition, qui a recueilli plus de 5 000 signatures, a été relayée par plusieurs médias spécialisés, dont les bases de données du marché et The Art Newspaper.
Certaines galeries ont commencé à prendre des mesures pour améliorer les conditions de stage. La galerie Nathalie Obadia, par exemple, a mis en place un système de "stages accompagnés", où les stagiaires sont encadrés par un tuteur dédié et bénéficient d’un programme de formation personnalisé.
Pourtant, le changement reste lent. Selon une enquête menée par Artprice en 2024, 62% des galeries françaises continuent de proposer des stages non rémunérés. Un chiffre qui révèle l’ampleur du travail à accomplir pour faire évoluer les pratiques dans le secteur.
08Le stage en galerie : un mal nécessaire ?
Pour beaucoup de professionnels du secteur, le stage en galerie reste un passage obligé pour entrer dans le monde de l’art. "C’est une étape nécessaire pour comprendre les rouages du marché et se constituer un réseau", explique un ancien stagiaire de la galerie Perrotin.
Pourtant, cette vision est de plus en plus contestée. "Le stage ne devrait pas être une étape obligatoire, mais une opportunité parmi d’autres", estime une ancienne stagiaire de la galerie Chantal Crousel. "Il existe d’autres moyens de se former et de se constituer un réseau, comme les résidences d’artistes, les programmes de mentorat ou les contrats d’apprentissage."
Face à ces critiques, certaines galeries commencent à repenser leur politique de stage. La galerie Thaddaeus Ropac, par exemple, a décidé de limiter la durée de ses stages à trois mois et de les rémunérer à hauteur du SMIC. Une initiative qui pourrait inspirer d’autres galeries à suivre son exemple.
En attendant, le stage en galerie reste un sujet de débat et de controverse. Entre opportunité de formation et exploitation pure et simple, la frontière est souvent ténue. Une chose est sûre : le système actuel ne peut plus durer. Il est temps pour les galeries de repenser leur politique de stage et de proposer des conditions de travail plus équitables à leurs stagiaires.
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