La galerie sans patron : Quand les artistes réinventent l’espace d’exposition
En 1980, dans un ancien salon de massage de Times Square, une trentaine d’artistes investissent un bâtiment abandonné. Parmi eux, un jeune Jean-Michel Basquiat, Keith Haring et Jenny Holzer. Pas de galeriste, pas de contrat, pas de commission à verser. Juste des murs couverts de graffitis, des performances improvisées et une odeur tenace de peinture fraîche et de bière renversée. The Times Square Show ne durera qu’un mois, mais marquera l’histoire comme l’une des premières expositions collectives autogérées à New York. Quarante ans plus tard, le modèle de la galerie gérée par les artistes n’a rien perdu de sa vitalité. Pourtant, entre idéal coopératif et réalité économique, ces espaces oscillent toujours entre utopie et nécessité.
Par Artedusa
••8 min de lecture01Quand l’art échappe aux institutions : une histoire de rébellion
L’idée d’une galerie dirigée par les artistes n’est pas née dans les années 1980. Dès 1863, le Salon des Refusés à Paris offrait une alternative aux diktats de l’Académie des Beaux-Arts. Mais c’est au XXe siècle que le modèle prend véritablement son essor, porté par des mouvements qui refusent les hiérarchies traditionnelles. En 1916, le Cabaret Voltaire à Zurich devient le berceau du dadaïsme, où Hugo Ball et Emmy Hennings organisent eux-mêmes expositions et performances. Dans les années 1950, le Coenties Slip à New York réunit Agnes Martin, Robert Indiana et Ellsworth Kelly dans un loft partagé, loin des galeries commerciales du centre-ville.
Ces initiatives répondent souvent à une double nécessité : économique et politique. Dans les années 1970, alors que les musées et galeries commerciales ignorent systématiquement les femmes artistes, des collectifs comme A.I.R. Gallery (1972) ou Womanhouse (1972) émergent. À New York, A.I.R. devient la première galerie coopérative entièrement féminine, avec un modèle simple : chaque membre paie une cotisation mensuelle et participe à la gestion. "Nous n’avions pas le choix, explique l’artiste Dotty Attie. Les galeries nous disaient que nos œuvres ne se vendraient pas parce que nous étions des femmes. Alors nous avons créé notre propre marché."
02Le modèle coopératif : entre démocratie et désillusions
Une galerie gérée par les artistes repose généralement sur quelques principes clés. Une gouvernance collective : les décisions (expositions, budget, communication) sont prises en assemblée générale. Des cotisations ou un système de rotation : chaque membre contribue financièrement ou en temps de travail. L’absence de commission : les ventes reviennent intégralement à l’artiste, ou une partie minime est prélevée pour couvrir les frais.
Pourtant, ce modèle idyllique se heurte souvent à des réalités moins reluisantes. "La démocratie directe, c’est épuisant, confie un membre de La Générale, une friche artistique parisienne. Entre ceux qui veulent organiser des performances, ceux qui préfèrent des expositions classiques, et ceux qui veulent juste un espace de travail, les conflits sont inévitables." À ABC No Rio, un squat artistique new-yorkais fondé en 1980, les tensions ont failli faire capoter le projet à plusieurs reprises. "Nous avons dû inventer nos propres règles, raconte Alan Moore, l’un des fondateurs. Pas de hiérarchie, mais pas non plus de laxisme. Si tu ne participes pas, tu es exclu."
Autre défi : la pérennité financière. Sans galeriste pour vendre les œuvres, les artistes doivent souvent se transformer en commerciaux. "Beaucoup d’artistes sous-estiment le travail que représente la gestion d’une galerie, observe Julie Ault, cofondatrice de Group Material (1979-1996). Organiser des expositions, c’est bien. Les financer, c’est une autre paire de manches." Certaines coopératives ont trouvé des solutions originales, comme Condo (2016), qui propose à des galeries de partager leurs espaces pour réduire les coûts. D’autres misent sur des subventions publiques ou des partenariats avec des institutions.
03L’espace comme laboratoire : quand la galerie devient œuvre
Contrairement aux galeries commerciales, où l’espace est souvent neutre et aseptisé, les galeries autogérées jouent avec leur environnement. À The Store (1961), Claes Oldenburg transforme une boutique new-yorkaise en installation, vendant des objets en plâtre peints comme des produits de consommation. Plus récemment, The Floating Museum (2017) à Chicago investit des péniches et des parcs publics, brouillant les frontières entre art et espace urbain.
Ces choix ne sont pas anodins. "Dans une galerie commerciale, l’espace est conçu pour mettre en valeur les œuvres, explique l’artiste Theaster Gates. Dans une galerie autogérée, c’est souvent l’inverse : l’espace lui-même devient une déclaration politique." À Dorchester Projects (2009), Gates achète et rénove des maisons abandonnées dans le South Side de Chicago, les transformant en lieux de création et de vie communautaire. Les murs fissurés, les sols inégaux et les fenêtres condamnées font partie intégrante de l’expérience.
Cette approche se retrouve aussi dans les galeries éphémères. En 2014, The Container à Tokyo installe ses expositions dans un conteneur maritime, soulignant la précarité des artistes japonais. À Paris, La Station - Gare des Mines (2016) investit une ancienne gare de fret, avec ses rails rouillés et ses hangars industriels. "Ces espaces racontent une histoire, note la curatrice Elvan Zabunyan. Celle d’artistes qui refusent de se plier aux codes du marché."
04Le paradoxe de la gentrification : quand l’art tue l’art
Ironie de l’histoire : les galeries autogérées, souvent créées pour échapper aux logiques capitalistes, deviennent parfois les complices involontaires de la gentrification. Dans les années 1970, l’arrivée d’artistes dans le quartier de SoHo à New York fait exploser les prix de l’immobilier, chassant les populations modestes. Même scénario à Berlin dans les années 2000, où des squats artistiques comme Tacheles attirent investisseurs et promoteurs.
"C’est un cercle vicieux, analyse l’économiste de l’art Clare McAndrew. Les artistes s’installent dans des quartiers abordables, les galeries suivent, puis les cafés branchés et les boutiques de luxe. Résultat : les artistes doivent partir, et le cycle recommence ailleurs." À Paris, le quartier de Belleville, autrefois bastion des ateliers d’artistes, voit ses loyers augmenter de 30 % en dix ans. "Nous sommes devenus les idiots utiles du capitalisme, soupire un membre de La Générale. On nous tolère tant que nous animons le quartier, mais dès que les promoteurs arrivent, nous sommes priés de déguerpir."
Certains collectifs tentent de résister. À Elsewhere (2003) en Caroline du Nord, les artistes ont racheté le bâtiment pour éviter une expulsion. À Interference Archive (2011) à New York, l’espace fonctionne comme une bibliothèque militante, avec des archives accessibles gratuitement. "Notre objectif n’est pas de créer de la valeur immobilière, mais de la valeur sociale", explique l’un des fondateurs.
05Le numérique : une nouvelle frontière pour les galeries autogérées
Avec la pandémie, les galeries autogérées ont dû se réinventer. Certaines ont basculé vers le numérique, comme New Art City (2020), une plateforme de galeries virtuelles en 3D. D’autres ont expérimenté les NFT, comme Left Gallery (2017), qui vend des œuvres numériques sous forme de tokens.
Pourtant, le numérique pose de nouvelles questions. "Comment reproduire l’expérience physique d’une exposition en ligne ? s’interroge la curatrice Legacy Russell. Une galerie virtuelle peut être magnifique, mais elle perd cette dimension sensorielle : l’odeur de la peinture, le bruit des pas sur le parquet, les conversations improvisées." Certaines initiatives tentent de combler ce fossé. Rhizome (1996), une organisation dédiée à l’art numérique, organise des expositions hybrides, avec des œuvres physiques et des composantes en ligne.
Autre défi : la monétisation. "Les NFT ont été présentés comme une solution miracle pour les artistes, mais la bulle a éclaté, rappelle l’artiste et théoricien Hito Steyerl. Aujourd’hui, beaucoup de galeries autogérées reviennent à des modèles plus traditionnels, comme les éditions limitées ou les abonnements." The Laundromat Project (2005) à New York propose ainsi des "memberships" à prix libre, donnant accès à des ateliers et des événements.
06Survivre sans galeriste : les stratégies qui marchent
Malgré les obstacles, certaines galeries autogérées parviennent à durer. Leur secret ? Une combinaison de pragmatisme et d’idéalisme.
Le modèle hybride : Witte de With (1990) à Rotterdam a commencé comme une galerie autogérée avant de devenir un centre d’art contemporain subventionné. "Nous avons gardé une partie de notre ADN coopératif, explique son directeur, Defne Ayas. Les artistes participent toujours aux décisions, mais nous avons une équipe professionnelle pour la gestion." Les partenariats institutionnels : A.I.R. Gallery collabore régulièrement avec le Brooklyn Museum ou le Whitney, tout en gardant son indépendance. "Ces partenariats nous permettent d’accéder à des fonds que nous n’aurions pas seuls, explique sa directrice, Jacqueline Ferrante. Mais nous restons maîtres de notre programmation." La diversification des revenus : The Kitchen (1971) à New York, initialement une galerie autogérée, est aujourd’hui un lieu de performance subventionné, avec des revenus provenant de la billetterie, des dons et des partenariats. "Nous ne dépendons pas d’un seul modèle économique, ce qui nous rend plus résilients", explique son directeur, Tim Griffin. L’ancrage territorial : The Laundromat Project travaille avec les communautés locales, organisant des ateliers dans des laveries automatiques. "En nous intégrant à l’écosystème du quartier, nous devenons indispensables, explique sa fondatrice, Risë Wilson. Les habitants nous défendent quand les promoteurs arrivent."
07L’avenir des galeries autogérées : entre radicalité et intégration
Alors, utopie ou modèle d’avenir ? La réponse est probablement entre les deux. Les galeries autogérées ne remplaceront pas les galeries commerciales, mais elles continuent de jouer un rôle essentiel dans l’écosystème artistique.
D’un côté, elles restent des laboratoires d’idées, où les artistes peuvent expérimenter sans pression commerciale. "Dans une galerie classique, on vous demande souvent de produire des œuvres 'vendables', explique l’artiste Tania Bruguera. Dans une galerie autogérée, vous pouvez prendre des risques." C’est dans ces espaces que sont nés des mouvements comme le Fluxus ou le street art, avant qu’ils ne soient récupérés par le marché.
De l’autre, elles doivent composer avec les réalités économiques. "L’idéalisme ne suffit pas, rappelle la curatrice Nato Thompson. Il faut aussi des compétences en gestion, en communication et en levée de fonds." Certaines galeries, comme Condo, ont réussi à concilier les deux, en créant un réseau international tout en gardant une structure légère.
Reste une question : ces espaces peuvent-ils vraiment échapper aux logiques qu’ils combattent ? "Le danger, c’est de devenir une niche pour collectionneurs branchés, avertit l’historien de l’art Gregory Sholette. Une galerie autogérée qui ne dérange plus personne a perdu sa raison d’être." À ABC No Rio, les membres ont choisi de rester dans leur squat, malgré les pressions immobilières. "Nous sommes toujours un lieu de résistance, explique Alan Moore. C’est ça, notre force."
Peut-être que l’avenir des galeries autogérées ne réside pas dans leur capacité à durer, mais dans leur capacité à se réinventer sans cesse. Comme le disait Allan Kaprow, l’un des pionniers des happenings : "L’art doit être quelque chose qui se vit, pas quelque chose qui se collectionne." Dans un monde où l’art est de plus en plus marchandisé, cette idée reste profondément subversive.
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