La galerie et les crypto-collectionneurs : accueillir une nouvelle clientèle
L'essor des cryptomonnaies et des actifs numériques a fait émerger, au cours de la dernière décennie, une nouvelle catégorie de collectionneurs dont le profil, les habitudes d'achat et les attentes diffèrent sensiblement de ceux de la clientèle traditionnelle des galeries d'art. Ces crypto-collectionneurs, qui ont construit leur fortune dans l'économie de la blockchain, des tokens et des plateformes décentralisées, représentent un réservoir de clientèle que les galeristes ne peuvent plus se permettre d'ignorer. Leur arrivée sur le marché de l'art physique pose toutefois des questions pratiques, culturelles et stratégiques auxquelles le galeriste doit se préparer.
Par Artedusa
••7 min de lecture01Qui sont les crypto-collectionneurs
Le profil type du crypto-collectionneur s'éloigne considérablement de celui du collectionneur traditionnel. Il est généralement plus jeune — entre 25 et 45 ans —, a fait fortune dans l'économie numérique et a souvent fait ses premières armes en matière de collection dans l'univers des NFT (tokens non fongibles) avant de s'intéresser à l'art physique. Sa culture visuelle a été forgée par les écrans plutôt que par les musées, et son rapport à l'oeuvre d'art passe d'abord par l'image numérique avant de s'incarner dans la matérialité de l'objet.
Ces collectionneurs partagent certaines caractéristiques qui les distinguent de la clientèle habituelle des galeries. Ils sont à l'aise avec la technologie et attendent des processus d'achat fluides, rapides et dématérialisés. Ils sont habitués à prendre des décisions d'investissement rapides et n'ont pas nécessairement la patience que le marché de l'art traditionnel exige de ses acteurs. Ils sont connectés à des communautés en ligne où les recommandations et les tendances se propagent à une vitesse qui surprend les acteurs traditionnels du marché. Certains d'entre eux ont déjà dépensé des sommes considérables en NFT et en art numérique, ce qui témoigne d'une disposition à l'achat que le galeriste peut canaliser vers l'art physique.
La vente aux enchères organisée par Christie's en mars 2021, au cours de laquelle l'oeuvre numérique de Beeple "Everydays: The First 5000 Days" a atteint 69,3 millions de dollars, a constitué un moment charnière. Elle a démontré que les acteurs de l'économie crypto étaient prêts à investir massivement dans l'art, et elle a ouvert la porte à une génération de collectionneurs qui n'auraient peut-être jamais franchi le seuil d'une maison de vente ou d'une galerie sans cet événement fondateur.
02Les attentes spécifiques de cette clientèle
Le crypto-collectionneur qui s'intéresse à l'art physique arrive avec des attentes qui peuvent dérouter le galeriste habitué à sa clientèle traditionnelle. La première attente concerne la transparence. Habitué aux transactions sur blockchain, où chaque opération est traçable et vérifiable, le crypto-collectionneur attend du marché de l'art une transparence sur les prix, sur la provenance des oeuvres et sur les conditions de la transaction que le monde de l'art n'a pas toujours pratiquée. Le galeriste qui cultive l'opacité sur ses prix ou qui refuse de fournir des informations détaillées sur la provenance risque de perdre cette clientèle au profit de concurrents plus ouverts.
La deuxième attente concerne la rapidité. Le crypto-collectionneur est habitué à des transactions qui se concluent en quelques minutes, voire en quelques secondes. Le rythme du marché de l'art, où une vente peut nécessiter plusieurs semaines de négociation, de réflexion et de vérification, peut sembler excessivement lent à un acheteur habitué à l'immédiateté des marchés numériques. Le galeriste doit trouver un équilibre entre la célérité que cette clientèle attend et le processus de conseil et d'accompagnement qui fait la valeur ajoutée de la relation galériste-collectionneur.
La troisième attente concerne la communauté. Les crypto-collectionneurs sont des êtres de réseau. Ils appartiennent à des communautés en ligne — Discord, Telegram, Twitter — où les recommandations circulent, les tendances se forment et les réputations se construisent. Le galeriste qui souhaite atteindre cette clientèle doit être présent dans ces espaces numériques, comprendre leurs codes et participer aux conversations qui y ont lieu.
03Adapter l'accueil en galerie
L'accueil du crypto-collectionneur en galerie nécessite des adaptations qui ne sont pas uniquement cosmétiques. La première adaptation est linguistique : le galeriste et son équipe doivent être capables de comprendre et d'utiliser le vocabulaire de cette clientèle, qui parle de "floor price", de "blue chip", de "alpha" et de "HODL" avec autant de naturel que le collectionneur traditionnel parle de cote, de provenance et de certificat d'authenticité. Cette maîtrise du vocabulaire n'est pas superficielle : elle témoigne d'une compréhension du monde dans lequel ces collectionneurs évoluent et crée un climat de confiance.
La deuxième adaptation est technologique. Accepter les paiements en cryptomonnaies — Bitcoin, Ethereum ou stablecoins — est devenu un prérequis pour les galeries qui souhaitent accueillir cette clientèle. Les grandes maisons de vente Christie's et Sotheby's acceptent déjà les paiements en cryptomonnaies pour certaines transactions. Des galeries comme Pace Gallery ont exploré cette voie dès 2021. La mise en place d'un processus de paiement en cryptomonnaies suppose un cadre juridique et comptable adapté, des procédures de conformité (KYC, lutte anti-blanchiment) et un prestataire de services de paiement fiable, mais ces obstacles techniques sont désormais bien documentés et les solutions existent.
La troisième adaptation concerne le parcours client. Le crypto-collectionneur qui entre dans une galerie pour la première fois peut se sentir intimidé par un environnement dont il ne maîtrise pas les codes. Le galeriste qui sait l'accueillir sans condescendance, qui prend le temps d'expliquer le fonctionnement du marché de l'art primaire, qui valorise l'expérience que le collectionneur a acquise dans l'univers numérique plutôt que de la dénigrer, crée les conditions d'une relation durable.
04Les ponts entre art numérique et art physique
De nombreux crypto-collectionneurs ont commencé leur parcours de collection par l'art numérique et les NFT. Cette expérience constitue un pont naturel vers l'art physique, et le galeriste avisé sait l'utiliser. Les artistes qui travaillent à la croisée du numérique et du physique — ceux qui produisent à la fois des oeuvres matérielles et des oeuvres numériques — offrent un point d'entrée idéal pour cette clientèle en transition.
Des artistes comme Refik Anadol, dont les installations immersives mêlent données numériques et expérience physique, attirent une clientèle qui vient du monde de la technologie. Takashi Murakami, qui a activement investi l'univers des NFT tout en maintenant une pratique physique prolifique, illustre la capacité de certains artistes à parler simultanément aux collectionneurs traditionnels et aux nouveaux acteurs du marché. Le galeriste qui représente des artistes dont le travail navigue entre ces deux mondes se positionne avantageusement pour capter les crypto-collectionneurs en quête de leur premier achat physique.
La question de l'authenticité et de la traçabilité, centrale dans l'univers de la blockchain, peut également servir de pont. Les technologies de certification d'oeuvres d'art utilisant la blockchain — registres immuables de provenance, certificats d'authenticité numériques, smart contracts encadrant les conditions de revente — parlent directement à des collectionneurs habitués à la transparence et à la vérifiabilité des transactions sur blockchain. Le galeriste qui adopte ces outils technologiques envoie un signal de modernité et de fiabilité qui résonne avec les valeurs de cette clientèle.
05Gérer les risques
L'accueil des crypto-collectionneurs n'est pas exempt de risques que le galeriste doit anticiper. Le premier risque est réglementaire. Les transactions en cryptomonnaies sont soumises à des obligations de conformité qui varient selon les juridictions. En France, la réglementation impose des procédures de vérification d'identité et d'origine des fonds pour les transactions significatives. Le galeriste qui accepte des paiements en cryptomonnaies doit s'assurer que ses procédures de conformité sont adaptées et que ses conseillers juridiques et comptables maîtrisent les spécificités de ces transactions.
Le deuxième risque est la volatilité. La valeur des cryptomonnaies peut fluctuer de manière importante sur de courtes périodes, ce qui peut affecter le pouvoir d'achat des collectionneurs et créer des situations délicates lorsqu'une transaction est conclue à un certain cours mais réglée à un cours différent. L'utilisation de stablecoins (cryptomonnaies indexées sur des devises traditionnelles) ou la conversion immédiate en devises classiques permet de limiter ce risque.
Le troisième risque est réputationnel. Le monde des cryptomonnaies a été associé à des fraudes, des arnaques et des activités illicites qui peuvent rejaillir sur les galeries qui s'y associent sans discernement. Le galeriste doit exercer la même diligence qu'il applique à tout nouveau client, en vérifiant l'identité et la source de fortune de ses acheteurs, conformément aux obligations légales en vigueur.
06Construire des relations durables
Au-delà de la transaction ponctuelle, l'enjeu pour le galeriste est de transformer le crypto-collectionneur de passage en collectionneur fidèle. Cette transformation suppose un accompagnement qui va au-delà de la vente : éducation à l'histoire de l'art, introduction aux artistes du programme, invitation aux événements de la galerie, suivi personnalisé qui aide le nouveau collectionneur à construire une collection cohérente.
Les crypto-collectionneurs qui ont mûri leur pratique au cours des dernières années montrent souvent une évolution vers un collectionnisme plus réfléchi, plus patient, plus soucieux de la qualité artistique que de la seule spéculation. Le galeriste qui sait accompagner cette maturation, en proposant des oeuvres qui résistent au temps plutôt que des modes éphémères, en encourageant la construction d'une collection personnelle plutôt que l'accumulation de trophées, en partageant sa connaissance de l'histoire de l'art et du marché, se positionne comme un interlocuteur de confiance pour une clientèle en pleine évolution.
Artedusa offre aux galeries partenaires un outil particulièrement adapté pour accueillir cette nouvelle clientèle. La plateforme numérique, environnement naturel du crypto-collectionneur, permet de découvrir les oeuvres dans un contexte technologique familier avant de franchir le seuil de la galerie physique. Cette passerelle entre le monde numérique et le monde physique correspond exactement au parcours de transition que suivent les crypto-collectionneurs lorsqu'ils s'ouvrent à l'art contemporain matériel.
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