La galerie accessible : repenser l'accueil des publics en situation de handicap
L'accessibilité des lieux culturels aux personnes en situation de handicap est une obligation légale dans la plupart des pays européens depuis plus d'une décennie. En France, la loi du 11 février 2005 pour l'égalité des droits et des chances a imposé aux établissements recevant du public de se rendre accessibles à tous les types de handicap : moteur, visuel, auditif et cognitif. Pourtant, nombre de galeries d'art contemporain restent en pratique difficilement accessibles, que ce soit par la présence de marches à l'entrée, l'absence de signalisation adaptée où l'inexistence d'outils de médiation pour les personnes en situation de handicap sensoriel. Cette situation ne relève pas seulement d'un enjeu réglementaire. Elle constitue un manquement vis-à-vis d'un public potentiel considérable et une contradiction avec les valeurs d'ouverture que la galerie prétend incarner. En France, près de douze millions de personnes sont concernées par une forme de handicap, et ce chiffre augmente avec le vieillissement de la population. Ignorer ce public, c'est se priver d'une part significative des visiteurs et des collectionneurs potentiels.
Par Artedusa
••10 min de lecture01Le cadre légal et ses implications concrètes
En France, les établissements recevant du public (ERP) de cinquième catégorie, dont relèvent la majorité des galeries, devaient se conformer aux normes d'accessibilité au plus tard le 1er janvier 2015, avec possibilité de déposer un Agenda d'Accessibilité Programmée (Ad'AP) pour echelonner les travaux. Les galeries installées dans des bâtiments anciens bénéficient de dérogations lorsque les contraintes architecturales rendent les travaux impossibles ou disproportionnés, mais ces dérogations ne dispensent pas de mettre en œuvre des mesures de substitution. Le non-respect de ces obligations expose le galeriste à des sanctions administratives et pénales, mais au-delà de la contrainte juridique, l'accessibilité engage la responsabilité sociale de la galerie.
Au Royaume-Uni, l'Equality Act 2010 impose aux entreprises ouvertes au public de procéder à des ajustements raisonnables pour permettre l'accès aux personnes handicapées. Aux États-Unis, l'Americans with Disabilities Act (ADA) fixe des standards précis en matière d'accessibilité physique, et les galeries new-yorkaises qui ne s'y conforment pas s'exposent à des actions en justice. En Allemagne, la loi sur l'égalité des personnes handicapées (Behindertengleichstellungsgesetz) s'applique aux espaces ouverts au public. En Belgique, les normes d'accessibilité varient selon les régions mais convergent vers des exigences de plus en plus strictes. Quel que soit le pays, la tendance législative est à un renforcement progressif des obligations, et le galeriste qui anticipe cette évolution se trouvera mieux positionne que celui qui attend d'y être contraint.
Le galeriste qui reçoit du public ne peut pas, en conscience, exclure une partie de ce public pour des raisons que des aménagements raisonnables permettraient de surmonter. La galerie est un espace de rencontre avec l'art, et cette rencontre doit être possible pour tous. Cette conviction n'est pas seulement morale : elle est aussi économique. Les personnes en situation de handicap ne sortent pas seules. Elles sont accompagnées par des proches, des aidants, des amis, qui constituent autant de visiteurs supplémentaires. Rendre sa galerie accessible, c'est aussi élargir son audience globale.
02L'accessibilité physique : des solutions souvent simples
Le handicap moteur est le premier obstacle auquel les galeries sont confrontées. Une marche de vingt centimètres à l'entrée suffit à rendre un lieu inaccessible à un fauteuil roulant, mais aussi à une personne âgée avec un deambulateur, à un parent avec une poussette ou à un visiteur temporairement en bequilles. Les solutions existent et ne sont pas nécessairement coûteuses : rampe amovible en aluminium pour quelques centaines d'euros, seuil arase, porte élargie à quatre-vingt-dix centimètres minimum, ascenseur ou plateforme elevatrice lorsque l'espace est sur plusieurs niveaux.
La galerie Thaddaeus Ropac, dans ses espaces de Pantin et de Salzbourg, à intègre l'accessibilité dès la conception architecturale. Les espaces de plain-pied, les portes larges et l'absence de seuils permettent une circulation fluide pour les personnes en fauteuil roulant. La galerie Perrotin, dans son espace parisien du Marais, a installé un ascenseur qui dessert ses différents niveaux d'exposition, rendant l'intégralité de sa programmation accessible à tous les visiteurs. La White Cube de Londres, dans sa galerie de Bermondsey, offre un accès de plain-pied et des sanitaires adaptés conformes aux standards britanniques les plus exigeants.
Pour les galeries installées dans des bâtiments anciens ou l'installation d'un ascenseur est impossible, des solutions alternatives existent : système de videotransmission permettant de voir les œuvres des étages supérieurs en temps réel, visite virtuelle en haute définition accessible depuis le rez-de-chaussée sur une tablette mise à disposition, ou rendez-vous spécifiques pendant lesquels les œuvres sont descendues pour les visiteurs qui ne peuvent pas monter. La circulation à l'intérieur de la galerie mérite également une attention particulière : des allées d'au moins un mètre quarante de large, l'absence de câbles au sol, un mobilier d'assise régulièrement dispose pour les visiteurs fatigables, et un comptoir d'accueil à hauteur adaptée pour les personnes en fauteuil roulant.
03Le handicap visuel : donner à voir autrement
L'accueil des personnes malvoyantes ou aveugles en galerie d'art pose un défi spécifique, puisque l'expérience artistique repose largement sur la vision. Pourtant, de nombreuses approches permettent de rendre l'art accessible à ce public. Les audiodescriptions, qui décrivent les œuvres de manière détaillée et évocatrice, permettent à une personne non voyante de se forger une représentation mentale de l'œuvre. Les cartels en braille ou en gros caractères offrent aux personnes malvoyantes un accès aux informations essentielles. Les plans tactiles de l'espace de la galerie permettent une orientation autonome.
Le Palais de Tokyo à Paris a développé un programme de visites tactiles, au cours desquelles les visiteurs malvoyants peuvent toucher certaines œuvres où des reproductions en relief réalisées par impression 3D. La Tate Modern de Londres propose des parcours audiodecrits et des sessions tactiles pour ses expositions temporaires, avec des médiateurs spécialement formes. La galerie Jocelyn Wolff à Paris a organisé des visites avec audiodescription en collaboration avec des associations spécialisées comme Souffleurs d'Images. Le musée du quai Branly-Jacques Chirac à développé un parcours tactile permanent qui montre la voie aux institutions plus petites.
Pour le galeriste, l'investissement dans ces outils est modeste au regard de l'impact. Un texte d'audiodescription peut être rédigé par un médiateur forme en quelques heures par oeuvre. Un cartel en gros caractères (corps 18 minimum, contraste fort entre le texte et le fond) ne coûte rien de plus qu'un cartel standard. Une visite guidée adaptée ne demande qu'une formation de base du personnel de la galerie, formation que des associations comme Valentin Hauey où la Fédération des Aveugles de France proposent souvent gratuitement. L'effort est minime ; le message qu'il envoie est considérable.
04Le handicap auditif : communiquer sans le son
Les personnes sourdes ou malentendantes accèdent aux oeuvres visuelles sans difficulté particulière, mais elles sont exclues des mediations orales : visites guidées, conférences, discussions avec l'artiste, vernissages ou toute autre forme de communication verbale qui accompagne la vie de la galerie. Les solutions passent par la traduction en langue des signes, le sous-titrage des contenus vidéo, la mise à disposition de boucles magnétiques pour les porteurs d'appareils auditifs et la production de supports écrits détaillés.
La Fondation Louis Vuitton propose des visites en langue des signes française (LSF) pour ses expositions majeures. Le Centre Pompidou a formé des médiateurs à la LSF et propose régulièrement des visites signées, intégrant cette offre dans sa programmation culturelle régulière. Le Museo del Prado à Madrid offre des videoguides en langue des signes espagnole pour ses collections permanentes. Le Stedelijk Museum d'Amsterdam propose des boucles magnétiques dans ses espaces de conférence et des sous-titres pour ses contenus vidéo.
En galerie, la mise en place de visites en langue des signes peut se faire en collaboration avec des interprètes professionnels ou des associations de personnes sourdes, pour un coût souvent modeste lorsqu'il est rapporte à l'image que cette initiative projette. Le galeriste peut aussi produire des contenus écrits détaillés — textes de salle approfondis, fiches d'oeuvres documentées, entretiens écrits avec l'artiste, transcriptions des conférences — qui offrent aux visiteurs sourds une expérience de médiation aussi riche que celle proposée aux visiteurs entendants. L'installation de boucles magnétiques, pour un investissement de quelques centaines d'euros, améliore considérablement l'expérience des visiteurs équipés de prothèses auditives.
05Le handicap cognitif : simplifier sans appauvrir
L'accueil des personnes en situation de handicap cognitif — deficience intellectuelle, troubles du spectre autistique, troubles psychiques, maladies neurodegeneratives — est le domaine où les galeries ont le plus de chemin à parcourir. La complexité du discours sur l'art contemporain, souvent jargonnant et autorefentiel, constitue une barrière pour ces publics mais aussi, il faut le reconnaître, pour une large partie du public général qui n'ose pas franchir la porte d'une galerie par crainte de ne pas comprendre.
Les textes en FALC (Facile à Lire et à Comprendre) constituent un outil précieux. Développés initialement pour les personnes en situation de handicap intellectuel, ces textes, qui utilisent des phrases courtes, un vocabulaire simple, une mise en page aérée et des illustrations quand c'est pertinent, bénéficient en réalité à tous les visiteurs. Le Louvre et le musée d'Orsay ont commencé à proposer des parcours en FALC pour certaines de leurs expositions, et les retours montrent que ces parcours sont utilisés par un public bien plus large que le public ciblé initial.
En galerie, la production de textes en FALC ne représente pas un effort considérable. Il suffit de rédiger, en complément du texte curatorial habituel, une version simplifiée qui présente l'artiste et les oeuvres dans un langage accessible. Cette démarche oblige le galeriste à clarifier son propos, ce qui bénéficie à l'ensemble de sa communication. Un texte en FALC force à répondre à des questions essentielles : que montre cette œuvre ? Pourquoi l'artiste l'a-t-il créée ? Qu'est-ce qui la rend importante ? Ces questions, auxquelles le jargon curatorial permet souvent de ne pas répondre, méritent des réponses claires.
Les visites adaptées aux personnes autistes méritent une attention particulière. Ces visites, organisées en petit groupe de cinq à huit personnes maximum, dans un environnement calme et prévisible (éclairage stable, absence de musique de fond, parcours défini à l'avance et communiqué en amont), avec un médiateur formé aux spécificités de l'autisme, permettent à des personnes souvent exclues des lieux culturels de découvrir l'art dans des conditions appropriées. Le Stedelijk Museum d'Amsterdam et la National Gallery de Londres proposent ce type de visites depuis plusieurs années, et la demande ne cesse de croître.
06L'accessibilité numérique : un levier complémentaire
L'accessibilité ne se limite pas à l'espace physique de la galerie. Le site web de la galerie, ses publications sur les réseaux sociaux et ses communications par email doivent également être accessibles aux personnes en situation de handicap. Les normes WCAG (Web Content Accessibility Guidelines) dans leur version 2.1 définissent les standards à respecter : textes alternatifs pour les images, navigation au clavier, contraste de couleurs suffisant (ratio minimum de 4,5 pour 1), compatibilité avec les lecteurs d'écran, sous-titres pour les vidéos, transcriptions pour les podcasts.
La galerie David Zwirner a fait de l'accessibilité numérique un axe de développement, avec un site web conforme aux standards WCAG et des contenus adaptés à tous les types de handicap. La galerie Gagosian propose des transcriptions textuelles de ses podcasts et des sous-titres pour ses vidéos, rendant ses contenus accessibles aux personnes sourdes et malentendantes. Ces initiatives ne sont pas réservées aux grandes galeries disposant de moyens importants : les outils de création de sites web modernes intègrent désormais des fonctionnalités d'accessibilité par défaut, et un audit d'accessibilité de base peut être réalisé avec des outils gratuits en ligne.
Le galeriste qui investit dans l'accessibilité de son site web améliore par la même occasion son référencement naturel, puisque les moteurs de recherche valorisent les sites accessibles. C'est un cercle vertueux : rendre son site accessible le rend aussi plus visible.
07Faire de l'accessibilité un engagement identitaire
L'accessibilité ne doit pas être vécue comme une contrainte réglementaire subie, mais comme un engagement qui définit l'identité de la galerie. Le galeriste qui communique sur ses efforts d'accessibilité — sur son site web, dans ses supports de communication, auprès de la presse — envoie un signal fort à l'ensemble de ses publics. Il montre que sa galerie est un espace ouvert, inclusif, attentif à la diversité de ses visiteurs.
Pour les galeries partenaires d'Artedusa, la plateforme offre un cadre technique qui intègre les bonnes pratiques d'accessibilité numérique, garantissant que les oeuvres et les informations sont accessibles au plus grand nombre de visiteurs et de collectionneurs potentiels. L'engagement pour l'accessibilité n'est pas seulement une obligation légale ou un geste moral : c'est un investissement dans l'élargissement du public et dans la pérennité de la galerie.
Chaque œuvre trouve son collectionneur
Présentez vos artistes, découvrez de nouveaux talents et atteignez les collectionneurs parfaits. Renforcez votre rayonnement culturel grâce à Artedusa.
Postuler