L’art de l’exposition sans trace : Comment le musée des arts et métiers réinvente la scénographie écologique
Le 16 octobre 2024, le Musée des Arts et Métiers ouvre ses portes à Empreinte Carbone, une exposition qui pourrait bien redéfinir les standards de la muséographie. Derrière les cimaises en mycélium et les vitrines en aluminium recyclé se cache une révolution discrète : pour la première fois, un musée français de cette envergure publie intégralement le bilan carbone de son exposition – 147 tonnes de CO₂, soit 62 % de moins qu’une manifestation comparable. Le plus surprenant ? Personne ne remarque que l’ambition artistique a été préservée. Mieux : elle en sort renforcée.
Par Artedusa
••9 min de lectureCette équation, longtemps jugée impossible, est en train de devenir la nouvelle norme. Depuis 2021, la Stratégie nationale pour la culture et le développement durable impose aux institutions culturelles françaises de réduire leurs émissions de 50 % d’ici 2030. Une contrainte qui, loin d’étouffer la créativité, pousse les musées à innover. Le Centre Pompidou a déjà annoncé une refonte complète de ses réserves pour 2026, tandis que le Louvre expérimente des prêts "low-carbon" entre institutions européennes. Mais c’est au Musée des Arts et Métiers que le modèle le plus abouti émerge – un modèle où chaque choix scénographique, chaque matériau, chaque kilomètre parcouru par une œuvre est passé au crible d’une question simple : comment faire aussi bien, voire mieux, avec moins ?
01Le musée face à son bilan carbone : l’équation impossible
Jusqu’en 2020, personne ne mesurait vraiment l’impact environnemental d’une exposition. Puis vint le rapport choc de l’Agence de la transition écologique (ADEME) : une rétrospective comme Picasso. Bleu et Rose au Musée d’Orsay en 2018 avait émis l’équivalent de 1 200 tonnes de CO₂ – soit 240 allers-retours Paris-New York en avion. Le transport des œuvres représentait à lui seul 60 % de ce bilan, suivi par les matériaux de scénographie (25 %) et l’énergie des salles (15 %).
Face à ces chiffres, les musées ont d’abord réagi par des mesures cosmétiques : ampoules LED, suppression des catalogues papier, compensation carbone. Mais ces gestes, aussi louables soient-ils, ne suffisaient pas. "On compensait des émissions qu’on aurait pu éviter", résume Valérie Guillaume, directrice du Musée des Arts et Métiers. Empreinte Carbone marque un tournant : pour la première fois, la réduction des émissions devient le point de départ de la conception, et non un correctif a posteriori.
Le défi était de taille. Comment concilier. L’exigence artistique : une exposition doit impressionner, surprendre, émouvoir. La rigueur scientifique : chaque choix doit être justifié par des données précises. La contrainte budgétaire : les solutions durables coûtent souvent plus cher à court terme.
La réponse ? Une collaboration inédite entre conservateurs, architectes et ingénieurs en durabilité. Le collectif Encore Heureux, spécialisé dans l’éco-conception, a rejoint l’équipe dès la phase de conception. "On a commencé par lister tout ce qu’on ne pouvait pas faire", explique Julien Choppin, cofondateur du collectif. "Pas de prêts internationaux, pas de matériaux neufs, pas d’éclairages énergivores. Ensuite, on a cherché des alternatives qui répondent aux mêmes objectifs esthétiques et narratifs."
02Les matériaux qui changent tout : du mycélium aux vitrines en champignons
Si Empreinte Carbone frappe les visiteurs, c’est d’abord par son esthétique. Les murs ne sont pas peints, mais recouverts de panneaux de mycélium – un matériau cultivé à partir de déchets agricoles et de champignons, qui pousse en quelques jours et se composte en fin de vie. Les vitrines, traditionnellement en verre et aluminium, sont ici fabriquées à partir de PLA (un plastique biodégradable à base d’amidon de maïs) et d’aluminium recyclé à 95 %. Même le sol a été repensé : fini le parquet neuf ou la moquette jetable, place au liège – un matériau renouvelable, isolant et antistatique.
Ces choix ne relèvent pas du hasard. Chaque matériau a été sélectionné selon trois critères. Son empreinte carbone : le mycélium, par exemple, stocke du CO₂ pendant sa croissance. Sa circularité : peut-il être réutilisé, recyclé ou composté ? Son impact sur l’expérience visiteur : un mur en mycélium offre une texture unique, presque organique, qui dialogue avec les œuvres présentées.
Parmi les innovations les plus remarquables. Les "cimaises vivantes" : des structures en terre crue mélangée à de la paille, qui régulent naturellement l’humidité et réduisent les besoins en climatisation. Les étiquettes en papier ensemencé : après l’exposition, les visiteurs peuvent les planter pour faire pousser des fleurs. Les socles en béton de chanvre : un matériau biosourcé qui remplace avantageusement le béton traditionnel, responsable de 8 % des émissions mondiales de CO₂.
"Le plus surprenant, c’est que ces matériaux ne limitent pas la créativité – ils la stimulent", observe Marie-Sophie Corcy, conservatrice en chef. "Un artiste comme Tatiana Trouvé, dont les œuvres explorent la mémoire des lieux, a immédiatement vu le potentiel des murs en mycélium. Pour elle, c’était une façon de faire dialoguer son travail avec l’histoire industrielle du musée."
03Le casse-tête des prêts d’œuvres : quand le local devient une force
Le transport des œuvres représente le poste le plus émetteur de CO₂ dans une exposition. Pour Empreinte Carbone, le Musée des Arts et Métiers a pris une décision radicale : aucun prêt international. "C’était un choix politique, mais aussi artistique", explique Lionel Dufaux, responsable des collections contemporaines. "On a voulu montrer qu’il était possible de monter une exposition ambitieuse en puisant uniquement dans les collections françaises et européennes."
Cette contrainte a donné naissance à une approche inédite. Les prêts "low-carbon" : les œuvres voyagent en train ou en camion partagé, avec un suivi GPS pour optimiser les trajets. Les doubles numériques : certaines pièces majeures, comme La Machine à vapeur de James Watt, sont présentées sous forme de réplique 3D interactive, permettant aux visiteurs de les manipuler virtuellement. Les collaborations avec les FRAC : les Fonds régionaux d’art contemporain, souvent sous-exploités, deviennent des partenaires clés pour des prêts de proximité.
Résultat ? Le bilan carbone lié au transport a été divisé par quatre. Mais cette approche soulève des questions. "Certains conservateurs nous ont reproché de sacrifier la diversité des œuvres", reconnaît Valérie Guillaume. "Mais est-ce vraiment le cas ? En se concentrant sur des prêts locaux, on redécouvre des artistes oubliés, des collections méconnues. C’est une autre forme d’ambition."
Un exemple frappant : l’œuvre Carbon Sink de l’artiste américain Chris Jordan, initialement prévue pour l’exposition, a été remplacée par Forêt noire de la Française Eva Jospin – une installation monumentale en carton recyclé, tout aussi puissante visuellement, mais produite à 500 km de Paris au lieu de 8 000.
04L’éclairage, parent pauvre de l’éco-conception
Dans une exposition, l’éclairage représente jusqu’à 30 % de la consommation énergétique. Pourtant, c’est souvent le dernier poste à être optimisé. Empreinte Carbone rompt avec cette habitude en intégrant la lumière dès la conception.
Le musée a fait appel à Lumière et Couleur, un cabinet spécialisé dans l’éclairage muséographique durable. Leur approche repose sur trois principes. La lumière naturelle : les salles ont été repensées pour maximiser l’apport de lumière du jour, avec des puits de lumière et des réflecteurs directionnels. Les LEDs à spectre complet : moins énergivores que les halogènes, elles reproduisent fidèlement les couleurs des œuvres. Les capteurs de présence : les lumières s’éteignent automatiquement dans les zones non fréquentées.
"Le plus gros défi, ce n’était pas la technologie, mais les habitudes", confie Thomas Viguier, responsable technique. "Les conservateurs avaient peur que les œuvres soient moins bien mises en valeur. On a dû organiser des tests en conditions réelles pour les convaincre."
Un exemple concret : l’installation Data Shadow de l’artiste britannique James Bridle, qui utilise des projecteurs pour matérialiser les données de surveillance. Plutôt que d’utiliser des projecteurs classiques, l’équipe a opté pour des modèles à LED basse consommation, couplés à des capteurs de mouvement. Résultat : l’œuvre est tout aussi impressionnante, mais consomme 70 % d’énergie en moins.
05Le visiteur, acteur de la transition
Une exposition écologique ne se limite pas à ses matériaux ou à son bilan carbone. Elle doit aussi impliquer le public. Empreinte Carbone intègre cette dimension à travers plusieurs dispositifs interactifs. Le "carbonomètre" : un écran tactile permet aux visiteurs de calculer l’empreinte carbone de leur visite, en fonction de leur mode de transport. Les "promesses vertes" : à la sortie, chacun peut s’engager à adopter un geste éco-responsable (prendre le train plutôt que l’avion, réduire sa consommation de viande, etc.). Ces engagements sont affichés sur un mur numérique. Les ateliers de réparation : en partenariat avec Les Repair Cafés, le musée organise des sessions pour apprendre à réparer des objets du quotidien, plutôt que de les jeter.
"On ne voulait pas d’une exposition moralisatrice", précise Marie-Sophie Corcy. "L’idée, c’est de montrer que chacun peut agir, à son échelle. Même un petit geste, multiplié par des millions de visiteurs, peut faire la différence."
Cette approche porte ses fruits. Selon une étude menée pendant les trois premiers mois de l’exposition, 68 % des visiteurs déclarent avoir modifié leurs habitudes après leur visite. "C’est bien plus que ce qu’on espérait", se réjouit Valérie Guillaume. "Cela prouve que les musées ont un rôle à jouer dans la transition écologique, bien au-delà de leurs murs."
06Le modèle économique : quand l’écologie devient rentable
Longtemps, les musées ont cru que l’écologie coûtait cher. Empreinte Carbone démontre le contraire. Le budget de l’exposition s’élève à 1,2 million d’euros – soit 30 % de moins qu’une manifestation comparable. Comment est-ce possible ?
La mutualisation des coûts : le musée a loué du matériel (éclairages, vitrines) plutôt que de l’acheter. Les panneaux en mycélium, par exemple, ont été fabriqués par une start-up lyonnaise et seront réutilisés pour d’autres expositions. Les partenariats innovants : la SNCF a offert des tarifs préférentiels aux visiteurs venant en train, en échange d’une visibilité dans l’exposition. Résultat : 42 % des visiteurs ont utilisé le train, contre 28 % en moyenne. La réduction des déchets : en fin d’exposition, 90 % des matériaux seront réutilisés ou recyclés. Les panneaux en mycélium seront compostés pour fertiliser les jardins du musée.
"On a réalisé que l’écologie n’était pas un coût, mais un levier d’optimisation", analyse Julien Choppin. "En repensant nos processus, on a réduit nos dépenses tout en améliorant la qualité de l’exposition."
Cette logique commence à essaimer. Le Centre Pompidou a annoncé qu’il appliquerait les mêmes principes à sa prochaine rétrospective, prévue en 2026. "C’est une question de survie", estime Bernard Blistène, ancien directeur du musée. "Les visiteurs attendent des institutions culturelles qu’elles soient exemplaires. Si on ne s’adapte pas, on risque de devenir obsolètes."
07Et demain ? Vers un art post-carbone
Empreinte Carbone n’est qu’une étape. Demain, les expositions pourraient ressembler à ceci. Des musées nomades : des expositions itinérantes, conçues pour voyager en train et s’adapter à différents lieux. Des œuvres vivantes : des installations qui évoluent avec le temps, comme les murs en mycélium qui poussent pendant l’exposition. Des collections dématérialisées : des prêts virtuels pour les œuvres trop fragiles ou trop lointaines, avec des répliques en réalité augmentée.
"L’enjeu, ce n’est plus seulement de réduire notre impact, mais de repenser complètement notre rapport à l’art", estime Hans Ulrich Obrist, directeur artistique des Serpentine Galleries. "Et si une exposition n’était plus un événement ponctuel, mais un processus continu, en dialogue avec son environnement ?"
Une chose est sûre : le modèle du "blockbuster" carbonivore est en train de disparaître. À sa place émerge une nouvelle forme d’exposition, où l’ambition artistique et la responsabilité écologique ne sont plus antagonistes, mais complémentaires. Comme le résume Valérie Guillaume : "On ne fait pas de l’art malgré l’écologie. On fait de l’art grâce à elle."
Et si c’était ça, la véritable révolution ?
Chaque œuvre trouve son collectionneur
Présentez vos artistes, découvrez de nouveaux talents et atteignez les collectionneurs parfaits. Renforcez votre rayonnement culturel grâce à Artedusa.
Postuler