Le journal visuel : Quand chaque page devient une carte du monde intérieur
Imaginez un carnet ouvert sur une table en bois patiné, baigné par la lumière dorée d’un après-midi d’automne. Les pages, jaunies par le temps, portent les traces d’une pensée en mouvement : des croquis hâtifs côtoient des annotations griffonnées à la hâte, des taches d’aquarelle se mêlent à des collages de fleurs séchées, tandis que des mots à moitié effacés semblent murmurer des secrets. Ce n’est pas un simple cahier, mais un journal visuel – un territoire où l’artiste, l’écrivain ou le rêveur cartographie son esprit au fil des jours. Une pratique aussi ancienne que l’écriture elle-même, et pourtant toujours aussi vivante, des carnets de Léonard de Vinci aux dessins sur iPad de David Hockney.
Par Artedusa
••9 min de lecturePourquoi ce besoin de capturer l’éphémère ? Peut-être parce qu’un journal visuel n’est jamais un simple recueil de dessins. C’est un miroir tendu vers l’invisible : les idées qui naissent et meurent en une seconde, les émotions trop complexes pour les mots, les fragments de réalité qui échappent à la mémoire. Comme l’écrivait Frida Kahlo dans son propre journal, "Je ne sais pas si mes tableaux sont surréalistes ou non, mais je sais qu’ils sont l’expression la plus franche de moi-même." Et si le véritable chef-d’œuvre n’était pas l’œuvre achevée, mais cette trace intime du processus créatif ?
01Les carnets perdus de Léonard : quand la science et l’art dansaient ensemble
Il est minuit dans l’atelier de Léonard de Vinci, à Milan. La lueur vacillante d’une bougie éclaire les pages d’un carnet ouvert, où se mêlent des croquis d’ailes mécaniques, des études de muscles en mouvement, et des notes écrites à l’envers, comme pour mieux protéger leurs secrets. Ce n’est pas un hasard si le maître florentin écrivait de la main gauche et en miroir : ses carnets étaient à la fois des laboratoires et des sanctuaires. Dans le Codex Leicester, acquis par Bill Gates pour la somme astronomique de 30,8 millions de dollars, on découvre des pages où la science et l’art s’entrelacent avec une grâce presque magique. Une étude sur les tourbillons d’eau voisine avec un croquis de machine volante ; une observation sur la lumière de la lune côtoie un portrait inachevé.
Ce qui frappe, c’est l’absence de frontière entre le "beau" et l’"utile". Pour Léonard, dessiner n’était pas un passe-temps, mais une manière de comprendre le monde. Ses carnets regorgent d’inventions qui ne verront jamais le jour – des chars d’assaut, des scaphandres, des villes idéales – mais aussi de détails poétiques, comme cette étude de chat endormi, ou ces nuages dont les formes évoquent des visages. Aujourd’hui, des chercheurs utilisent des techniques d’imagerie avancée pour révéler les couches cachées sous l’encre : des dessins effacés, des corrections, des idées abandonnées en cours de route. Preuve que même un génie comme Léonard doutait, revenait en arrière, recommençait. Son journal visuel n’était pas un recueil de réponses, mais une quête sans fin.
02Frida Kahlo et le journal comme exorcisme
La douleur est une encre indélébile. Dans les dernières années de sa vie, alitée et rongée par les séquelles de son accident, Frida Kahlo transforme son journal en un espace de résistance. Les pages, couvertes d’aquarelles vibrantes et de mots griffonnés, deviennent le théâtre d’un combat intime. Ici, une colonne vertébrale brisée se transforme en colonne ionique ; là, des racines enserrent un cœur saignant, symbole de son amour toxique pour Diego Rivera. "Je ne suis pas morte, et de plus, j’ai quelque chose à vivre", écrit-elle en 1953, alors que les médecins lui annoncent une amputation imminente.
Ce qui rend son journal si bouleversant, c’est sa matérialité même. Kahlo ne se contente pas de dessiner : elle agit sur la page. Elle colle des pétales de fleurs séchées, mord les feuilles jusqu’à y laisser des traces de dents, utilise son propre sang comme pigment. Certaines pages portent les marques de ses larmes, d’autres sont tachées de café ou de vin. Comme si chaque élément du quotidien – une tasse renversée, une douleur fulgurante – devenait une partie de l’œuvre. Les couleurs, elles aussi, racontent une histoire : le bleu cobalt, couleur de l’espoir, domine les premières pages ; le rouge sang, symbole de souffrance, envahit les dernières.
Et puis, il y a les mots. Des poèmes inachevés, des insultes lancées à Diego, des listes de médicaments. "Rien n’est plus précieux que le rire", note-t-elle un jour, avant d’ajouter, quelques pages plus loin : "La douleur n’est pas une partie de la vie, elle peut devenir la vie elle-même." Son journal n’est pas un simple témoignage, mais un exorcisme – une manière de domestiquer la souffrance en la transformant en art. Aujourd’hui, des psychanalystes étudient ses pages comme on déchiffrerait un rêve, cherchant dans ses symboles (les singes, les racines, les yeux) les clés d’une âme en proie à la tourmente.
03Cy Twombly : l’art de griffonner comme on respire
Dans un petit appartement de Rome, un homme assis à une table en bois trace des lignes avec une désinvolture apparente. Ses doigts, tachés d’encre, glissent sur le papier comme s’ils suivaient une mélodie intérieure. Cy Twombly n’écrit pas, ne dessine pas vraiment : il scribouille. Ses carnets, aujourd’hui exposés dans les plus grands musées du monde, ressemblent à des palimpsestes où se superposent des fragments de poésie, des noms de dieux grecs, et des traits qui évoquent tantôt des graffitis, tantôt des équations mathématiques.
Pour Twombly, le geste prime sur le résultat. Ses pages ne sont pas des esquisses préparatoires, mais des œuvres en soi, où l’inconscient affleure à chaque trait. "Je ne sais pas ce que je fais avant de le faire", confiait-il. Ses carnets regorgent de références classiques – des citations d’Homère, des allusions à Bacchus – mais aussi de détails prosaïques, comme cette liste de courses griffonnée à la hâte entre deux dessins. En 1994, l’un de ses carnets est volé dans son atelier. Les pages réapparaîtront plus tard, vendues séparément aux enchères. Preuve que, pour Twombly, chaque feuille était une entité autonome, un fragment d’un tout plus vaste et insaisissable.
Ce qui fascine dans son travail, c’est cette impression de liberté absolue. Pas de règles, pas de hiérarchie entre le texte et l’image. Une phrase peut s’interrompre pour laisser place à un gribouillis, qui lui-même cède la place à une tache de couleur. Comme si Twombly avait capturé l’essence même de la pensée : chaotique, poétique, et profondément humaine.
04David Hockney et la révolution du pinceau numérique
Un matin de 2010, David Hockney, alors âgé de 73 ans, découvre l’iPad. Ce qui n’était au départ qu’un gadget devient rapidement une obsession. "C’est comme si j’avais retrouvé la spontanéité de mes débuts", confie-t-il. En quelques mois, il produit des centaines de dessins numériques, qu’il envoie quotidiennement à ses amis par e-mail. Des paysages de son Yorkshire natal, des portraits de ses proches, des natures mortes – autant de variations sur un même thème : la lumière.
Ce qui change avec l’iPad, c’est la transparence du processus. Grâce à des applications comme Procreate, Hockney peut enregistrer chaque trait, chaque hésitation, chaque correction. Ses dessins deviennent des films en accéléré, où l’on voit l’œuvre naître sous nos yeux. "Avant, on ne voyait que le résultat final. Maintenant, on peut suivre le cheminement de l’artiste", explique-t-il. En 2012, la Royal Academy de Londres lui consacre une exposition entière, A Bigger Picture, où ses dessins numériques côtoient ses peintures à l’huile. Le public découvre avec émerveillement que l’outil n’a pas d’importance : seul compte le regard.
Pourtant, certains puristes froncent les sourcils. "Ce n’est pas de l’art, c’est du dessin assisté par ordinateur", entend-on dans les couloirs des galeries. Hockney, lui, s’en amuse. "Quand j’ai commencé à utiliser des Polaroïds dans les années 1980, on m’a dit la même chose. Pourtant, aujourd’hui, personne ne conteste que ce sont des œuvres." Son journal visuel numérique, A Chronology, est une ode à la modernité. Mais aussi, et surtout, une preuve que la créativité n’a pas d’âge – ni de support.
05Le journal visuel comme archéologie de soi
Et si le véritable trésor d’un journal visuel résidait dans ses imperfections ? Dans ces pages raturées, ces dessins inachevés, ces idées abandonnées en cours de route ? Les carnets de Delacroix, par exemple, révèlent un artiste en perpétuelle remise en question. Entre deux croquis de chevaux ou de scènes historiques, on trouve des listes de courses, des adresses griffonnées à la hâte, des calculs de dépenses. Comme si la vie quotidienne et la création ne faisaient qu’un.
Chez les artistes contemporains, cette porosité entre l’intime et l’artistique est encore plus marquée. L’Américaine Julie Mehretu, par exemple, utilise ses carnets comme des laboratoires de formes. Ses dessins, inspirés par l’architecture et la cartographie, ressemblent à des villes en mouvement, où se superposent des couches de lignes et de couleurs. "Chaque page est une tentative de capturer l’énergie d’un lieu", explique-t-elle. Ses carnets, exposés en 2021 au Whitney Museum de New York, montrent un processus de création presque organique : les idées germent, s’épanouissent, puis meurent pour renaître sous une autre forme.
Même chose pour l’artiste britannique Tracey Emin, dont les journaux intimes ont été exposés comme des œuvres à part entière. "Mon lit" (1998), installation célèbre composée d’un lit défait entouré d’objets personnels, trouve son origine dans ses carnets. "Je dessinais ma vie avant de la mettre en scène", confie-t-elle. Ses pages, couvertes de textes rageurs et de dessins érotiques, sont un miroir brut de ses émotions. "Un journal visuel, c’est comme une thérapie. Sauf que, au lieu de parler à un psy, on parle à la page."
06Dessiner pour ne pas oublier : le journal visuel à l’ère du numérique
À l’heure où nos vies sont de plus en plus numérisées, le journal visuel connaît un regain d’intérêt. Des applications comme Day One ou Notion permettent de mêler texte, images et croquis, tandis que des artistes comme l’Islandaise Loish (Lois van Baarle) partagent leurs dessins quotidiens sur Instagram. "Le numérique a démocratisé la pratique", explique-t-elle. "Avant, un carnet était un objet sacré. Aujourd’hui, on peut dessiner n’importe où, n’importe quand."
Pourtant, certains puristes regrettent la disparition du papier. "Il y a quelque chose de magique dans la texture d’une page, dans l’odeur de l’encre", confie l’illustratrice française Pénélope Bagieu. "Un dessin numérique n’a pas la même âme." D’autres, comme l’artiste Refik Anadol, explorent de nouvelles frontières en utilisant l’intelligence artificielle pour générer des "journaux visuels dynamiques", où les images évoluent en temps réel.
Mais au fond, peu importe le support. Ce qui compte, c’est cette nécessité de capturer l’instant. Comme l’écrivait Anaïs Nin dans son propre journal : "Nous écrivons pour goûter à la vie deux fois." Dessiner, c’est peut-être la même chose : une manière de vivre plus intensément, de transformer l’ordinaire en extraordinaire. Que ce soit sur du papier vergé ou sur un écran tactile, un journal visuel reste une carte du monde intérieur – un territoire infini, où chaque trait est une frontière à franchir.