Le carnet de croquis : Ce journal intime où l’art prend vie
Imaginez un matin de 1508, dans l’atelier florentin de Michel-Ange. La lumière rasante de l’aube filtre à travers les volets disjoints, dessinant des ombres longues sur les murs de pierre. Sur une table encombrée de pigments et de pinceaux, un carnet de cuir usé s’ouvre sur une page couverte de traits nerveux : des mains, des visages, des corps tordus dans des poses impossibles. Ces esquisses, griffonnées à la hâte entre deux séances de peinture, ne sont pas de simples exercices. Elles sont le souffle même de la Chapelle Sixtine avant qu’elle n’existe, le dialogue secret entre l’artiste et ses démons. Plus tard, quand les historiens exhumeront ces carnets, ils y découvriront bien plus que des études préparatoires : une pensée en mouvement, une obsession, presque une confession.
Par Artedusa
••13 min de lectureLe carnet de croquis n’a jamais été un simple outil. C’est un territoire frontière où l’artiste négocie avec l’invisible, où l’idée naissante se heurte à la résistance du papier, où l’erreur devient parfois une révélation. Que vous soyez un dessinateur du dimanche ou un professionnel aguerri, ce modeste objet de papier et de colle recèle une puissance insoupçonnée : celle de transformer le regard, d’affûter la main, et de capturer l’éphémère avant qu’il ne s’échappe.
L’encre et le temps : quand le carnet devient archive
Il y a quelque chose de profondément intime dans un carnet de croquis. Contrairement à une toile ou une sculpture, il n’est pas destiné à être exposé. Il se feuillette comme un journal, se manipule avec précaution, se cache parfois. Et pourtant, c’est souvent dans ces pages que l’on trouve l’artiste le plus authentique.
Prenez les carnets de Léonard de Vinci. Ces pages, aujourd’hui conservées sous verre dans les bibliothèques les plus prestigieuses du monde, étaient à l’origine des objets du quotidien, remplis de notes hâtives, de calculs mathématiques, de croquis d’inventions farfelues et de dessins anatomiques d’une précision chirurgicale. Léonard y griffonnait tout : des études de nuages, des machines volantes, des visages souriants ou grimaçants. Pour lui, le carnet était une extension de sa pensée, un lieu où art et science se mêlaient sans hiérarchie. Quand on feuillette le Codex Atlanticus, on a l’impression de surprendre le maître en train de penser à voix haute, de suivre le fil de ses idées comme on suivrait une rivière sinueuse.
Cette fonction d’archive personnelle a pris une dimension presque sacrée chez certains artistes. Frida Kahlo, par exemple, a transformé son Diario en un espace de résistance et de survie. Entre 1944 et 1954, alors que son corps la trahissait et que la douleur devenait son quotidien, elle a rempli les pages de ce carnet de dessins, de poèmes, de collages et même de taches de sang. Les mots s’y mêlent aux images dans un désordre poétique : "No me olvides, mi amor" écrit à côté d’un autoportrait aux larmes de sang, ou "La vida es corta, el arte es largo" griffonné en marge d’un croquis de fleurs fanées. Ce carnet n’était pas un simple recueil d’esquisses, mais une œuvre à part entière, un exutoire, un testament.
Aujourd’hui, avec l’avènement du numérique, cette dimension intime du carnet de croquis est-elle en train de disparaître ? Pas forcément. David Hockney, par exemple, a adopté l’iPad comme support de prédilection pour ses croquis. Ses dessins numériques, réalisés avec un stylet et l’application Brushes, ont la même spontanéité que ses anciennes esquisses à l’encre ou à l’aquarelle. La différence ? Ils peuvent être envoyés instantanément à des amis, projetés sur des écrans géants, ou même animés. Pourtant, malgré cette modernité, Hockney reste fidèle à l’esprit du carnet traditionnel : "Je dessine tous les jours, comme je l’ai toujours fait. C’est une façon de voir le monde."
La main qui tremble : l’art de l’imperfection
Il y a une beauté particulière dans les pages d’un carnet de croquis : celle de l’imperfection assumée. Contrairement à une œuvre aboutie, où chaque trait est calculé, où chaque couleur est pesée, le croquis vit de ses hésitations, de ses repentirs, de ses accidents.
Observez les carnets de Vincent van Gogh. Ses dessins à la plume de roseau, réalisés entre 1881 et 1890, sont d’une expressivité folle. Les traits sont nerveux, les hachures désordonnées, les visages parfois à peine esquissés. Dans une étude pour Les Mangeurs de pommes de terre (1885), on voit des paysans courbés sur leur assiette, leurs mains déformées par le travail, leurs visages creusés par la fatigue. Van Gogh ne cherche pas à rendre une réalité photographique. Il capture l’essence d’un moment, d’une émotion, d’une vérité humaine. "Je veux toucher les gens avec mes dessins", écrit-il à son frère Theo. Et c’est précisément cette imperfection, cette urgence, qui donne à ses croquis leur force.
Cette liberté dans l’erreur est au cœur de la pratique du carnet. Kimon Nicolaïdes, dans son livre culte The Natural Way to Draw (1941), encourageait ses élèves à dessiner "avec tout leur corps", à laisser la main suivre l’œil sans contrôle excessif. Son exercice du "contour aveugle" – dessiner un sujet sans regarder sa feuille – est devenu un classique. Le résultat ? Des lignes tremblées, des proportions approximatives, mais une intensité rare. L’objectif n’est pas la perfection, mais la connexion : entre la main, l’œil et le sujet.
Cette philosophie de l’imperfection a trouvé un écho particulier dans l’art contemporain. Jean-Michel Basquiat, par exemple, utilisait ses carnets comme des terrains de jeu où se mêlaient dessins, mots, symboles et gribouillis. Ses pages sont couvertes de phrases inachevées, de noms barrés, de figures à moitié effacées. "Je ne sais pas ce que je fais avant de le faire", disait-il. Pour lui, le carnet était un espace de liberté absolue, où l’erreur n’existait pas.
Le carnet comme laboratoire : quand l’idée prend forme
Si le carnet de croquis est souvent perçu comme un espace d’exercice ou de notation, il est aussi – et peut-être surtout – un laboratoire d’idées. C’est là que les artistes testent des compositions, explorent des techniques, ou laissent libre cours à leur imagination.
Prenez Pablo Picasso. Ses carnets des années 1920 et 1930, comme les Carnets de Dinard (1928), sont de véritables champs d’expérimentation. On y voit naître des formes qui deviendront plus tard des chefs-d’œuvre : des corps déformés qui annoncent le cubisme, des visages aux traits simplifiés à l’extrême, des scènes érotiques ou violentes qui préfigurent Guernica. Dans une page particulièrement frappante, Picasso dessine une série de têtes de taureau, chacune plus stylisée que la précédente. À la fin de la séquence, l’animal n’est plus qu’un assemblage de lignes géométriques – une préfiguration de sa fameuse Tête de taureau (1942), réalisée à partir d’une selle et d’un guidon de vélo.
Cette fonction de laboratoire est encore plus évidente chez les artistes conceptuels. Joseph Beuys, par exemple, utilisait ses carnets comme des supports à part entière, les intégrant parfois directement dans ses performances. Dans I like America and America likes Me (1974), il s’enferme pendant trois jours dans une galerie new-yorkaise avec un coyote, et ses croquis de l’animal deviennent des éléments clés de l’œuvre. Pour Beuys, le carnet n’était pas un simple outil préparatoire, mais une extension de sa pratique artistique, un lieu où l’idée et la matière se rencontraient.
Aujourd’hui, cette dimension expérimentale du carnet est plus vivante que jamais. Des artistes comme Julie Mehretu, connue pour ses toiles monumentales abstraites, utilisent leurs carnets pour développer des systèmes de signes et de gestes qui deviendront plus tard des compositions complexes. Ses pages sont couvertes de traits superposés, de formes géométriques, de couches de couleurs qui semblent bouger sous les yeux. "Le carnet est l’endroit où je peux me permettre de tout essayer", explique-t-elle. "C’est là que je prends des risques."
Les secrets du papier : choisir son terrain de jeu
Le choix d’un carnet de croquis n’est jamais anodin. Le format, le type de papier, la reliure : chaque détail influence la pratique et le résultat. Certains artistes sont fidèles à un modèle toute leur vie, d’autres changent au gré de leurs envies ou de leurs projets.
Albrecht Dürer, au XVIe siècle, utilisait des carnets de petit format, faciles à transporter lors de ses voyages. Ses études de paysages ou d’animaux, réalisées à l’aquarelle ou à la plume, sont d’une précision remarquable. Le papier, épais et légèrement texturé, absorbe parfaitement l’encre et permet des détails minutieux. À l’inverse, J.M.W. Turner préférait des carnets plus grands, avec des pages qui pouvaient accueillir ses vastes études de ciels et de tempêtes. Ses croquis à l’aquarelle, réalisés sur le motif, sont d’une liberté folle : les couleurs se mélangent, les formes se dissolvent, les traits sont à peine esquissés.
Aujourd’hui, les artistes ont l’embarras du choix. Les carnets Moleskine, avec leur papier lisse et leur couverture noire emblématique, sont devenus un classique. Mais certains préfèrent les pages texturées des carnets Fabriano, ou la robustesse des carnets Stillman & Birn, conçus pour résister à l’aquarelle et à l’encre. D’autres encore optent pour des formats originaux : des carnets à spirale pour faciliter le dessin à plat, des carnets accordéon pour des compositions longues, ou même des carnets numériques comme l’iPad Pro avec l’application Procreate.
Le choix du papier est tout aussi crucial. Un papier trop fin ne supportera pas l’aquarelle ou l’encre, tandis qu’un papier trop épais peut rendre le dessin difficile. Certains artistes, comme David Hockney, aiment travailler sur du papier teinté, qui offre un fond déjà coloré et permet des effets de lumière intéressants. D’autres, comme Egon Schiele, préfèrent le papier kraft, dont la texture brute donne une énergie particulière aux dessins.
L’art de voir : quand le carnet transforme le regard
Le plus grand pouvoir du carnet de croquis ? Il change la façon dont on regarde le monde. Dessiner régulièrement, c’est apprendre à observer avec une attention nouvelle, à remarquer des détails qui échappent habituellement au regard.
John Ruskin, le grand critique d’art victorien, l’avait bien compris. Dans The Elements of Drawing (1857), il encourageait ses élèves à dessiner "tout ce qui les entoure" : un nuage, une feuille, une pierre, un visage. "Le dessin n’est pas une question de talent, mais d’observation", écrivait-il. Pour lui, le carnet était un outil de connaissance, une façon de "lire" le monde comme on lirait un livre.
Cette idée a trouvé un écho particulier chez les urban sketchers, ces artistes qui dessinent sur le vif dans les rues du monde entier. Gabriel Campanario, fondateur du mouvement Urban Sketchers, explique que dessiner une ville, c’est la "comprendre de l’intérieur". "Quand vous dessinez un bâtiment, vous remarquez des détails que vous n’aviez jamais vus : la façon dont la lumière frappe les corniches, les ombres portées des arbres, les reflets dans les vitrines. Le carnet vous force à ralentir, à regarder vraiment."
Cette transformation du regard n’est pas réservée aux artistes. Des scientifiques comme Leonardo da Vinci ou Alexander von Humboldt ont utilisé le dessin comme outil d’exploration. Humboldt, lors de son expédition en Amérique du Sud au début du XIXe siècle, remplissait ses carnets de croquis de plantes, d’animaux et de paysages. Pour lui, dessiner n’était pas une activité artistique, mais une façon de "capturer l’essence des choses", de comprendre les liens entre les éléments de la nature.
Le carnet comme rituel : l’art de la discipline créative
Pour beaucoup d’artistes, le carnet de croquis n’est pas seulement un outil, mais un rituel. Une pratique quotidienne, presque sacrée, qui structure la journée et nourrit la créativité.
Henri Matisse, par exemple, dessinait tous les matins au réveil. "Je commence ma journée par un dessin, comme on boit un verre d’eau", disait-il. Ces croquis, souvent réalisés au crayon ou à l’encre, étaient pour lui une façon de "se mettre en train", de réveiller sa main et son œil avant de se lancer dans des travaux plus ambitieux. Dans ses carnets, on trouve des études de nus, des compositions florales, des motifs décoratifs – des exercices qui, plus tard, se retrouveront dans ses peintures ou ses gouaches découpées.
Cette discipline quotidienne est aussi au cœur de la pratique de David Hockney. Depuis les années 1960, il dessine presque tous les jours, que ce soit sur papier ou sur iPad. "Le dessin est une façon de penser", explique-t-il. "Si je ne dessine pas pendant quelques jours, je me sens comme engourdi. C’est une nécessité, comme respirer."
Pour les artistes contemporains, le carnet peut aussi devenir un espace de méditation. Marina Abramović, par exemple, utilise le dessin comme une pratique spirituelle. Dans ses performances, elle reste parfois des heures immobile, les yeux fermés, traçant des lignes sur le papier sans regarder. Pour elle, le dessin est une façon de "se connecter à l’instant présent", de laisser le corps et l’esprit travailler ensemble.
Quand le carnet devient œuvre : l’art de l’éphémère
Parfois, le carnet de croquis dépasse sa fonction première pour devenir une œuvre à part entière. C’est le cas des carnets de certains artistes contemporains, qui les transforment en objets d’art, en installations, ou même en performances.
Prenez les carnets de Anselm Kiefer. Ses pages, souvent de grand format, sont couvertes de couches épaisses de peinture, de cendres, de plomb, de fragments de plantes séchées. Pour Kiefer, le carnet est un espace de mémoire, un lieu où il explore les thèmes de l’histoire, de la mythologie et de la destruction. Ses dessins ne sont pas des esquisses, mais des œuvres en soi, chargées d’une puissance symbolique et matérielle.
D’autres artistes poussent encore plus loin cette idée du carnet comme œuvre. Sophie Calle, par exemple, utilise ses carnets comme des supports narratifs. Dans L’Hôtel (1981), elle a travaillé comme femme de chambre dans un hôtel vénitien et a documenté les objets laissés par les clients dans leurs chambres. Ses notes, ses croquis et ses photographies sont devenus une œuvre conceptuelle, un portrait intime et troublant de l’intimité des autres.
Plus récemment, des artistes comme Julie Mehretu ou Kara Walker ont intégré leurs carnets dans des installations monumentales. Les dessins préparatoires de Walker pour ses silhouettes découpées, par exemple, sont souvent exposés aux côtés des œuvres finales, révélant le processus de création et invitant le spectateur à entrer dans l’atelier de l’artiste.
Le carnet et vous : comment commencer ?
Vous n’êtes pas Picasso, ni Frida Kahlo, ni David Hockney ? Qu’importe. Le carnet de croquis est un outil démocratique, accessible à tous. Il ne demande ni talent particulier, ni matériel coûteux. Juste une feuille de papier, un crayon, et l’envie de regarder le monde différemment.
Pour commencer, choisissez un carnet qui vous plaît. Pas besoin d’investir dans un modèle luxueux : un simple cahier à spirale ou un bloc de papier fera l’affaire. L’important, c’est qu’il vous donne envie de l’ouvrir. Ensuite, fixez-vous un rituel. Dessinez tous les jours, même cinq minutes. Un objet sur votre bureau, un visage dans le métro, un arbre dans le parc. L’objectif n’est pas de produire des chefs-d’œuvre, mais de vous entraîner à voir, à observer, à capturer.
N’ayez pas peur de l’imperfection. Les traits tremblés, les proportions approximatives, les taches d’encre : tout cela fait partie du processus. Comme le disait Paul Klee, "un dessin est une ligne qui part en promenade". Laissez votre main se promener sur le papier, sans jugement.
Et surtout, amusez-vous. Le carnet de croquis est un espace de liberté, un lieu où tout est permis. Vous pouvez y mélanger les techniques, coller des images, écrire des notes, gribouiller, effacer, recommencer. C’est votre territoire, votre laboratoire, votre journal intime.
Un jour, peut-être, vous feuilletterez ces pages et découvrirez, comme Michel-Ange devant ses esquisses, que quelque chose de plus grand s’y cache. Une idée, une émotion, une œuvre en devenir. Car le carnet de croquis n’est pas seulement un outil. C’est un compagnon de route, un témoin silencieux de votre voyage artistique. Et qui sait ? Peut-être qu’un matin, dans cent ans, quelqu’un ouvrira votre carnet et y découvrira, comme nous découvrons aujourd’hui ceux de Léonard ou de Frida, l’écho d’une pensée en mouvement.