Le sang, l’or et le silence : Quand les artistes femmes réécrivent l’histoire de l’art
La salle des ventes de Sotheby’s, ce soir de juillet 2023, bruissait comme une ruche avant l’orage. Sous les lustres de cristal, une toile du XVIIe siècle attendait son destin : Judith décapitant Holopherne d’Artemisia Gentileschi. Le marteau s’abattit à 24,2 millions de dollars - un record pour une artiste femme de l’époque baroque. Douze ans plus tôt, la même œuvre s’était vendue pour 6 millions. Entre ces deux enchères s’était joué bien plus qu’une transaction : la rédemption d’une artiste violée à dix-sept ans, dont le père avait tenté d’effacer les premières toiles, et dont le génie fut longtemps attribué à Caravage. Ce soir-là, le marché de l’art reconnaissait enfin ce que les musées avaient nié pendant quatre siècles : les femmes n’étaient pas des muses, mais des créatrices.
Par Artedusa
••9 min de lecturePourtant, derrière ce triomphe se cache une vérité plus complexe. Si les prix s’envolent, les œuvres restent rares - moins de 1% des acquisitions des grands musées concernent des artistes femmes avant 1900. Et quand une toile comme celle de Gentileschi atteint des sommets, c’est souvent parce qu’elle porte en elle les stigmates d’une histoire douloureuse. Le sang qui gicle sur la toile n’est pas seulement celui d’Holopherne. Il raconte aussi celui d’une artiste qui dut se battre pour chaque coup de pinceau, chaque exposition, chaque reconnaissance.
Alors, comment investir dans ce marché en pleine ébullition sans tomber dans le piège de la spéculation ? Où trouver les pépites avant qu’elles n’explosent ? Et surtout, comment distinguer une œuvre qui prendra de la valeur d’une simple bulle médiatique ?
01La Renaissance avait oublié ses filles
Imaginez Florence au XVIe siècle. Les échafaudages de la cathédrale Santa Maria del Fiore grimpent vers le ciel, Michel-Ange sculpte son David, et dans l’atelier de son père, une jeune fille de dix-sept ans apprend à mélanger les pigments. Artemisia Gentileschi n’a pas le droit de peindre des nus - les académies lui sont fermées. Pourtant, elle maîtrise déjà le clair-obscur mieux que la plupart de ses contemporains masculins. Quand son père la présente à Agostino Tassi, un peintre réputé, c’est pour qu’il lui enseigne la perspective. Ce qu’il lui enseignera, c’est la violence.
Le procès qui s’ensuit en 1612 est un document glaçant. On y entend une jeune femme décrire sous serment les détails de son viol, tandis que son agresseur nie avec morgue. Le tribunal la soumet à la torture des sibilli - des cordes qui enserrent les doigts jusqu’à les briser - pour vérifier la véracité de ses dires. Elle tient bon. Condamné à l’exil, Tassi s’en sort avec une peine légère. Artemisia, elle, est mariée de force à un peintre médiocre pour "sauver son honneur".
Pourtant, c’est dans cette douleur que naît son chef-d’œuvre. Judith décapitant Holopherne n’est pas une simple scène biblique. C’est une vengeance picturale. Contrairement aux versions masculines où Judith semble presque indifférente, Artemisia peint une femme déterminée, les manches retroussées, les muscles tendus. Le sang gicle en arcs parfaits, comme si elle avait étudié l’anatomie des artères. Les critiques de l’époque qualifient la toile de "trop violente pour une femme". Quatre siècles plus tard, c’est précisément cette violence qui en fait une œuvre majeure.
02Les impressionnistes avaient une ombre
Quand Berthe Morisot expose Le Berceau au Salon de 1874, les critiques sont unanimes : "Charmant, mais si féminin". Ce qu’ils ne voient pas, c’est la révolution qui se cache derrière ces touches légères. Morisot, seule femme du groupe impressionniste avec Mary Cassatt, a dû se battre pour être prise au sérieux. Manet, dont elle était la belle-sœur, retouchait ses toiles sans lui demander son avis. Monet et Renoir gagnaient dix fois plus qu’elle pour des œuvres similaires.
Pourtant, c’est dans l’intimité de ses tableaux que Morisot invente quelque chose de radical. Regardez Femme à sa toilette : la jeune femme ne pose pas, elle se regarde dans un miroir embué, comme surprise en train de s’observer. La composition est si serrée qu’on a l’impression d’être dans la pièce avec elle. Morisot peint ce que les hommes ne voient pas - les moments où les femmes ne sont pas des objets de désir, mais simplement des êtres humains.
Son secret ? Une technique révolutionnaire. Elle préparait ses toiles avec un apprêt gris qui faisait ressortir la lumière, et utilisait des touches si rapides qu’on dirait que la peinture a été posée d’un seul souffle. Aujourd’hui, ses œuvres atteignent des millions aux enchères, mais dans les réserves des musées, des dizaines de toiles attendent encore d’être redécouvertes. Certaines portent des traces de doigts - les siens, probablement, quand elle corrigeait une ombre à la dernière minute.
03Le surréalisme avait une reine
Frida Kahlo n’aimait pas qu’on l’appelle surréaliste. "Je ne peins pas des rêves, disait-elle, je peins ma réalité." Pourtant, quand André Breton découvre ses toiles en 1938, il y voit immédiatement le manifeste du mouvement. Ce qu’il ne comprend pas, c’est que Kahlo ne joue pas avec l’inconscient - elle le combat.
Dans La Colonne brisée, peinte après une opération de la colonne vertébrale, elle se représente le corps transpercé par des clous, une colonne ionique brisée à la place de la colonne vertébrale. Le paysage désertique qui l’entoure n’est pas un décor, mais un état d’âme. Kahlo utilise des symboles personnels - les singes, les racines, les veines qui sortent des corps - comme une langue secrète. Ses couleurs vives ne sont pas gaies : le rouge sang évoque la douleur, le vert émeraude la putréfaction.
Pourtant, pendant des décennies, on a réduit son art à son mariage avec Diego Rivera. Les musées exposaient ses toiles à côté de celles de son mari, comme si elle n’était qu’un appendice de son génie. Ce n’est qu’à partir des années 1980, avec l’essor du féminisme, que son œuvre a été réévaluée. Aujourd’hui, Diego y yo détient le record pour une artiste latino-américaine, mais dans les réserves du Museo Frida Kahlo, des centaines de dessins et d’esquisses attendent encore d’être étudiés. Certains révèlent des détails troublants : des autoportraits où elle se représente avec des larmes de sang, ou des corps dédoublés comme dans Les Deux Fridas.
04L’abstraction avait une pionnière
En 1906, alors que Kandinsky peint encore des paysages figuratifs, une Suédoise de quarante-quatre ans achève une série de toiles abstraites. Hilma af Klint ne les montrera jamais de son vivant. "Le monde n’est pas prêt", écrit-elle dans son journal. Pendant quatre-vingts ans, ses œuvres resteront dans des cartons, jusqu’à ce qu’une historienne d’art les redécouvre en 1986.
Ce qu’elle y trouve est stupéfiant : des spirales géantes, des formes biomorphiques, des couleurs vibrantes qui semblent venir d’un autre monde. Af Klint ne peignait pas des paysages, mais des "messages" reçus lors de séances de spiritisme. Ses Dix Plus Grands, une série de dix toiles monumentales, représentent les étapes de l’évolution spirituelle de l’humanité. Pourtant, quand le Moderna Museet de Stockholm organise sa première rétrospective en 2013, les visiteurs sont médusés. Comment une femme avait-elle pu inventer l’abstraction avant Kandinsky ?
La réponse est simple : parce qu’elle n’avait pas à prouver quoi que ce soit. Contrairement à ses contemporains masculins, af Klint ne cherchait pas à révolutionner l’art. Elle peignait pour elle-même, dans le secret de son atelier. Aujourd’hui, ses toiles atteignent des millions aux enchères, mais le vrai trésor se trouve dans ses carnets. Des centaines de pages de notes, de croquis, de réflexions sur la couleur et la forme. Une œuvre complète, ignorée pendant un siècle, qui attend encore d’être pleinement comprise.
05Le marché a ses pièges
Investir dans l’art des femmes, c’est comme marcher dans un champ de mines. D’un côté, les opportunités sont immenses : des artistes sous-cotées, des œuvres rares, un marché en pleine expansion. De l’autre, les risques sont réels. Les faux pullulent, les attributions sont souvent douteuses, et certaines bulles semblent prêtes à éclater.
Prenez Tamara de Lempicka. Ses portraits Art Déco, avec leurs lignes épurées et leurs couleurs saturées, sont devenus des icônes. Autoportrait dans la Bugatti verte s’est vendu 9,1 millions de dollars en 2020. Pourtant, le marché est saturé de contrefaçons. Comment les reconnaître ? En étudiant les détails : Lempicka utilisait un bleu outremer très pur, et ses ombres portées étaient toujours légèrement décalées. Les faussaires, eux, ont tendance à exagérer les contrastes.
Autre piège : les artistes "à la mode". Yayoi Kusama est une valeur sûre, mais ses Infinity Nets atteignent des prix stratosphériques. Mieux vaut se tourner vers des artistes moins médiatisées, comme Lee Krasner ou Sonia Delaunay. Leurs œuvres sont tout aussi puissantes, mais bien moins chères.
Enfin, méfiez-vous des attributions douteuses. Beaucoup de toiles de femmes ont été attribuées à leurs maris ou à leurs maîtres. En 2017, une toile longtemps attribuée à Frans Hals s’est révélée être l’œuvre de Judith Leyster, une peintre hollandaise du XVIIe siècle. La différence de prix ? Plusieurs millions de dollars.
06Où trouver les pépites ?
Les musées sont un bon point de départ. Le National Museum of Women in the Arts à Washington, le Musée d’Orsay à Paris, ou la Tate Modern à Londres organisent régulièrement des expositions sur les artistes femmes. Mais les vraies découvertes se font ailleurs : dans les petites galeries, les ventes aux enchères régionales, ou même les brocantes.
En 2019, un collectionneur a acheté pour 5 000 euros une toile attribuée à un peintre mineur du XIXe siècle. Après expertise, il s’est avéré qu’il s’agissait d’une œuvre de Marie Bracquemond, une impressionniste oubliée. Aujourd’hui, cette toile vaut plus de 500 000 euros.
Les catalogues raisonnés sont une autre source précieuse. Celui de Berthe Morisot, publié en 2012, a révélé des dizaines d’œuvres inconnues. Celui de Frida Kahlo, en revanche, est incomplet - des centaines de dessins et d’esquisses n’y figurent pas.
Enfin, les ventes aux enchères en ligne, comme celles de Christie’s ou Sotheby’s, offrent des opportunités intéressantes. Mais attention : les prix peuvent varier du simple au double selon la provenance. Une toile de Rosa Bonheur avec une provenance prestigieuse (comme la collection du Metropolitan Museum) se vendra bien plus cher qu’une œuvre similaire sans historique.
07L’avenir a un nom
Si vous voulez investir dans l’art des femmes, voici quelques pistes à explorer :
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Les modernistes oubliées : Lee Krasner, dont les toiles abstraites rivalisent avec celles de Pollock, mais coûtent dix fois moins cher. Ou Sonia Delaunay, dont les tissus et les peintures colorées sont en train d’être redécouverts.
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Les artistes non-occidentales : Amrita Sher-Gil, une peintre indienne du XXe siècle, dont les toiles atteignent des millions. Ou Pan Yuliang, une artiste chinoise qui a fui la guerre pour s’installer en France.
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Les contemporaines prometteuses : Julie Mehretu, dont les toiles abstraites dynamiques sont très demandées. Ou Njideka Akunyili Crosby, dont les collages hybrides explorent l’identité nigériane-américaine.
Mais le vrai trésor se trouve peut-être ailleurs : dans les archives des musées, les greniers des familles, ou les carnets des artistes oubliées. En 2020, une toile de la peintre baroque italienne Orsola Maddalena Caccia a été redécouverte dans une église piémontaise. Personne ne savait qu’elle avait peint des natures mortes aussi puissantes.
L’histoire de l’art est en train d’être réécrite. Et cette fois, les femmes y ont leur place. À vous de décider si vous voulez en faire partie.