Le retour des visages : Quand la peinture contemporaine réinvente l’humain
La lumière rasante d’un après-midi d’automne filtre à travers les hautes fenêtres de la National Portrait Gallery de Washington. Devant le portrait officiel de Barack Obama, une femme s’arrête, les yeux brillants. Elle ne regarde pas seulement un tableau – elle contemple une révolution. Ce n’est pas le président qu’elle voit, mais un homme en costume noir, assis sur une chaise en bois, entouré d’un jardin luxuriant où se mêlent chrysanthèmes hawaïens, jasmins de Chicago et lys africains. Derrière elle, un adolescent murmure : "C’est la première fois que je vois un président qui me ressemble." Kehinde Wiley a fait bien plus que peindre un portrait – il a redéfini ce qu’un visage peut signifier dans l’art contemporain.
Par Artedusa
••12 min de lectureCette scène, répétée des milliers de fois depuis 2018, marque un tournant. Après des décennies où l’abstraction et l’art conceptuel ont dominé les galeries et les salles de vente, le figuratif fait un retour en force. Mais pas n’importe lequel : un figuratif chargé d’histoire, de politique, de mémoire. Les portraits et les paysages ne sont plus de simples représentations – ils deviennent des manifestes, des archives vivantes, des investissements aussi émotionnels que financiers.
Pourquoi ce retour ? Peut-être parce qu’à l’ère des écrans et de l’intelligence artificielle, nous avons soif de ce que la machine ne peut pas reproduire : la trace d’une main humaine, l’ambiguïté d’un regard, la complexité d’une identité. Les collectionneurs l’ont compris. En 2023, les œuvres figuratives ont représenté près de 40% des ventes d’art contemporain chez Christie’s et Sotheby’s – un chiffre impensable dix ans plus tôt. Mais derrière les records d’enchères se cache une réalité plus subtile : ces tableaux racontent des histoires que personne d’autre ne peut raconter.
01Les fantômes du XXe siècle
Il faut remonter aux années 1980 pour comprendre l’ampleur de ce retournement. À cette époque, l’art abstrait règne en maître. Les galeries new-yorkaises exposent des toiles immenses où la couleur semble flotter dans l’espace, comme chez Mark Rothko ou Helen Frankenthaler. Le marché suit : en 1988, Irises de Van Gogh atteint 53,9 millions de dollars chez Sotheby’s – un record qui consacre l’art comme valeur refuge. Mais quelque chose grince dans cette mécanique bien huilée.
Dans un loft de Brooklyn, un jeune artiste noir nommé Jean-Michel Basquiat griffonne des figures squelettiques sur des portes de réfrigérateur. Ses œuvres, à mi-chemin entre le graffiti et la peinture, sont peuplées de personnages aux yeux exorbités, de couronnes, de mots barrés. Personne ne sait encore que ces toiles, vendues quelques milliers de dollars, vaudront des dizaines de millions vingt ans plus tard. Basquiat incarne la première brèche dans l’hégémonie de l’abstraction. Son art est figuratif, mais pas au sens classique : il représente des corps brisés, des identités fracturées, une Amérique qui n’a jamais tenu ses promesses.
Pourtant, dans les années 1990, le figuratif reste marginal. Les critiques parlent de "la mort de la peinture". Douglas Crimp publie The End of Art, prophétisant la fin des médiums traditionnels au profit de l’installation et de la vidéo. Les Young British Artists, menés par Damien Hirst et Tracey Emin, défraient la chronique avec des requins dans du formol et des lits défaits – mais leurs œuvres, aussi provocantes soient-elles, restent ancrées dans le conceptuel.
C’est l’arrivée d’Internet qui va tout changer. En 2010, Instagram démocratise l’art. Soudain, une peinture figurative – avec ses couleurs vives, ses visages expressifs, ses récits immédiats – devient bien plus "instagrammable" qu’une toile abstraite. Les collectionneurs, fatigués par les monochromes et les installations éphémères, se tournent vers ce qui parle directement aux sens. Et puis, il y a les crises : la crise financière de 2008, le mouvement Black Lives Matter en 2020, la pandémie. Dans ces moments de fracture, l’art figuratif offre quelque chose que l’abstraction ne peut pas donner – un miroir.
02Le studio comme laboratoire politique
Prenez l’atelier de Lynette Yiadom-Boakye, à Londres. Les murs sont couverts de toiles de petit format, où des figures noires émergent d’un fond sombre comme des fantômes. L’artiste, assise devant son chevalet, travaille vite. Très vite. "Je peins chaque tableau en une journée", explique-t-elle. Pas de croquis préparatoires, pas de modèles. Juste une toile blanche et une idée qui s’impose. Ses personnages – un homme assis sur un canapé, deux femmes dansant dans une pièce vide – n’existent pas. Ce sont des fictions, des possibilités.
Yiadom-Boakye est née en 1977 de parents ghanéens. Quand elle commence à exposer, dans les années 2000, le monde de l’art est encore largement dominé par les hommes blancs. Ses toiles, où les Noirs occupent l’espace avec une grâce tranquille, dérangent. "On m’a dit que mes peintures étaient trop belles, trop esthétiques pour être politiques", raconte-t-elle. Pourtant, c’est précisément cette beauté qui les rend subversives. En représentant des corps noirs dans des poses intimes, presque banales, elle répare des siècles d’absence.
Son processus est presque alchimique. Elle mélange des pigments terreux – ocres, bruns, verts olive – qu’elle étale en couches fines sur la toile. Les visages ne sont jamais tout à fait finis ; les mains restent esquissées, comme si les personnages étaient sur le point de disparaître. "Je veux que le spectateur complète l’histoire", dit-elle. En 2020, sa rétrospective à la Tate Britain attire plus de visiteurs que n’importe quelle autre exposition de la décennie. Soudain, tout le monde veut une toile de Yiadom-Boakye. Les prix s’envolent : Condor and the Mole, une huile sur toile de 2011, est aujourd’hui estimée à plus de 2 millions de dollars.
À des milliers de kilomètres de là, dans un studio de Lagos, Kehinde Wiley travaille selon une méthode radicalement différente. Ici, pas de solitude créative, mais une équipe d’assistants qui préparent les toiles, mélangent les couleurs, projettent des images. Wiley, lui, arpente les rues avec un appareil photo. "Je cherche des visages qui racontent une histoire", explique-t-il. Un jour, c’est un jeune homme en survêtement, rencontré dans un cybercafé de Dakar. Le lendemain, une femme en boubou, assise devant un étal de marché à Accra.
Son processus est une réécriture de l’histoire de l’art. Wiley prend des portraits classiques – Napoléon traversant les Alpes, les rois de la Renaissance – et remplace les figures blanches par des modèles noirs, vêtus de vêtements contemporains. Le résultat est à la fois familier et profondément dérangeant. Dans Napoleon Leading the Army Over the Alps (2005), un jeune homme en hoodie et baskets chevauche un destrier, tandis que des motifs dorés, inspirés des tissus africains, envahissent l’arrière-plan. L’œuvre, acquise par le Brooklyn Museum, est devenue une icône. "Je ne peins pas des portraits, je peins des manifestes", résume Wiley.
03La revanche des paysages
Pendant que les portraitistes réinventent le visage humain, une autre révolution se joue dans le domaine du paysage. Longtemps considéré comme un genre mineur, voire réactionnaire, il connaît un regain d’intérêt spectaculaire. Et personne n’incarne mieux cette renaissance que David Hockney.
À 86 ans, l’artiste britannique est une légende vivante. Dans les années 1960, il a révolutionné la peinture avec ses piscines californiennes et ses portraits pop. Mais depuis une décennie, il s’est tourné vers un sujet plus intime : les collines du Yorkshire, sa région natale. Pas n’importe comment. Hockney ne peint pas des paysages – il capture la lumière.
Son secret ? L’iPad. Depuis 2010, il utilise l’application Brushes pour dessiner les changements de saison. Chaque matin, il s’installe dans sa voiture, face à un champ ou une route de campagne, et capture les nuances du ciel, les jeux d’ombre sur les arbres. Ces dessins numériques, qu’il imprime ensuite en grands formats, ont quelque chose de magique. Dans The Arrival of Spring, Woldgate, East Yorkshire in 2011, une route sinueuse traverse une forêt en fleurs. Les couleurs sont saturées, presque irréelles – des verts acides, des roses fluo, des jaunes éclatants. "Je veux montrer ce que l’œil voit vraiment, pas ce que le cerveau croit voir", explique Hockney.
Son approche a relancé le débat sur la place du paysage dans l’art contemporain. À une époque où le changement climatique menace les écosystèmes, ces peintures ne sont pas de simples décorations. Elles sont des archives, des témoignages. En 2022, une de ses toiles, Nichols Canyon, s’est vendue 41 millions de dollars chez Christie’s – un record pour un artiste vivant. Preuve que le paysage, loin d’être un genre dépassé, est plus pertinent que jamais.
04L’art de la mémoire : quand la toile devient archive
Si Wiley et Yiadom-Boakye réinventent le portrait, et Hockney le paysage, Njideka Akunyili Crosby, elle, brouille les frontières entre les deux. Née au Nigeria en 1983, elle a émigré aux États-Unis à 16 ans. Son travail explore cette double identité, à travers des scènes domestiques où se mêlent souvenirs africains et vie américaine.
Son processus est unique. Akunyili Crosby commence par collecter des images : des photos de famille, des pages de magazines nigérians des années 1980, des motifs de wax. Elle les transfère ensuite sur la toile à l’aide d’un procédé de décalcomanie, avant de les recouvrir de peinture à l’huile. Le résultat est un collage visuel, où les frontières entre passé et présent, ici et là-bas, s’estompent.
Prenez The Beautiful Ones (2016), une série de portraits d’enfants nigérians. Les visages sont peints avec un réalisme presque photographique, mais les arrière-plans regorgent de détails énigmatiques : des motifs de tissu, des coupures de journaux, des ombres qui semblent flotter. "Je veux que chaque toile soit une archive", explique-t-elle. En 2018, une de ces œuvres s’est vendue 3,1 millions de dollars chez Christie’s – un record pour une artiste nigériane.
Son succès reflète un changement plus large dans le marché de l’art. Longtemps, les collectionneurs occidentaux ont considéré l’art africain comme un phénomène exotique, voire folklorique. Aujourd’hui, des artistes comme Akunyili Crosby, Julie Mehretu ou Amoako Boafo sont courtisés par les musées et les investisseurs. En 2022, la National Gallery de Londres a organisé la première rétrospective d’une artiste noire – Akunyili Crosby, justement. Un symbole.
05Le marché de l’émotion
Comment expliquer cette frénésie pour le figuratif ? Les raisons sont à la fois esthétiques et économiques. D’abord, il y a la fatigue face à l’abstraction. Après des décennies de toiles monochromes et d’installations conceptuelles, les collectionneurs recherchent des œuvres qui parlent directement aux sens. Un portrait ou un paysage offre une gratification immédiate : on reconnaît un visage, une émotion, un lieu. C’est rassurant dans un monde incertain.
Ensuite, il y a la dimension politique. À l’ère des réseaux sociaux, où les identités sont constamment négociées, le figuratif permet d’explorer des questions de race, de genre, de classe. Les œuvres de Wiley, Yiadom-Boakye ou Toor ne sont pas de simples représentations – ce sont des actes de résistance.
Enfin, il y a l’aspect financier. Le marché de l’art contemporain a connu une croissance fulgurante ces dernières années, mais les prix des grands noms de l’abstraction (Rothko, Pollock) ont atteint des sommets. Les investisseurs se tournent donc vers des artistes émergents ou mid-career, dont les œuvres sont encore abordables. En 2023, une toile de Salman Toor, un peintre pakistano-américain de 38 ans, s’est vendue 1,2 million de dollars chez Phillips – dix fois son estimation. Toor, qui représente des scènes de vie queer avec une palette vibrante, incarne cette nouvelle génération d’artistes figuratifs.
Mais attention : le marché du figuratif n’est pas sans risques. Certaines œuvres, portées par des effets de mode, voient leurs prix s’effondrer après quelques années. D’autres artistes, trop dépendants d’un seul style ou d’un seul sujet, peinent à se renouveler. "Il faut acheter avec la tête, mais aussi avec le cœur", conseille un marchand new-yorkais. "Une œuvre qui vous touche aujourd’hui aura plus de chances de prendre de la valeur demain."
06Les ateliers secrets
Derrière chaque tableau se cache un processus de création souvent méconnu. Prenez Christina Quarles, une artiste californienne dont les corps déformés, entrelacés, explorent les questions de genre et d’identité. Ses toiles, exposées au MoMA et au Tate Modern, sont le résultat d’un travail minutieux. Quarles commence par des croquis au fusain, qu’elle photographie ensuite pour les projeter sur la toile. Elle peint alors en couches successives, ajoutant des motifs géométriques qui semblent flotter autour des figures. "Je veux que le spectateur ait l’impression de tomber dans le tableau", explique-t-elle.
Chez Julie Mehretu, l’approche est encore plus radicale. L’artiste éthiopienne, connue pour ses toiles abstraites où se superposent des milliers de lignes, a récemment introduit des éléments figuratifs dans son travail. Dans Epigraph, Damascus (2016), des silhouettes humaines émergent d’un tourbillon de traits noirs et de taches de couleur. Mehretu utilise une technique de projection pour superposer des images de villes détruites, de foules en mouvement, de cartes anciennes. Le résultat est une toile à la fois chaotique et profondément ordonnée – comme une mémoire collective.
Ces processus, souvent longs et complexes, expliquent en partie la rareté des œuvres figuratives sur le marché. Une toile de Mehretu peut prendre six mois à réaliser. Une peinture de Yiadom-Boakye, une journée. Mais dans les deux cas, le résultat est le fruit d’une alchimie unique entre technique et intuition.
07L’avenir du visage
Alors, où va le figuratif contemporain ? Plusieurs tendances se dessinent. D’abord, l’hybridation des médiums. De plus en plus d’artistes, comme Julie Curtiss ou Genieve Figgis, utilisent des outils numériques pour préparer leurs toiles. Curtiss, par exemple, dessine ses esquisses sur Procreate avant de les transposer à la peinture à l’huile. Le résultat ? Des œuvres à la fois ultra-contemporaines et profondément ancrées dans la tradition.
Ensuite, il y a l’émergence de nouvelles scènes artistiques. L’Afrique, longtemps sous-représentée, est devenue un vivier de talents. Des artistes comme Amoako Boafo, dont les portraits aux doigts peints au pinceau ont atteint des records en vente, ou Toyin Ojih Odutola, qui invente des dynasties africaines fictives, redéfinissent ce que peut être un portrait.
Enfin, il y a la question de l’IA. Certains artistes, comme Refik Anadol, utilisent l’intelligence artificielle pour générer des visages ou des paysages. D’autres, comme Hockney, voient dans ces outils une menace pour la main humaine. "Une machine ne peut pas capturer l’âme d’un visage", affirme-t-il. Pourtant, le débat est lancé : l’art figuratif de demain sera-t-il créé par des algorithmes ?
Une chose est sûre : le retour du figuratif n’est pas une mode passagère. C’est une réponse à notre époque – un besoin de visages, de corps, d’histoires. Dans un monde de plus en plus virtuel, ces tableaux nous rappellent une vérité simple : nous sommes faits de chair et de mémoire. Et ça, aucune machine ne pourra jamais le reproduire.