L’étoffe des rêves : Quand la tapisserie contemporaine tisse l’invisible
La lumière rasante d’un après-midi d’automne caresse les fils de soie d’une œuvre suspendue dans l’atelier parisien de Sheila Hicks. Les doigts de l’artiste, usés par des décennies de travail, effleurent une trame dorée qui semble vibrer sous la peau. "C’est ici que tout se joue", murmure-t-elle en désignant l’espace entre les fils, où l’air et la lumière deviennent matière. À quelques rues de là, dans une galerie du Marais, une tapisserie de Graça Morais raconte en silence les cicatrices d’un Portugal rural que plus personne ne regarde. Les visiteurs s’arrêtent, fascinés par ces surfaces qui ne sont ni tout à fait peinture, ni tout à fait sculpture, mais quelque chose d’autre – une troisième voie où le textile devient langage.
Par Artedusa
••10 min de lecturePourtant, malgré cette présence hypnotique, la tapisserie contemporaine reste ce medium que l’on admire sans oser collectionner, que l’on expose sans vraiment comprendre. Un art qui oscille entre héritage artisanal et radicalité contemporaine, entre la chaleur des fibres naturelles et la froideur des installations conceptuelles. Comment un simple morceau de tissu peut-il valoir des dizaines de milliers d’euros ? Pourquoi des artistes comme Louise Bourgeois ou Tatiana Trouvé choisissent-ils le textile pour exprimer l’inexprimable ? Et surtout, pourquoi ce medium, pourtant aussi ancien que l’humanité elle-même, continue-t-il de dérouter les institutions artistiques ?
La réponse se cache peut-être dans une anecdote que raconte souvent Magdalena Abakanowicz, la grande dame de la fibre polonaise. En 1965, alors qu’elle présente ses premières "Abakans" – ces formes organiques en sisal qui semblent respirer – à la Biennale de São Paulo, un critique brésilien s’exclame : "Mais ce n’est pas de l’art, c’est de la décoration !" Abakanowicz, impassible, lui tend un morceau de son œuvre en disant : "Tenez. Maintenant, c’est à vous de décider ce que c’est." Cinquante ans plus tard, ces mêmes pièces se vendent aux enchères pour des sommes à six chiffres, et le monde de l’art a enfin compris que le textile n’était pas un simple support, mais une révolution en marche.
01Quand les fils deviennent mémoire
Il y a quelque chose d’éminemment intime dans le fait de travailler avec des fibres. Contrairement à la peinture ou à la sculpture, le textile exige un contact physique constant – le frottement des doigts contre le fil, la résistance des matériaux, la patience infinie du tissage. Cette relation charnelle explique peut-être pourquoi tant d’artistes contemporains se tournent vers ce medium pour explorer des thèmes liés au corps, à la mémoire et à l’identité.
Prenez Tracey Emin, dont les œuvres brodées ont bouleversé le paysage artistique britannique. Ses "I do not expect..." (2002) ou "Hate and Power Can Be a Terrible Thing" (2004) transforment des morceaux de tissu en journaux intimes à ciel ouvert. Les mots, maladroitement cousus comme par une main tremblante, racontent des histoires de violence, de désir et de rédemption. "La broderie, c’est comme écrire avec du fil", explique-t-elle. "Chaque point est une lettre, chaque espace une respiration." Ce qui fascine dans ces œuvres, c’est leur vulnérabilité assumée – ces fils qui dépassent, ces erreurs de couture volontairement laissées, comme pour rappeler que la perfection n’a jamais été le but.
À l’autre bout du spectre, El Anatsui pousse le textile dans une dimension presque architecturale. Ses immenses tentures en aluminium et cuivre, composées de milliers de capsules de bouteilles recyclées, défient toute classification. Sont-ce des peintures ? Des sculptures ? Des tapisseries ? Peu importe. Ce qui compte, c’est la façon dont ces œuvres captent la lumière comme des mosaïques byzantines, tout en racontant l’histoire complexe de l’Afrique postcoloniale. "Je m’intéresse à la transformation", dit-il. "Comment des objets jetés peuvent devenir quelque chose de précieux." Ses pièces, qui peuvent mesurer jusqu’à dix mètres de long, sont conçues pour être manipulées par les galeristes – pliées, drapées, réarrangées à chaque exposition. Une flexibilité qui rappelle que le textile, par essence, est un art du mouvement.
Mais c’est peut-être chez Do Ho Suh que la dimension mémorielle du textile atteint son paroxysme. Ses répliques en tissu transparent de maisons et d’appartements, comme "Seoul Home/L.A. Home" (1999) ou "Passage/s" (2016), sont des fantômes d’architecture. Suspendues dans l’espace, ces structures semblent flotter entre deux mondes, entre le souvenir et le présent. "Le tissu est le matériau parfait pour parler de la migration", explique-t-il. "Il est léger, portable, et pourtant il peut contenir tout un univers." Ces œuvres, qui nécessitent des mois de travail minutieux, sont souvent réalisées avec des tissus traditionnels coréens teints à la main. Une façon pour l’artiste de transporter littéralement son héritage culturel à travers les continents.
02Le textile comme acte politique
Si le textile fascine autant aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il porte en lui une charge politique et sociale que peu d’autres mediums peuvent revendiquer. Historiquement associé aux femmes, au domestique et au "mineur", il a longtemps été relégué au rang de simple artisanat. Mais cette marginalisation même en a fait un terrain de jeu idéal pour les artistes engagés.
Judy Chicago l’a compris dès les années 1970 avec "The Dinner Party" (1974-1979), cette installation monumentale qui célèbre les femmes oubliées de l’histoire à travers une table dressée de 39 couverts brodés. Chaque assiette, chaque nappe, chaque élément de cette œuvre collective (réalisée par plus de 400 volontaires) est une ode à la sororité et à la résistance. "Le textile a toujours été un langage féminin", explique-t-elle. "Et c’est précisément pour cela qu’il fallait l’utiliser pour réécrire l’histoire."
Plus récemment, Dinh Q. Lê a utilisé la technique traditionnelle du tissage vietnamien pour créer des œuvres qui explorent les traumatismes de la guerre. Ses "Light and Belief" (2012) mêlent des dessins d’enfants vietnamiens des années 1960 avec des photographies de propagande américaine. Le résultat est à la fois poignant et troublant – une tapisserie de mémoire où chaque fil raconte une histoire différente.
Mais c’est peut-être Tatiana Trouvé qui pousse le plus loin cette dimension politique du textile. Ses "Bureau of Implicit Activities" (2014) sont des installations complexes où des fils tendus entre des structures métalliques créent des cartes invisibles de pouvoir. "Le textile, c’est le medium de la frontière", explique-t-elle. "Celle entre le public et le privé, entre l’intérieur et l’extérieur, entre ce qui est montré et ce qui est caché." Ses œuvres, qui ressemblent à des architectures fantômes, invitent le spectateur à se perdre dans un labyrinthe de significations.
03La révolution des matériaux
L’une des grandes forces de la tapisserie contemporaine réside dans sa capacité à réinventer constamment ses matériaux. Là où la tapisserie traditionnelle se limitait à la laine, au coton ou à la soie, les artistes d’aujourd’hui explorent des fibres qui défient l’imagination.
Ernesto Neto, par exemple, crée des installations sensorielles où des tissus élastiques remplis d’épices ou de sable deviennent des environnements à part entière. Ses "Léviathans" (2006), ces immenses structures en lycra que les visiteurs peuvent traverser, transforment l’espace en une expérience physique. "Je veux que les gens sentent, touchent, vivent l’art", dit-il. "Pas seulement le regarder."
À l’opposé, Chiharu Shiota utilise des fils de laine noire pour créer des toiles d’araignée monumentales qui semblent absorber l’espace et la lumière. Ses installations, comme "The Key in the Hand" (2015) présentée à la Biennale de Venise, sont des méditations sur la mémoire et l’absence. Des milliers de clés suspendues dans un réseau de fils noirs évoquent les objets perdus, les souvenirs oubliés, les vies qui se croisent sans se rencontrer.
Plus surprenant encore, Tomas Saraceno collabore avec des araignées pour créer des sculptures vivantes. Ses "Hybrid Webs" (2017) sont des structures tissées par plusieurs espèces d’araignées, combinant leurs toiles pour former des œuvres d’art éphémères. "Le textile, c’est le premier matériau de construction de la nature", explique-t-il. "Et nous commençons à peine à comprendre son potentiel."
04Le marché de l’art et le paradoxe du textile
Malgré cette effervescence créative, la tapisserie contemporaine reste un marché de niche, souvent mal compris par les collectionneurs. "Les gens ont du mal à considérer le textile comme un investissement", explique Marie-Ange Guilleminot, galeriste spécialisée. "Ils voient ça comme de la décoration, pas comme de l’art."
Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Une tapisserie de Louise Bourgeois comme "Ode à l’Oubli" (2002), composée de morceaux de ses vieux vêtements cousus ensemble, s’est vendue 2,5 millions de dollars chez Christie’s en 2019. Les œuvres de El Anatsui atteignent régulièrement les 500 000 dollars, et celles de Sheila Hicks dépassent les 100 000 dollars. "Le marché est en train de rattraper la qualité des œuvres", confirme Nathalie Obadia, galeriste parisienne. "Mais il reste encore beaucoup de pédagogie à faire."
L’un des principaux défis réside dans la conservation de ces œuvres. Contrairement à une peinture ou une sculpture, une tapisserie est un objet vivant – sensible à la lumière, à l’humidité, aux insectes. "Une œuvre en soie peut se dégrader en quelques années si elle n’est pas correctement exposée", explique Cécile Verdier, restauratrice spécialisée. "Et les matériaux synthétiques, comme ceux utilisés par Ernesto Neto, posent des problèmes de conservation encore plus complexes."
Pourtant, malgré ces défis, le textile continue de séduire une nouvelle génération de collectionneurs. "Ce qui plaît, c’est l’authenticité", explique Isabelle de Maison Rouge, historienne de l’art. "Contrairement à une peinture ou une sculpture, une tapisserie porte en elle les traces du processus de création – les erreurs, les hésitations, les choix de l’artiste. C’est quelque chose de profondément humain."
05L’avenir du textile : entre tradition et innovation
Alors, quel est l’avenir de la tapisserie contemporaine ? Les artistes d’aujourd’hui explorent des pistes aussi variées qu’inattendues.
Certains, comme Alicja Kwade, intègrent des éléments technologiques dans leurs œuvres. Ses "Trans-For-Men 1" (2018) sont des tapisseries où des fils métalliques créent des illusions d’optique, jouant avec la perception de l’espace et du temps.
D’autres, comme Ibrahim Mahama, utilisent le textile comme support pour des réflexions sur le colonialisme et le commerce mondial. Ses immenses installations composées de sacs de jute usagés, comme "Out of Bounds" (2015), transforment des objets du quotidien en manifestes politiques.
Et puis il y a ceux qui repoussent les limites du matériau lui-même. Diana Al-Hadid, par exemple, crée des sculptures en fibre de verre qui ressemblent à des tapisseries fondues. Ses œuvres, comme "The Tower of Infinite Problems" (2017), évoquent des architectures en ruine, à la fois fragiles et monumentales.
Mais peut-être que l’innovation la plus excitante vient des artistes qui réinventent les techniques traditionnelles. Faig Ahmed, un artiste azerbaïdjanais, crée des tapis qui semblent se liquéfier ou se pixeliser, jouant avec les motifs traditionnels pour créer des illusions d’optique hypnotiques. "Je veux montrer que le textile peut être à la fois ancien et contemporain", explique-t-il. "Qu’il peut raconter des histoires à la fois personnelles et universelles."
06Pourquoi collectionner le textile ?
Face à cette effervescence, une question se pose : pourquoi collectionner des œuvres textiles ? Les réponses sont aussi variées que les œuvres elles-mêmes.
D’abord, il y a la dimension tactile. "Contrairement à une peinture ou une sculpture, une tapisserie se vit avec tous les sens", explique Marie-Ange Guilleminot. "On a envie de la toucher, de sentir sa texture, de voir comment elle capte la lumière."
Ensuite, il y a la dimension narrative. "Une tapisserie raconte toujours une histoire", confirme Nathalie Obadia. "Que ce soit à travers ses matériaux, ses motifs ou sa technique, elle porte en elle une mémoire."
Enfin, il y a la dimension politique. "Collectionner du textile, c’est souvent collectionner des voix marginalisées", explique Isabelle de Maison Rouge. "C’est donner une visibilité à des artistes qui ont été longtemps ignorés par les institutions."
Mais au-delà de ces considérations, il y a quelque chose de profondément émouvant dans le fait de posséder une œuvre textile. "C’est comme posséder un morceau de temps", dit Sheila Hicks. "Chaque fil, chaque nœud, chaque erreur raconte une histoire. Et cette histoire, c’est la vôtre."
Alors, la prochaine fois que vous croiserez une tapisserie contemporaine, prenez le temps de vous approcher. De laisser vos doigts effleurer la surface. De sentir la chaleur des fibres. Car derrière ces fils qui s’entrelacent se cache peut-être l’avenir de l’art lui-même.