L’éphémère en vitrine : Quand la performance devient collection
Imaginez un soir d’automne à New York, en 1974. Dans une galerie du SoHo aux murs blancs écaillés, une femme vêtue d’une robe de mariée souillée de boue et de sang se tient immobile devant une table couverte de couteaux. Pendant six heures, Marina Abramović laisse le public libre de lui infliger ce qu’il souhaite avec les objets disposés devant elle : une rose, un pistolet chargé, une lame de rasoir. Personne n’ose tirer la détente, mais plusieurs visiteurs lui entaillent la peau. À la fin de la performance, l’artiste, hagarde, se lève et marche vers le public, les bras ouverts. Les spectateurs reculent, effrayés par ce qu’ils viennent de faire – ou de ne pas avoir fait. Aujourd’hui, si vous entrez dans le bureau d’un collectionneur averti, vous pourriez tomber sur une relique de cette soirée : une photographie en noir et blanc signée, un couteau taché de sang séché sous verre, ou même une vidéo en boucle montrant le visage de l’artiste, à la fois serein et défiant. Mais que possédez-vous vraiment lorsque vous achetez ces traces ? Un fragment d’histoire, un concept, ou simplement l’illusion de capturer l’instant ?
Par Artedusa
••9 min de lectureLa performance, par essence, est un art du présent, un souffle qui s’évanouit dès qu’il est émis. Pourtant, depuis les années 1960, des collectionneurs, des musées et des galeristes tentent de domestiquer cet éphémère, de le transformer en objet tangible, en valeur marchande. Entre les reliques sacralisées, les instructions à exécuter soi-même et les archives numériques, le marché de la performance soulève une question vertigineuse : peut-on vraiment posséder ce qui, par définition, n’appartient à personne ?
01Les reliques : quand l’objet devient fétiche
Prenez les Shit Paintings de Piero Manzoni, ces boîtes de conserve étiquetées "Merda d’artista" vendues au poids de leur contenu supposé – en réalité, personne ne sait ce qu’elles contiennent, et personne n’ose les ouvrir. Ou encore les Piss Paintings de Andy Warhol, ces toiles sur lesquelles l’artiste a uriné, laissant l’oxydation du cuivre créer des motifs abstraits. Ces œuvres jouent avec l’idée de la trace corporelle, transformant un geste trivial en objet de collection. Mais que collectionne-t-on vraiment ? Le concept, bien sûr, mais aussi la matérialité du support : la boîte en métal, la toile oxydée, l’étiquette signée.
Dans le domaine de la performance, les reliques prennent des formes encore plus surprenantes. Les cheveux coupés de Joseph Beuys lors de ses actions, les vêtements portés par Yoko Ono lors de Cut Piece (où le public était invité à découper ses habits), ou les mégots de cigarette écrasés par Yves Klein pendant ses Anthropométries – où des modèles nus, enduits de peinture bleue, s’allongeaient sur des toiles. Ces objets, souvent modestes, acquièrent une valeur symbolique démesurée. Un collectionneur new-yorkais possède ainsi une paire de chaussures usées de Beuys, portées lors d’une performance où l’artiste expliquait l’art à un lièvre mort. "Ce n’est pas la chaussure qui compte, mais le pas qu’elle a fait", murmure-t-il en caressant le cuir craquelé. Pourtant, c’est bien la chaussure qu’il a achetée, et c’est elle qui trône dans sa vitrine, comme une relique païenne.
02Les instructions : l’art comme partition à jouer
Et si, plutôt que d’acheter un objet, vous achetiez une idée ? C’est le pari des event scores de Fluxus, ces instructions minimalistes qui transforment le quotidien en performance. "Ouvrez une fenêtre et écoutez les sons de la rue pendant cinq minutes", propose Yoko Ono dans Grapefruit, son livre-manifeste. "Faites un trou dans votre parapluie et sortez sous la pluie", suggère George Brecht. Ces œuvres ne sont pas des objets, mais des protocoles, des invitations à agir. Un collectionneur peut acquérir une feuille dactylographiée signée par l’artiste, ou une édition limitée du livre, mais l’œuvre elle-même ne prend vie que lorsqu’elle est exécutée.
Prenez Following Piece de Vito Acconci : pendant un mois, en 1969, l’artiste a suivi des inconnus dans les rues de New York jusqu’à ce qu’ils entrent dans un lieu privé. Aujourd’hui, vous pouvez acheter le certificat d’authenticité de cette performance, mais aussi – et c’est là que les choses deviennent intéressantes – la permission de la réinterpréter. Certains artistes contemporains, comme Tino Sehgal, poussent le concept encore plus loin : ses œuvres, comme This Progress (2010), où des interprètes engagent des conversations philosophiques avec les visiteurs, ne laissent aucune trace matérielle. Le contrat de vente stipule simplement que l’acheteur s’engage à présenter l’œuvre selon des règles strictes, sans enregistrement ni documentation. "Vous possédez l’expérience, pas l’objet", explique un galeriste berlinois. "C’est comme acheter une symphonie : vous ne possédez pas les notes, mais le droit de les faire jouer."
03Les archives : le fantôme de la performance
Dans un entrepôt climatisé près de Bâle, des milliers de boîtes en carton renferment les archives de la performance. Photos jaunies, vidéos en VHS, carnets de notes, tickets de métro utilisés lors d’une action… Ces documents, souvent négligés à l’époque, sont devenus des pièces de collection à part entière. Le marché s’est emparé de ces traces avec voracité : une photographie de The Artist Is Present de Marina Abramović, signée et numérotée, peut se vendre plusieurs dizaines de milliers d’euros. Pourtant, ces images ne sont que des fragments, des éclats de mémoire. "Une photo de performance, c’est comme une photo de feu d’artifice : ça capture la lumière, mais pas l’émotion", confie un conservateur du MoMA.
Certains artistes ont anticipé cette dérive. En 1971, Chris Burden se fait tirer dessus dans le bras pour Shoot. La performance, filmée en Super 8, ne dure que quelques secondes. Aujourd’hui, la vidéo originale est conservée dans une collection privée, mais Burden a toujours refusé de la commercialiser. "L’œuvre, c’est l’acte, pas son enregistrement", déclarait-il. Pourtant, les collectionneurs continuent de traquer ces reliques audiovisuelles, comme des chasseurs de fantômes. Un galeriste parisien raconte avoir vendu une cassette audio de Seedbed (1972), où Vito Acconci se masturbait sous une rampe d’une galerie en murmurant des fantasmes aux visiteurs. "L’acheteur n’a jamais écouté la cassette. Il la garde dans un coffre, comme un talisman."
04Le corps comme support : quand l’artiste devient l’œuvre
Et si l’œuvre, c’était l’artiste lui-même ? C’est la proposition radicale de certains performeurs, qui transforment leur propre corps en médium. En 1997, l’artiste chinois Zhang Huan se couvre de miel et de poisson avant de s’allonger dans des toilettes publiques de Pékin, laissant les mouches le recouvrir. Aujourd’hui, des collectionneurs possèdent des échantillons de son sang séché, prélevés lors d’autres performances. Plus troublant encore : en 2008, l’artiste serbe Marina Abramović a proposé à ses admirateurs de devenir ses "living archives" en recréant ses performances historiques. Pour quelques milliers d’euros, vous pouviez ainsi "acheter" le droit de vous asseoir en silence face à elle pendant une heure, comme dans The Artist Is Present. "Ce n’est pas une transaction, c’est une transmission", explique-t-elle. Pourtant, le marché s’est emparé de cette idée : des certificats d’authenticité ont été émis pour ces "reperformances", transformant une expérience intime en objet de spéculation.
D’autres artistes vont encore plus loin. En 2014, l’Américain Jordan Wolfson a créé Real Violence, une vidéo en réalité virtuelle où le spectateur assiste à un passage à tabac ultra-réaliste. L’œuvre, vendue sous forme de casque VR et de certificat, soulève une question dérangeante : peut-on posséder une expérience traumatisante ? "C’est comme acheter un cauchemar", murmure un collectionneur qui a acquis l’œuvre. "Mais c’est mon cauchemar, maintenant."
05Le marché et ses paradoxes : quand l’éphémère prend de la valeur
Le paradoxe est là : plus une performance est éphémère, plus ses traces prennent de la valeur. Un dessin préparatoire de Joseph Beuys pour une action des années 1960 peut se vendre plusieurs centaines de milliers d’euros, alors que l’action elle-même n’a duré que quelques heures. Les collectionneurs traquent les "reliques secondaires" : les tickets d’entrée des performances historiques, les lettres échangées entre artistes, les croquis griffonnés sur des serviettes en papier. "C’est comme collectionner les cendres d’un feu de camp", s’amuse un galeriste londonien. "On sait que le feu est éteint, mais on veut garder un peu de sa chaleur."
Pourtant, ce marché reste fragile. En 2019, une vente aux enchères chez Christie’s proposait une "œuvre" de Tino Sehgal : une performance à exécuter chez l’acheteur. Le lot a été adjugé pour 150 000 dollars, mais personne ne sait vraiment ce qui a été acheté. "C’est comme acheter une promesse", explique un expert. "Une promesse qui peut s’évaporer à tout moment." D’autres artistes refusent catégoriquement de commercialiser leurs performances. En 2012, l’Américain Paul McCarthy a détruit toutes les vidéos de ses actions des années 1970, ne laissant que des descriptions écrites. "L’art de la performance doit rester vivant, ou mourir", déclarait-il.
06Collectionner l’invisible : une nouvelle frontière
Alors, que reste-t-il à collectionner quand l’œuvre elle-même a disparu ? Peut-être l’idée la plus radicale : posséder ce qui n’existe pas. En 2021, l’artiste conceptuel italien Maurizio Cattelan a vendu "Comedian", une banane scotchée au mur, pour 120 000 dollars. L’œuvre consistait en un certificat d’authenticité et une notice d’installation – la banane, elle, devait être remplacée régulièrement. "C’est l’aboutissement logique de l’art contemporain", ironise un critique. "On achète un mode d’emploi, et c’est tout."
D’autres explorent des pistes encore plus immatérielles. L’artiste japonaise Yayoi Kusama a vendu des "Infinity Rooms" sous forme de NFT, permettant aux collectionneurs de "posséder" une expérience visuelle sans jamais en avoir la matérialité. "C’est comme acheter un rêve", explique un acheteur. "Vous ne pouvez pas le toucher, mais vous savez qu’il est à vous." Certains artistes vont jusqu’à vendre des "performances fantômes" : des œuvres qui n’ont jamais eu lieu, mais dont l’idée est consignée dans un contrat. "Vous possédez le droit de les imaginer", résume un galeriste. "Et parfois, c’est tout ce qui compte."
07L’héritage : ce qui reste quand tout a disparu
Au fond, collectionner l’art de la performance, c’est collectionner des souvenirs. Des souvenirs qui ne vous appartiennent pas vraiment, mais que vous pouvez toucher du doigt, comme on effleure une cicatrice. Dans un appartement parisien du Marais, un collectionneur a transformé une pièce en sanctuaire de la performance : une chaise ayant servi à The Artist Is Present, une chemise tachée de peinture de Yves Klein, une vidéo en boucle de Chris Burden se faisant tirer dessus. "Je ne possède pas ces œuvres", confie-t-il en caressant la chaise d’Abramović. "Je possède leur ombre."
Peut-être est-ce là la réponse à la question initiale : on ne collectionne pas la performance, on collectionne son absence. Comme ces boîtes de conserve de Manzoni, qui ne contiennent peut-être rien, mais qui valent des fortunes parce qu’elles promettent un mystère. Ou comme ces instructions de Fluxus, qui ne prennent vie que si quelqu’un les exécute. "L’art de la performance, c’est comme l’amour", murmure une conservatrice du Centre Pompidou. "On ne peut pas le garder dans une boîte. Mais on peut en garder la trace, et c’est déjà beaucoup."
Alors, la prochaine fois que vous croiserez une relique de performance dans une galerie, demandez-vous : que voyez-vous vraiment ? Un objet, une idée, ou simplement le reflet de votre propre désir de posséder l’impossible ?