L’art sans patron : Quand les artistes réinventent l’économie de la création
La lumière rasante d’un après-midi d’automne filtre à travers les vitres poussiéreuses de l’atelier collectif de Belleville. Sur les murs, des linogravures fraîchement encrées sèchent en rangées serrées, leurs traits noirs tranchant sur le papier kraft. Au centre de la pièce, une table en bois brut supporte des piles de tirages numérotés à la main, chacun accompagné d’une étiquette où le prix – 40 euros – est barré d’un trait rouge vif. En dessous, une mention manuscrite : « Prix direct atelier. 70% pour l’artiste. » Ce matin-là, une jeune femme en salopette tachée d’encre explique à un visiteur comment fonctionne leur système : « On a calculé. Pour qu’une œuvre nous rapporte autant qu’en galerie, il suffit de la vendre deux fois moins cher. Le reste, c’est du profit pour les intermédiaires. » Dehors, le bruit des perceuses rappelle que Paris se gentrifie à toute vitesse. Mais ici, entre ces murs, une autre économie est en train de naître – une économie où l’art ne se monnaie pas, mais se partage.
Par Artedusa
••14 min de lectureLes coopératives d’artistes ne sont pas une invention récente. Leur histoire se confond avec celle des luttes sociales, des révolutions et des crises économiques. Pourtant, aujourd’hui, elles connaissent un regain d’intérêt sans précédent. Face à un marché de l’art de plus en plus spéculatif, où quelques stars millionnaires côtoient une armée de créateurs précaires, ces collectifs proposent une alternative radicale : et si, au lieu de dépendre des galeries, des collectionneurs ou des algorithmes des plateformes numériques, les artistes reprenaient le contrôle de leur travail ? Et si l’acte d’acheter une œuvre devenait, avant tout, un geste politique ?
01Le linoléum et la révolution : quand l’art devient une arme
Tout commence dans les années 1930, au Mexique, sous le soleil brûlant de Mexico. Dans un atelier modeste du quartier de Santa María la Ribera, un groupe d’artistes se réunit autour d’une presse à gravure. Parmi eux, Leopoldo Méndez, un homme au regard perçant et aux mains toujours tachées d’encre. Ils s’appellent le Taller de Gráfica Popular (TGP), et leur mission est claire : utiliser l’art comme une arme au service des paysans et des ouvriers. À une époque où les murs de la ville se couvrent de fresques murales célébrant la révolution mexicaine, eux choisissent un médium plus modeste, mais tout aussi puissant : la gravure sur linoléum.
Le linoléum, ce matériau bon marché utilisé pour les sols des cuisines, devient entre leurs mains un outil de propagande. « On pouvait imprimer des centaines d’exemplaires en une journée, explique l’historienne de l’art Deborah Caplow. Des images que les paysans accrochaient dans leurs maisons, que les syndicats distribuaient lors des manifestations. » Leurs estampes, aux traits épais et aux contrastes violents, racontent les luttes pour la terre, dénoncent le fascisme naissant en Europe, célèbrent les héros anonymes de la révolution. « El Machete », leur journal satirique, circule sous le manteau, ses caricatures de politiciens et de propriétaires terriens faisant rire – et réfléchir.
Ce qui frappe, dans ces gravures, c’est leur simplicité volontaire. Pas de nuances subtiles, pas de jeux de lumière sophistiqués. Juste des formes massives, des noirs profonds, des rouges sanglants. « On n’avait pas le temps pour le beau, se souvenait Méndez. Il fallait que ça parle, que ça frappe. » Pourtant, malgré leur apparente rudesse, ces images possèdent une force rare. Elles ne sont pas faites pour être contemplées dans un salon bourgeois, mais pour être brandies dans la rue, collées sur les murs des villages, discutées dans les assemblées populaires.
Le TGP n’était pas une coopérative au sens moderne du terme – ses membres ne partageaient pas les profits de leurs ventes. Mais ils inventaient quelque chose de tout aussi important : un modèle où l’art n’appartient pas à une élite, mais à ceux qui le font et à ceux qui en ont besoin. « Nous ne sommes pas des artistes, disait Méndez. Nous sommes des travailleurs de l’image. »
02Le marché de l’art, ou l’art de l’injustice
Pour comprendre pourquoi les coopératives d’artistes suscitent aujourd’hui un tel engouement, il faut d’abord plonger dans les rouages obscurs du marché de l’art contemporain. Imaginez : un jeune peintre talentueux expose pour la première fois dans une galerie parisienne branchée. Ses toiles, vibrantes de couleurs et de mouvement, attirent l’attention d’un collectionneur. L’une d’elles est vendue 10 000 euros. Combien touchera l’artiste ? Pas 10 000 euros. Pas même 5 000. « En général, la galerie prend 50%, parfois 60%, explique Sophie, une artiste membre d’une coopérative lyonnaise. Sur les 10 000 euros, je toucherai 4 000, voire 3 000 si la galerie a des frais. »
Et ce n’est que le début. Si l’œuvre est revendue plus tard – ce qui arrive souvent avec les artistes qui percent –, l’artiste ne touchera rien. « C’est comme si un écrivain ne touchait des droits que sur la première édition de son livre, pas sur les réimpressions », s’indigne Thomas, un graveur qui a quitté le circuit des galeries pour rejoindre un collectif. Pire encore : dans les ventes aux enchères, les prix peuvent exploser, mais l’artiste, lui, reste à quai. « J’ai vu une de mes toiles passer de 2 000 à 50 000 euros en cinq ans, raconte une artiste sous couvert d’anonymat. Moi, j’ai touché 800 euros. »
Les chiffres sont accablants. Selon une étude de l’Artists’ Union UK, 80% des artistes gagnent moins de 10 000 euros par an. « Et encore, ce chiffre inclut les revenus annexes, précise Sophie. Beaucoup survivent grâce à des petits boulots, des résidences, des bourses. » Pendant ce temps, le marché de l’art bat des records. En 2023, une œuvre de Picasso s’est vendue 139 millions de dollars chez Christie’s. « Il y a quelque chose de profondément malsain dans ce système, où quelques stars s’enrichissent tandis que des milliers d’artistes crèvent la dalle », résume un membre de la coopérative Les Ateliers de Belleville.
Mais le problème ne se limite pas à l’argent. « Les galeries décident de ce qui est montré, de ce qui est vendu, de ce qui a de la valeur, explique Thomas. Elles créent des modes, des tendances, des stars. Et les artistes, eux, doivent s’adapter ou disparaître. » Résultat : une standardisation des styles, une course à l’originalité à tout prix, une pression constante pour produire toujours plus, toujours plus vite. « On nous demande d’être des machines à créer, pas des artistes », soupire une sculptrice.
Face à cette machine implacable, les coopératives d’artistes proposent une alternative simple, presque naïve : et si, au lieu de dépendre des galeries, les artistes vendaient eux-mêmes leurs œuvres ? Et si, au lieu de laisser les prix s’envoler au gré des spéculations, ils fixaient des tarifs justes, transparents, accessibles ? « L’idée n’est pas de tuer le marché de l’art, précise Sophie. Mais de montrer qu’un autre système est possible. »
03La coopérative, ou l’art de l’autogestion
Dans un local exigu du 20e arrondissement de Paris, une dizaine d’artistes s’affairent autour d’une grande table en bois. Sur les murs, des étagères débordent de céramiques, de peintures, de gravures. Au fond, une presse à taille-douce trône comme un symbole. Bienvenue aux Ateliers de Belleville, une coopérative d’artistes fondée il y a cinq ans. « Ici, on fonctionne en autogestion, explique Léa, une céramiste. Pas de patron, pas de hiérarchie. Les décisions se prennent en assemblée générale. »
Le modèle est simple : les artistes paient une cotisation mensuelle qui couvre le loyer, les charges et le matériel. En échange, ils disposent d’un atelier partagé, d’un espace d’exposition et d’une vitrine en ligne. « On a aussi un système de rotation pour les expositions, précise Thomas. Chaque mois, un ou deux artistes ont la possibilité de montrer leur travail. » Mais la véritable innovation, c’est le système de vente. « On vend directement au public, sans intermédiaire. Les prix sont fixés par les artistes, et 90% du montant leur revient. »
Pourtant, monter une coopérative n’est pas une sinécure. « Au début, c’était le chaos, se souvient Léa. Personne ne savait comment gérer un budget, comment organiser une exposition, comment communiquer. » Il a fallu apprendre sur le tas : créer un site internet, gérer les stocks, négocier avec les fournisseurs. « On a fait des erreurs, beaucoup d’erreurs. Mais on a appris. »
Aujourd’hui, les Ateliers de Belleville comptent une vingtaine de membres et attirent un public fidèle. « Les gens viennent parce qu’ils savent qu’ils achètent directement aux artistes, explique Sophie. Et parce qu’ils aiment l’idée de soutenir un projet collectif. » Le succès est tel que d’autres coopératives ont vu le jour en France : La Fabrique Pola à Bordeaux, Le 6B à Saint-Denis, Les Grands Voisins à Paris. « On est en train de créer un réseau, une alternative au système dominant », se réjouit Thomas.
Mais les défis restent nombreux. « Trouver un local abordable à Paris, c’est mission impossible, soupire Léa. On a failli devoir fermer l’année dernière à cause d’une hausse de loyer. » Et puis, il y a la question du temps. « Gérer une coopérative, ça prend du temps. Du temps qu’on ne passe pas à créer. » Certains artistes finissent par quitter le collectif, épuisés par la charge administrative. « C’est un équilibre fragile, reconnaît Thomas. Mais quand ça marche, c’est magique. »
04Le prix juste, ou l’économie de la confiance
« Combien coûte une œuvre d’art ? » La question peut sembler simple, mais elle est en réalité d’une complexité vertigineuse. Dans le système traditionnel, le prix d’une œuvre dépend de multiples facteurs : la notoriété de l’artiste, la taille de l’œuvre, le prestige de la galerie, les tendances du marché. « C’est un peu comme la Bourse, explique un galeriste parisien. Les prix montent et descendent en fonction de l’offre et de la demande. » Résultat : des écarts abyssaux. Une toile d’un artiste inconnu peut se vendre 500 euros, tandis qu’une œuvre d’un artiste star atteindra des millions.
Dans les coopératives, la logique est tout autre. « On part du principe que le prix doit être juste, explique Léa. Juste pour l’artiste, mais aussi pour l’acheteur. » Concrètement, cela signifie que les artistes fixent eux-mêmes le prix de leurs œuvres, en tenant compte de plusieurs critères : le temps passé, le coût des matériaux, le niveau de vie de l’artiste. « On ne se base pas sur la spéculation, mais sur des critères concrets, tangibles », précise Thomas.
Prenons l’exemple d’une gravure. « Pour une linogravure de taille moyenne, je vais compter une dizaine d’heures de travail, explique-t-il. Le linoléum, l’encre, le papier, ça coûte environ 20 euros. Si je veux gagner 20 euros de l’heure, je vais vendre l’œuvre 220 euros. » Dans une galerie, la même gravure serait vendue entre 400 et 600 euros. « La différence, c’est la marge de la galerie. »
Mais comment convaincre les acheteurs de payer un prix « juste » plutôt que de chercher la bonne affaire ? « La clé, c’est la transparence, répond Sophie. On explique notre système de prix, on montre nos ateliers, on raconte notre démarche. Les gens adhèrent parce qu’ils comprennent. » Certains collectifs vont encore plus loin, en proposant des prix dégressifs ou des systèmes de troc. « On a déjà accepté des paiements en nature, raconte Léa. Un client nous a offert un vélo en échange d’une céramique. Un autre a fait des travaux dans l’atelier. »
Cette approche bouleverse la relation entre l’artiste et l’acheteur. « Dans une galerie, l’acheteur est un client, un consommateur, explique Thomas. Ici, c’est différent. On discute, on échange, on crée un lien. » Certains acheteurs deviennent des habitués, des amis même. « Ils reviennent, ils suivent notre travail, ils nous encouragent. C’est une relation de confiance, pas une transaction commerciale. »
05L’art numérique, ou la révolution blockchain
Si les coopératives d’artistes ont longtemps été associées à des pratiques artisanales – gravure, céramique, peinture –, elles investissent aujourd’hui un nouveau terrain : le numérique. Et plus précisément, les NFT. « Au début, on était sceptiques, reconnaît Sophie. Les NFT, c’était l’apanage des spéculateurs, des crypto-millionnaires. » Mais face à l’engouement pour ces jetons numériques, certaines coopératives ont décidé de s’emparer du phénomène pour en faire un outil au service des artistes.
C’est le cas de FingerprintsDAO, une coopérative d’artistes et de collectionneurs fondée en 2021. « L’idée, c’est de créer un écosystème où les artistes gardent le contrôle de leur travail, explique l’un de ses membres. Grâce à la blockchain, on peut tracer les ventes, garantir l’authenticité des œuvres, et surtout, permettre aux artistes de toucher des royalties sur les reventes. »
Concrètement, FingerprintsDAO fonctionne comme une galerie décentralisée. Les artistes soumettent leurs œuvres, qui sont ensuite sélectionnées par les membres de la coopérative. « On ne prend pas de commission sur les ventes, précise le membre. Les artistes touchent 100% du prix de vente, et 10% sur les reventes. » Un système radicalement différent des plateformes traditionnelles comme OpenSea, où les frais peuvent atteindre 25%.
Mais le plus intéressant, c’est la dimension collective du projet. « On fonctionne comme une coopérative, explique-t-il. Les décisions se prennent en commun, les profits sont réinvestis dans le projet. » FingerprintsDAO organise aussi des résidences d’artistes, des ateliers, des expositions. « L’objectif, c’est de créer une communauté, pas juste un marché. »
Pourtant, les défis sont nombreux. « La blockchain, c’est énergivore, reconnaît Sophie. Et puis, il y a la question de la valeur. Un NFT, c’est quoi au juste ? Un fichier numérique ? Une œuvre d’art ? Un placement financier ? » Malgré ces interrogations, les coopératives numériques séduisent de plus en plus d’artistes. « C’est une façon de reprendre le contrôle, explique Thomas. De ne plus dépendre des galeries, des algorithmes, des spéculateurs. »
06Acheter une œuvre, ou soutenir une utopie ?
« Pourquoi acheter une œuvre d’art ? » La question peut sembler anodine, mais elle est au cœur de la démarche des coopératives. « Dans le système traditionnel, acheter une œuvre, c’est souvent un acte de consommation, explique Sophie. On achète parce que c’est beau, parce que ça ira bien dans son salon, parce que c’est un bon placement. » Dans les coopératives, l’acte d’achat prend une autre dimension. « C’est un geste politique, presque militant. On soutient un artiste, un projet, une vision du monde. »
Prenons l’exemple de Justseeds, une coopérative d’artistes activistes basée aux États-Unis. Leurs estampes, aux couleurs vives et aux messages percutants, dénoncent les injustices sociales, les violences policières, les atteintes à l’environnement. « Quand on achète une de leurs œuvres, on ne soutient pas seulement un artiste, explique Thomas. On soutient une cause. » Justseeds reverse une partie de ses bénéfices à des associations, organise des ateliers dans les prisons, collabore avec des mouvements sociaux. « Leurs estampes ne sont pas faites pour décorer, mais pour agir », résume-t-il.
Cette dimension politique est au cœur de nombreuses coopératives. « On ne vend pas des œuvres, on vend des idées », explique Léa. Aux Ateliers de Belleville, certaines expositions sont consacrées à des thèmes engagés : la lutte contre les violences faites aux femmes, la défense des migrants, la protection de l’environnement. « On veut que l’art ait un impact, qu’il change les choses. »
Mais cette approche ne plaît pas à tout le monde. « Certains acheteurs viennent pour l’art, pas pour le message, reconnaît Sophie. Ils veulent une belle œuvre, pas un manifeste. » D’autres, au contraire, sont séduits par cette dimension militante. « Ils achètent parce qu’ils croient en ce qu’on fait, parce qu’ils veulent faire partie de quelque chose de plus grand qu’eux. »
Et puis, il y a ceux qui achètent simplement parce que c’est beau. « Au fond, peu importe la raison, se réjouit Thomas. L’important, c’est que l’art circule, qu’il touche les gens, qu’il les fasse réfléchir. »
07L’avenir de l’art, ou l’art de l’avenir ?
« Les coopératives d’artistes, c’est une utopie. » La phrase, prononcée par un galeriste parisien, résume bien le scepticisme qui entoure ces projets. « Une utopie, peut-être, répond Sophie. Mais une utopie nécessaire. » Face à un marché de l’art de plus en plus spéculatif, de plus en plus inégalitaire, les coopératives proposent une alternative concrète : un système où les artistes reprennent le contrôle de leur travail, où les prix sont justes, où l’art n’est pas une marchandise, mais un bien commun.
« On ne va pas changer le monde du jour au lendemain, reconnaît Thomas. Mais on montre qu’un autre système est possible. » Déjà, des signes encourageants apparaissent. En France, le gouvernement a lancé en 2023 le programme « Art pour Tous », qui finance des coopératives d’artistes dans les quartiers populaires. « C’est une reconnaissance, se réjouit Léa. Une preuve que notre modèle peut fonctionner à grande échelle. »
Pourtant, les défis restent immenses. « Trouver des locaux, financer les projets, convaincre les artistes de rejoindre le mouvement… » La liste est longue. « Mais on avance, insiste Sophie. Petit à petit, on crée un réseau, une communauté. Et ça, c’est déjà une révolution. »
Alors, à quoi ressemblera l’art de demain ? « Peut-être à ça, répond Thomas en désignant l’atelier autour de lui. Des lieux où les artistes travaillent ensemble, où les œuvres circulent librement, où l’art n’est pas une marchandise, mais un langage. » Un langage universel, accessible, engagé. « Un langage qui parle de nous, de nos luttes, de nos rêves. »
Et si, finalement, l’avenir de l’art était déjà là, entre les mains de ceux qui le créent ? « On n’a pas la réponse, conclut Léa en souriant. Mais on est en train de l’écrire. »