L’art de la chasse aux trésors : Quand les biennales deviennent des terrains de jeu pour collectionneurs
Imaginez Venise au petit matin, avant l’assaut des touristes. Les canaux miroitent sous une lumière dorée, les façades des palais se reflètent dans l’eau comme des tableaux vivants. Dans les ruelles étroites, des silhouettes discrètes se pressent vers les Giardini : ce sont les collectionneurs, les yeux brillants d’anticipation. Aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. C’est l’ouverture de la Biennale, ce moment magique où l’art contemporain quitte les cimaises des galeries pour s’offrir au monde – et où quelques privilégiés vont peut-être trouver la pièce qui changera leur collection à jamais.
Par Artedusa
••9 min de lectureParmi eux, un homme en costume de lin clair s’arrête devant une toile monumentale. Les couleurs explosent comme un feu d’artifice : des rouges sang, des bleus électriques, des éclats de jaune qui semblent irradier. L’artiste, une jeune femme aux cheveux courts et aux lunettes cerclées d’acier, observe la scène avec un sourire énigmatique. Elle s’appelle Ewa Juszkiewicz, et cette œuvre – une réinterprétation surréaliste d’un portrait de la Renaissance – va devenir l’une des sensations de la Biennale. Le collectionneur hésite, puis sort son téléphone. Il envoie un message à son conseiller : "Je veux cette pièce. Quel est le prix ?" La réponse ne se fait pas attendre : "350 000 euros. Mais attention, trois autres acheteurs sont intéressés. Il faut agir vite."
Ce moment, où l’émotion artistique rencontre la stratégie d’acquisition, est au cœur de l’expérience biennale. Mais comment transformer cette alchimie en une collection cohérente, sans se laisser emporter par l’euphorie du moment ? Comment distinguer, parmi les centaines d’œuvres exposées, celles qui résisteront à l’épreuve du temps – et celles qui ne seront plus que des souvenirs éphémères ?
01Quand l’histoire s’invite dans les salles d’exposition
Pour comprendre la puissance des biennales, il faut remonter à leurs origines, bien plus modestes qu’aujourd’hui. En 1895, lorsque la première Biennale de Venise ouvre ses portes, personne ne se doute qu’elle deviendra un jour le Saint-Graal du marché de l’art. À l’époque, il s’agit simplement d’une exposition internationale, organisée par la municipalité pour célébrer les noces d’argent du roi Umberto Ier. Les pavillons nationaux n’existent pas encore, et les artistes sont sélectionnés par un jury plutôt conservateur. Pourtant, dès les premières éditions, quelque chose d’unique se produit : Venise devient un lieu où les tendances artistiques se croisent, où les influences circulent, où les carrières se lancent.
Prenez le cas de Gustav Klimt. En 1910, son œuvre Judith I fait scandale à Venise. Les critiques sont partagées, mais les collectionneurs, eux, sont fascinés. Parmi eux, un jeune industriel autrichien, Fritz Waerndorfer, achète la toile pour sa collection personnelle. Ce geste, qui semble anodin à l’époque, marque le début d’une nouvelle ère : celle où les biennales deviennent des lieux de consécration, non seulement artistique, mais aussi financière.
Au fil des décennies, le modèle vénitien se répand comme une traînée de poudre. São Paulo en 1951, Kassel avec Documenta en 1955, puis Istanbul, Gwangju, Sharjah… Chaque ville apporte sa touche, son contexte, ses enjeux. Mais une constante demeure : les biennales sont des miroirs de leur époque. Elles reflètent les tensions politiques, les mouvements sociaux, les révolutions esthétiques. Et surtout, elles deviennent des laboratoires où se testent les artistes de demain.
02Le ballet des collectionneurs : entre stratégie et intuition
Revenons à Venise, en 2024. La Biennale, dirigée par Adriano Pedrosa, a pour thème "Foreigners Everywhere" – une invitation à explorer les questions de migration, d’identité et de déracinement. Dans les pavillons, les œuvres se répondent comme les notes d’une partition complexe. Certaines attirent immédiatement les foules : le pavillon brésilien, avec ses installations immersives, le pavillon américain, où Jeffrey Gibson mêle art autochtone et culture pop. D’autres, plus discrètes, attendent leur heure.
C’est le cas d’une petite salle du pavillon africain. Là, une série de photographies en noir et blanc attire l’attention d’une femme en tailleur pantalon. Les images, prises par une artiste éthiopienne peu connue en Europe, captent des scènes de vie quotidienne à Addis-Abeba : des enfants jouant dans les rues, des femmes portant des paniers sur la tête, des hommes discutant autour d’un café. La collectionneuse s’approche, intriguée. Elle sort son carnet et note le nom de l’artiste : Aïda Muluneh. "Il faut que je me renseigne sur elle", murmure-t-elle.
Ce geste, apparemment anodin, est en réalité le fruit d’une stratégie mûrement réfléchie. Car acheter pendant une biennale, c’est un peu comme jouer aux échecs : il faut anticiper les coups de l’adversaire, savoir quand avancer ses pions, et surtout, ne pas se laisser distraire par le bruit ambiant.
Les collectionneurs expérimentés le savent bien : le meilleur moment pour acheter n’est pas toujours celui qu’on croit. Certains privilégient les pré-ouvertures, ces jours où les galeries vendent en catimini avant que la foule n’envahisse les lieux. D’autres préfèrent attendre la fin de la biennale, lorsque les prix baissent et que les négociations deviennent possibles. Et puis, il y a ceux qui misent sur le long terme, achetant des œuvres qui ne trouveront leur public que des années plus tard.
Prenez l’exemple de Julie Mehretu. En 2004, elle expose à la Whitney Biennial. Ses toiles abstraites, où se mêlent lignes géométriques et explosions de couleurs, divisent la critique. Pourtant, un collectionneur new-yorkais, séduit par leur énergie, décide d’en acquérir une. Il paie 50 000 dollars. Aujourd’hui, cette même toile vaudrait plus de 5 millions.
03Les coulisses du marché : quand les galeries tirent les ficelles
Mais derrière cette apparente spontanéité se cache une mécanique bien huilée. Car les biennales ne sont pas seulement des expositions : ce sont aussi des marchés, où les galeries jouent un rôle clé. Et si vous pensez que les prix affichés sont gravés dans le marbre, détrompez-vous.
Prenez le cas d’une galerie new-yorkaise, Hauser & Wirth, qui expose à Venise depuis des années. En 2019, elle présente une série de peintures de Mark Bradford. Les œuvres, monumentales, attirent immédiatement l’attention. Mais ce que les visiteurs ne savent pas, c’est que la galerie a déjà vendu deux pièces avant même l’ouverture de la Biennale. Les acheteurs ? Un musée européen et un collectionneur privé, qui ont préféré jouer la discrétion.
Cette stratégie, appelée "pre-selling", est devenue monnaie courante. Les galeries les plus avisées savent que les biennales sont des vitrines, mais aussi des opportunités commerciales. Et pour maximiser leurs ventes, elles n’hésitent pas à jouer sur plusieurs tableaux : prix attractifs pour les collectionneurs sérieux, négociations discrètes pour les institutions, et parfois, des coups de poker audacieux.
En 2017, par exemple, la galerie David Zwirner décide de présenter une œuvre de Yayoi Kusama à Venise. La pièce, une sculpture en forme de citrouille géante, est vendue avant même l’ouverture de la Biennale. Le prix ? 2 millions de dollars. Mais ce que personne ne sait, c’est que la galerie a en réalité deux autres citrouilles en réserve, prêtes à être vendues si la demande explose. Ce qui ne manquera pas d’arriver.
04Le piège de la surenchère : quand l’émotion l’emporte sur la raison
Pourtant, acheter pendant une biennale, c’est aussi prendre des risques. Et le plus grand d’entre eux, c’est celui de se laisser emporter par l’euphorie du moment. Car dans l’effervescence des vernissages, entre les cocktails et les rencontres, il est facile de perdre de vue l’essentiel : la valeur réelle d’une œuvre.
En 2015, un collectionneur français achète une toile d’un jeune artiste chinois à la Biennale de Venise. Le prix ? 150 000 euros. À l’époque, l’artiste est présenté comme le nouveau prodige de la scène asiatique. Les critiques sont dithyrambiques, les galeries se l’arrachent. Pourtant, trois ans plus tard, le marché s’effondre. L’artiste, incapable de confirmer les espoirs placés en lui, sombre dans l’oubli. Et la toile, autrefois si convoitée, ne vaut plus que 20 000 euros.
Cet exemple illustre une vérité cruelle : toutes les œuvres exposées en biennale ne sont pas destinées à traverser les époques. Certaines ne sont que des feux de paille, des étoiles filantes qui brillent un instant avant de disparaître. Et pour les collectionneurs, le défi est de savoir distinguer les unes des autres.
Alors, comment éviter les pièges ? Comment repérer, parmi les centaines d’artistes exposés, ceux qui résisteront à l’épreuve du temps ?
La réponse tient en trois mots : patience, recherche, et intuition.
05L’art de la patience : quand le temps devient un allié
Car acheter pendant une biennale, ce n’est pas seulement une question de timing. C’est aussi une question de vision. Et parfois, la meilleure stratégie consiste à ne pas acheter du tout.
Prenez l’exemple de Kerry James Marshall. En 2007, il expose à Documenta. Ses toiles, qui célèbrent la culture afro-américaine avec une puissance rare, attirent l’attention des critiques. Pourtant, à l’époque, le marché ne suit pas. Les collectionneurs hésitent, les galeries restent prudentes. Il faudra attendre dix ans pour que l’artiste devienne une star, avec des toiles vendues plusieurs millions de dollars.
Ceux qui ont cru en lui dès le début, qui ont acheté ses œuvres avant que les prix n’explosent, sont aujourd’hui les plus heureux. Mais pour cela, il a fallu faire preuve de patience, de conviction, et surtout, de confiance en son propre jugement.
Car c’est là, peut-être, le secret ultime des grands collectionneurs : savoir écouter son intuition, même quand le monde entier semble douter.
06Les biennales de demain : vers un marché plus transparent ?
Pourtant, les biennales ne sont pas à l’abri des critiques. Certains leur reprochent de s’être trop commercialisées, d’avoir perdu leur âme au profit des logiques de marché. D’autres dénoncent leur élitisme, leur inaccessibilité, leur côté parfois trop "VIP".
Et si l’avenir des biennales passait par une plus grande transparence ? Par des modèles plus inclusifs, où les collectionneurs émergents auraient leur place ? Par des plateformes numériques, où les œuvres seraient accessibles à tous, et pas seulement à une poignée de privilégiés ?
En 2020, la pandémie a accéléré cette réflexion. Avec les biennales fermées ou reportées, les galeries ont dû innover. Certaines ont créé des "online viewing rooms", des espaces virtuels où les collectionneurs pouvaient découvrir et acheter des œuvres à distance. D’autres ont organisé des visites guidées en ligne, des conférences virtuelles, des ventes aux enchères digitales.
Ces initiatives, qui semblaient temporaires, sont peut-être en train de dessiner l’avenir des biennales. Un avenir où le physique et le virtuel coexisteraient, où les frontières entre exposition et marché s’estomperaient, et où l’art deviendrait enfin accessible à tous.
07Le dernier mot : quand une œuvre vous choisit
Mais au fond, acheter pendant une biennale, ce n’est pas seulement une question de stratégie, de timing ou de budget. C’est aussi, et surtout, une question d’émotion.
Car parfois, une œuvre vous choisit autant que vous la choisissez.
C’est ce qui est arrivé à un collectionneur belge, en 2019. Alors qu’il visitait le pavillon français à Venise, son regard a été attiré par une toile étrange, presque hypnotique. Une œuvre de Julie Curtiss, où se mêlaient surréalisme et culture pop. Il est resté devant pendant de longues minutes, comme envoûté. Puis, sans hésiter, il a sorti son carnet et noté le nom de l’artiste.
Quelques semaines plus tard, il achetait la toile. Et aujourd’hui encore, il dit que c’est l’une des meilleures décisions de sa vie.
Car au fond, c’est ça, le vrai pouvoir des biennales : elles nous rappellent que l’art n’est pas seulement une question d’argent ou de spéculation. C’est aussi, et surtout, une question d’émotion, de connexion, de magie.
Et parfois, il suffit d’un regard, d’un frisson, d’une intuition pour savoir qu’on a trouvé quelque chose de rare. Quelque chose qui, peut-être, changera notre vie à jamais.