L’aquarelle et la gouache : Ces couleurs qui dansent entre lumière et mémoire
Imaginez un matin de 1835, quelque part sur les bords de la Tamise. Un homme en redingote, les cheveux ébouriffés par le vent, déplie un chevalet de campagne et sort de sa sacoche des godets aux teintes vibrantes. Il trempe son pinceau dans l’eau trouble du fleuve et, d’un geste vif, pose sur le papier une traînée de bleu outremer qui s’étire comme une brume matinale. Ce n’est pas un peintre ordinaire : c’est J.M.W. Turner, et il vient d’inventer, sous nos yeux, une nouvelle façon de capturer la lumière. Ce jour-là, l’aquarelle n’est plus un simple outil d’étude, mais un médium à part entière, capable de rivaliser avec l’huile par sa transparence éthérée. À quelques décennies de là, dans les ateliers parisiens, des affiches criardes aux couleurs opaques envahissent les murs – la gouache, cette cousine rebelle de l’aquarelle, s’impose comme l’arme secrète des artistes modernes.
Par Artedusa
••10 min de lecturePourtant, ces deux médiums partagent une fragilité qui les rend aussi précieux que capricieux. Leurs pigments, une fois posés, deviennent des êtres vivants : sensibles à l’humidité, à la lumière, au temps qui passe. Une aquarelle de Turner exposée trop longtemps pâlit comme un souvenir qui s’efface ; une gouache de Matisse, mal conservée, se craquelle comme une peau trop sèche. Alors, comment choisir entre ces deux sœurs ennemies ? Comment les apprivoiser, les protéger, les faire durer ? Et surtout, comment comprendre leur âme – cette alchimie unique où l’eau, le pigment et le papier s’unissent pour créer des œuvres qui semblent respirer ?
01Quand l’eau devient pinceau : le miracle éphémère de l’aquarelle
Il y a quelque chose de presque magique dans la façon dont l’aquarelle se comporte sur le papier. Posez une goutte d’eau teintée de rouge carmin sur une feuille encore humide, et vous verrez la couleur s’étaler en auréoles floues, comme une tache de vin sur une nappe de lin. C’est ce que les Anglais appellent le bloom – ce moment où le pigment, libéré de toute contrainte, danse à la surface du papier avant de s’y fixer pour l’éternité… ou presque.
Les maîtres de ce médium ont toujours joué avec cette instabilité. Prenez les études botaniques d’Albrecht Dürer : ses Iris et ses Touffes d’herbes (1503) semblent vivantes, leurs pétales translucides comme s’ils venaient d’être cueillis. Dürer utilisait une technique alors révolutionnaire : il superposait des couches de lavis très dilués, laissant sécher chaque strate avant d’ajouter la suivante. Le résultat ? Des ombres qui semblent respirer, des lumières qui traversent la feuille comme à travers une vitre. Mais cette transparence a un prix : exposez ces œuvres à la lumière directe, et les couleurs s’évaporent en quelques décennies. Les bleus de cobalt, si intenses sous le pinceau de Turner, virent au grisâtre ; les verts émeraude des paysages de Constable jaunissent comme des feuilles d’automne.
Pourtant, c’est précisément cette fragilité qui donne à l’aquarelle son charme unique. Contrairement à l’huile, qui fige le temps dans une épaisseur de matière, l’aquarelle capture l’instant avec une légèreté presque immatérielle. Les Cloud Studies de Constable, peintes en plein air sur des feuilles volantes, sont moins des tableaux que des fragments de ciel arrachés à l’éphémère. Et c’est peut-être pour cela que les artistes contemporains comme David Hockney continuent de s’y adonner : dans ses iPad watercolors, les traits numériques imitent la fluidité du médium traditionnel, comme si l’aquarelle, même dématérialisée, conservait son pouvoir de suggestion.
02La gouache, ou l’art de dompter l’opacité
Si l’aquarelle est une danse avec l’impermanence, la gouache, elle, est une déclaration de guerre à la transparence. Imaginez un tube de peinture qui, une fois pressé, révèle une pâte épaisse et veloutée, capable de recouvrir le papier d’un seul geste – comme si vous étaliez de la crème sur un gâteau. C’est cette opacité qui a séduit les artistes du XXe siècle, des affiches révolutionnaires de Lissitzky aux découpages colorés de Matisse.
La gouache a une histoire bien plus ancienne qu’on ne le croit. Les enlumineurs médiévaux l’utilisaient déjà pour donner aux manuscrits des couleurs si vibrantes qu’elles semblent encore fraîches aujourd’hui. Regardez de près le Livre de Kells (IXe siècle) : les rouges vermillon et les bleus lapis-lazuli, appliqués en couches épaisses, ont résisté aux siècles grâce à leur densité. Mais c’est au XIXe siècle que la gouache connaît son âge d’or, avec les affiches de Toulouse-Lautrec. Ses Aristide Bruant (1892) ou La Goulue (1891) doivent leur impact visuel à cette technique : les aplats de couleur, nets et saturés, sautent aux yeux comme des cris dans la nuit parisienne.
Pourtant, la gouache n’est pas qu’un médium de l’instant. Matisse, dans ses dernières années, en a fait un outil de libération. Cloué sur son lit par la maladie, il découpait des formes dans du papier peint à la gouache, créant des compositions comme La Tristesse du roi (1952), où les couleurs semblent flotter dans l’espace. Ces œuvres, aujourd’hui exposées au Centre Pompidou, posent une question fascinante : comment un médium aussi fragile peut-il donner naissance à des images si puissantes ? La réponse tient peut-être à sa texture même – cette pâte qui, une fois sèche, se craquelle comme une terre desséchée, rappelant que même l’opacité a ses limites.
03Le papier, ce complice silencieux
Choisir le bon papier pour l’aquarelle ou la gouache, c’est un peu comme choisir un partenaire de danse : la moindre incompatibilité se paie cher. Les artistes du XVIIIe siècle l’avaient bien compris. Turner, par exemple, utilisait du papier Whatman, fabriqué à partir de chiffons de lin et de coton, dont la surface légèrement texturée permettait aux pigments de s’accrocher sans baver. Aujourd’hui, les aquarellistes ont le choix entre trois grands types de papier, chacun offrant une expérience radicalement différente :
- Le grain fin, lisse comme une peau de bébé, idéal pour les détails minutieux (les portraits de Sargent en sont un parfait exemple).
- Le grain torchon, plus rugueux, qui donne aux lavis une texture presque organique (observez les paysages de Cézanne, où chaque coup de pinceau semble sculpté dans la matière).
- Le grain satiné, un compromis entre les deux, souvent utilisé pour les illustrations modernes.
Mais le vrai défi, c’est l’épaisseur. Un papier trop fin se gondole sous l’effet de l’eau, comme une feuille morte sous la pluie. Les artistes professionnels optent généralement pour un grammage de 300 g/m² – assez épais pour résister aux couches successives, mais assez souple pour permettre les effets de superposition. Et puis, il y a la question de la couleur : un papier trop blanc peut donner aux aquarelles un aspect artificiel, tandis qu’un ton ivoire ou chamois apporte une chaleur naturelle, comme dans les études de paysages de John Constable.
Pour la gouache, le choix est encore plus crucial. Un papier trop absorbant avale la peinture, lui ôtant son éclat ; un support trop lisse, en revanche, empêche les pigments de bien adhérer. Les illustrateurs comme Mary Blair, qui a travaillé pour Disney dans les années 1950, préféraient des papiers épais et légèrement texturés, capables de supporter les couches successives sans se déformer. Ses décors pour Cendrillon (1950), aux couleurs saturées et aux formes géométriques, sont un parfait exemple de cette alchimie entre support et médium.
04Ces ennemis invisibles : lumière, humidité et temps
Une aquarelle ou une gouache bien conservée peut traverser les siècles ; mal protégée, elle s’efface en quelques décennies. Le premier ennemi, c’est la lumière. Les ultraviolets, en particulier, attaquent les pigments organiques comme le carmin ou le jaune indien, les faisant virer au brunâtre. Les musées l’ont bien compris : les œuvres sur papier sont rarement exposées en permanence, et quand elles le sont, c’est sous une lumière tamisée, filtrée par des verres anti-UV. Prenez les aquarelles de Turner au Tate Britain : elles sont présentées dans des salles aux murs gris-bleu, sous un éclairage doux qui préserve leurs nuances délicates.
L’humidité est tout aussi redoutable. Une pièce trop humide fait gondoler le papier, tandis qu’un air trop sec le rend cassant. Les restaurateurs d’art connaissent bien ce dilemme : pour préserver les gouaches de Matisse, ils maintiennent les réserves des musées à une température constante de 20°C, avec un taux d’hygrométrie de 50 %. Et que dire des insectes ? Les mites et les moisissures adorent le papier, surtout s’il est collé sur un support acide. Dans les années 1980, des conservateurs ont découvert avec horreur que des œuvres de Paul Klee, stockées dans des conditions inadéquates, étaient rongées par des champignons microscopiques. Depuis, les musées utilisent des boîtes de conservation en matériaux neutres, comme le museum board, pour isoler les œuvres de leur environnement.
Mais le pire ennemi, c’est peut-être l’ignorance. Combien d’aquarelles ont été perdues parce qu’un collectionneur les a encadrées avec un verre ordinaire, ou accrochées au-dessus d’une cheminée ? Combien de gouaches se sont craquelées parce qu’un artiste a utilisé un fixatif inadapté ? La conservation de ces médiums relève presque de l’art en soi – un art qui demande patience, savoir-faire, et une certaine humilité face à leur fragilité.
05L’art de la réparation : quand les œuvres se rebellent
Il arrive que, malgré toutes les précautions, une aquarelle ou une gouache se dégrade. Le papier jaunit, les couleurs pâlissent, les bords se déchirent. Que faire alors ? Les restaurateurs d’art ont développé des techniques aussi précises que délicates pour redonner vie à ces œuvres capricieuses.
Prenez l’exemple des Cloud Studies de Constable. Dans les années 1990, plusieurs de ces études ont été endommagées par une exposition prolongée à la lumière. Les restaurateurs du Victoria and Albert Museum ont alors eu recours à une méthode révolutionnaire : le washing, ou lavage contrôlé. En immergeant délicatement les feuilles dans de l’eau distillée, ils ont pu éliminer les impuretés accumulées au fil des ans, tout en préservant les pigments d’origine. Le résultat ? Des ciels qui ont retrouvé leur luminosité d’antan, comme si le temps avait été effacé.
Pour les gouaches, la tâche est souvent plus complexe. Les couches épaisses de peinture peuvent se craqueler avec le temps, surtout si l’œuvre a été roulée ou pliée. Les restaurateurs utilisent alors des gels de méthylcellulose, appliqués au pinceau, pour réhydrater la peinture et la faire adhérer à nouveau au support. C’est une opération délicate, qui demande une main experte : trop d’eau, et les couleurs se mélangent ; trop peu, et les craquelures persistent.
Mais la restauration ne se limite pas aux techniques modernes. Au XIXe siècle, les artistes eux-mêmes avaient leurs astuces. Turner, par exemple, utilisait du miel ou de la gomme arabique pour raviver les couleurs de ses aquarelles avant de les exposer. Aujourd’hui, ces méthodes artisanales sont parfois réhabilitées, notamment pour les œuvres trop fragiles pour subir un traitement chimique. Après tout, restaurer une aquarelle ou une gouache, c’est un peu comme soigner un être vivant : il faut respecter son histoire, ses cicatrices, et accepter que certaines blessures ne se referment jamais tout à fait.
06Choisir son camp : aquarelle ou gouache ?
Vous hésitez encore entre ces deux médiums ? Tout dépend de ce que vous cherchez à exprimer. L’aquarelle, avec sa transparence et sa fluidité, est idéale pour capturer l’éphémère : un coucher de soleil, une brume matinale, l’éclat fugace d’un visage. Elle exige de la patience, une certaine humilité face à ses caprices, mais récompense ceux qui savent l’écouter par des effets de lumière incomparables.
La gouache, en revanche, est faite pour ceux qui aiment contrôler leur art. Son opacité permet de corriger, de superposer, de jouer avec les contrastes sans craindre les bavures. Elle est parfaite pour les illustrations, les affiches, les décors – bref, pour tout ce qui demande de la précision et de l’éclat. Mais attention : sa texture épaisse peut rebuter ceux qui préfèrent la légèreté de l’aquarelle.
Et si vous ne deviez retenir qu’une chose ? Ces deux médiums, malgré leurs différences, partagent une même essence : ils sont faits pour être vus de près, admirés dans leurs détails, chéris comme des objets précieux. Une aquarelle de Turner ou une gouache de Matisse ne se contemplent pas comme un tableau à l’huile, accroché au mur d’un salon. Elles se découvrent, comme des secrets, dans l’intimité d’un atelier ou d’une collection privée. Elles demandent qu’on s’approche, qu’on observe les traces du pinceau, les accidents de la couleur, ces imperfections qui en font toute la beauté.
Alors, la prochaine fois que vous tiendrez un godet d’aquarelle ou un tube de gouache entre vos doigts, souvenez-vous : vous ne tenez pas seulement de la peinture. Vous tenez un morceau d’histoire, une promesse de lumière, et peut-être – si vous savez l’écouter – la clé d’un chef-d’œuvre éphémère.