La peinture qui craque : Quand l’art a décidé d’être laid
Le 12 octobre 1978, dans un loft du Lower East Side où l’odeur de térébenthine se mêle à celle des cigarettes bon marché, Marcia Tucker observe les quatorze toiles qu’elle vient d’accrocher. Certaines sont volontairement mal peintes, d’autres délibérément vulgaires, toutes défient les règles sacrées de l’art contemporain. Ce soir-là, à la New Museum, personne ne sait encore que cette exposition, sobrement intitulée Bad Painting, va devenir l’un des manifestes les plus subversifs de l’histoire de l’art. Parmi les œuvres, une toile de Julian Schnabel attire particulièrement l’attention : des assiettes brisées collées sur un panneau de bois, recouvertes d’une peinture épaisse et gestuelle. Un critique s’approche, examine les éclats de céramique qui dépassent comme des cicatrices, et murmure : « C’est soit génial, soit une escroquerie. »
Par Artedusa
••10 min de lecturePourquoi ces artistes, alors au début de leur carrière, ont-ils choisi de peindre mal ? Pourquoi ont-ils préféré la laideur à la beauté, le désordre à l’harmonie, l’imperfection à la maîtrise technique ? La réponse se trouve peut-être dans l’air du temps : New York, à la fin des années 1970, est une ville au bord de la faillite, où les murs se couvrent de graffitis et où l’art minimaliste, froid et conceptuel, règne en maître dans les galeries. Bad Painting n’est pas seulement un style – c’est une rébellion. Une façon de dire au monde de l’art : « Vos règles sont ennuyeuses. Nous allons peindre comme des enfants, comme des fous, comme des amateurs. Et vous allez aimer ça. »
Les assiettes brisées de Julian Schnabel : quand la peinture devient une cicatrice
Imaginez un atelier du quartier de Tribeca, en 1980. Les murs sont couverts de toiles immenses, certaines atteignant trois mètres de haut. Julian Schnabel, torse nu, les cheveux en bataille, travaille comme un dément. Il ne peint pas – il agresse la toile. Avec des pinceaux larges comme des balais, il étale une peinture épaisse, presque sculpturale, sur des panneaux de bois où il a préalablement collé des assiettes brisées. Ces plate paintings, comme il les appelle, sont à la fois des peintures et des objets. Les éclats de céramique, parfois encore couverts de motifs floraux ou de traces de nourriture, dépassent de la surface comme des éclats d’obus. « Je voulais que la peinture ait une présence physique, qu’elle vous frappe au ventre », dira-t-il plus tard.
Schnabel ne vient pas du monde de l’art. Avant de devenir une star, il a été chauffeur de taxi, cuisinier, et même vendeur de glaces. Son approche de la peinture est celle d’un outsider : il ne cherche pas à maîtriser la technique, mais à la violer. Ses toiles sont des champs de bataille où se mêlent références religieuses, mythologiques et autobiographiques. Dans « The Patients and the Doctors » (1978), des figures grotesques, presque monstrueuses, semblent flotter dans un espace indéfini. Les couleurs sont terreuses, les contours flous, comme si l’image était en train de se dissoudre. « Je peins comme si je sculptais », explique-t-il. Et en effet, ses toiles ont une présence presque tactile : on a envie de toucher les assiettes brisées, de sentir la rugosité de la peinture sous les doigts.
Pour Schnabel, la laideur n’est pas un accident – c’est une arme. « La beauté est ennuyeuse », lance-t-il un jour à un journaliste. « Ce qui compte, c’est l’émotion brute. » Ses toiles, souvent comparées à des fresques byzantines ou à des mosaïques antiques, sont en réalité des hybrides monstrueux : un mélange de primitivisme, de kitsch et de grandeur tragique. « Je veux que mes peintures aient l’air d’avoir été faites par un fou génial », confie-t-il. Et c’est exactement ce qu’elles sont.
David Salle et l’art du collage pornographique : quand la peinture devient un puzzle
Si Schnabel peint comme un démiurge enragé, David Salle, lui, assemble ses toiles comme un monteur de cinéma. Dans son atelier de l’East Village, les murs sont couverts de reproductions d’œuvres classiques, de photos de magazines porno, de publicités des années 1950 et de croquis griffonnés à la hâte. Salle ne peint pas à partir de ces images – il les superpose, les mélange, les détruit. Ses toiles sont des puzzles visuels où se télescopent des fragments de culture haute et basse, comme si un ouragan avait traversé une bibliothèque et un sex-shop en même temps.
« Gericault’s Arm » (1985) est l’une de ses œuvres les plus célèbres – et les plus dérangeantes. Sur une toile de près de deux mètres de large, Salle a juxtaposé une reproduction du « Radeau de la Méduse » de Géricault, un nu féminin inspiré de la pornographie des années 1970, et une chaise moderne dessinée dans un style minimaliste. Les éléments ne s’assemblent pas : ils s’entrechoquent. Le bras coupé de Géricault semble flotter dans l’espace, comme détaché de son contexte historique. Le nu féminin, peint avec des couleurs criardes, a l’air d’une mauvaise photocopie. « Je ne cherche pas à créer une harmonie », explique Salle. « Je veux que chaque élément garde son étrangeté, sa violence. »
Salle ne se contente pas de peindre mal – il peint avec ironie. Ses toiles sont des commentaires cyniques sur la culture contemporaine, où tout est à vendre, y compris l’art. « Je suis un peintre postmoderne », déclare-t-il un jour. « Je prends des images qui existent déjà et je les réarrange pour créer quelque chose de nouveau. » Mais cette nouveauté est toujours teintée de mélancolie. Dans ses toiles, les figures sont souvent coupées, tronquées, comme si elles avaient été arrachées à leur contexte. « C’est comme si j’avais filmé un rêve et que j’avais essayé de le reconstituer en peinture », dit-il. « Et bien sûr, ça ne marche jamais. »
La New Museum, 1978 : quand l’art a décidé de craquer
Le soir du vernissage de Bad Painting, la New Museum est bondée. Les critiques d’art, habitués aux expositions minimalistes et conceptuelles, sont déconcertés. « C’est quoi, ce bordel ? » murmure l’un d’eux en observant une toile de Joan Brown, où une femme en robe rouge, peinte avec des contours grossiers, semble flotter dans un espace indéfini. « On dirait un dessin d’enfant », ajoute un autre en riant. Pourtant, malgré les moqueries, quelque chose dans ces toiles les intrigue. Peut-être est-ce leur franchise, leur absence de prétention. Ou peut-être est-ce simplement le fait qu’elles osent être laides dans un monde où la beauté est devenue une marchandise.
Marcia Tucker, la directrice du musée et curatrice de l’exposition, observe la scène avec un sourire en coin. Elle sait que cette exposition va faire scandale. « Bad Painting n’est pas un style », écrit-elle dans le catalogue. « C’est une attitude. Une façon de dire que l’art n’a pas besoin d’être parfait pour être puissant. » Parmi les quatorze artistes exposés, certains sont déjà connus (comme William Wegman, célèbre pour ses photos de chiens), d’autres sont des inconnus (comme Cady Noland, qui deviendra plus tard une figure majeure de l’art contemporain). Mais tous partagent une même obsession : détruire les règles.
Neil Jenney, l’un des artistes exposés, pousse la provocation encore plus loin. Ses toiles, intitulées « Good Painting » et « Bad Painting », sont des parodies de l’art conceptuel. « Good Painting » représente une nature morte peinte avec une technique académique, tandis que « Bad Painting » montre la même scène, mais peinte avec des contours maladroits et des couleurs criardes. « Je voulais montrer que la beauté est une question de point de vue », explique-t-il. « Ce qui est laid pour certains peut être beau pour d’autres. »
La réaction des critiques : quand l’art a osé être impoli
Les jours qui suivent l’exposition, les critiques sont sans pitié. « Une insulte à l’intelligence », écrit Hilton Kramer dans The New York Times. « Une farce », ajoute un autre critique dans Artforum. « Ces artistes peignent comme des amateurs, et ils en sont fiers », s’indigne un troisième. Pourtant, malgré les moqueries, Bad Painting ne disparaît pas. Au contraire, il devient un phénomène.
Robert Hughes, le célèbre critique d’art de Time Magazine, est l’un des rares à défendre l’exposition. « Enfin quelque chose de nouveau ! », écrit-il. « Ces artistes ont compris que l’art n’a pas besoin d’être parfait pour être intéressant. » Pour lui, Bad Painting est une réaction nécessaire contre l’art minimaliste et conceptuel, qui a dominé la scène artistique new-yorkaise pendant plus d’une décennie. « L’art est devenu trop sérieux, trop froid, trop intellectuel », explique-t-il. « Ces artistes nous rappellent que la peinture peut aussi être drôle, émouvante, et même un peu vulgaire. »
Mais tous ne sont pas convaincus. Lucy Lippard, une critique féministe, accuse David Salle d’exploiter les corps des femmes dans ses toiles. « Ses nus sont des objets, pas des sujets », écrit-elle. « Il utilise la pornographie comme un moyen de choquer, pas de provoquer une réflexion. » Salle, de son côté, reste impassible. « Je ne suis pas un féministe, mais je ne suis pas non plus un misogyne », répond-il. « Je suis un peintre. Et en tant que peintre, je prends ce qui m’intéresse, où que je le trouve. »
L’héritage de Bad Painting : quand la laideur est devenue belle
Aujourd’hui, plus de quarante ans après l’exposition de la New Museum, Bad Painting est considéré comme l’un des mouvements les plus influents de l’histoire de l’art contemporain. Sans lui, il n’y aurait peut-être pas eu de Neo-Expressionnisme, pas de graffiti art, pas de Lowbrow Movement. Des artistes comme Jean-Michel Basquiat, Keith Haring, ou même Banksy, doivent beaucoup à ces peintres qui ont osé être mauvais.
Mais l’héritage de Bad Painting ne se limite pas à l’art. Il a aussi influencé la mode, le design, et même la culture populaire. Les vêtements déchirés de Vivienne Westwood, les meubles colorés du Memphis Group, les pochettes d’albums de Sonic Youth – tous portent la trace de cette rébellion contre la perfection. « Bad Painting nous a appris que l’art n’a pas besoin d’être beau pour être puissant », explique un historien de l’art. « Il nous a appris que la laideur peut être une forme de beauté. »
Aujourd’hui, alors que l’art contemporain est de plus en plus dominé par les installations numériques et les performances conceptuelles, Bad Painting nous rappelle une vérité simple : la peinture, même mauvaise, peut encore nous émouvoir, nous choquer, et nous faire réfléchir. « L’art n’est pas une question de technique », disait Julian Schnabel. « C’est une question de cœur. » Et peut-être est-ce là la plus grande leçon de Bad Painting : peu importe à quel point vous peignez mal, tant que vous le faites avec passion, votre art aura une âme.
Épilogue : quand une œuvre vous choisit
En 2023, le MoMA de New York organise une rétrospective consacrée à Julian Schnabel. Parmi les œuvres exposées, « The Sea » (1981), l’une de ses plate paintings les plus célèbres, attire une foule de visiteurs. La toile, immense, représente une mer déchaînée, peinte avec des couleurs terreuses et des éclats de céramique qui dépassent de la surface comme des vagues brisées. « C’est comme si la peinture avait été attaquée par un ouragan », murmure une visiteuse en observant les assiettes collées sur la toile.
Schnabel, qui assiste au vernissage, sourit en entendant ce commentaire. « C’est exactement ça », dit-il. « La peinture doit avoir l’air d’avoir survécu à quelque chose. » Plus tard, alors qu’il observe les visiteurs qui défilent devant ses œuvres, il ajoute : « Vous savez, ce n’est pas moi qui ai choisi de peindre comme ça. C’est la peinture qui m’a choisi. »
Et peut-être est-ce là le secret de Bad Painting : ce n’est pas une question de talent, mais de destin. Peu importe à quel point vous peignez mal, tant que vous le faites avec sincérité, votre art trouvera toujours son public. « La beauté est subjective », disait David Salle. « Mais la vérité, elle, ne ment jamais. »